Pendant ce temps, tout à l'ouest du pays, Doug Kendall se trouvait dans le jardin d'une maison de Hyde Park, vêtu d'un short et d'une chemise hawaïenne, achetée par deux en voyage de noces avec Evan, lorsqu'ils avaient visité Oahu. Il se souvenait encore de sa moue adorable lorsqu'il l'avait convaincu de faire cette dépense.
Doug n'avait jamais pu résister au jeune homme.
Ça avait été vrai à partir du jour où il lui avait sauvé la vie dans cette ruelle sombre. Doug se souviendrait pour toujours de ses magnifiques yeux bleus qui l'avaient regardé avec reconnaissance après son intervention.
Evan n'était alors qu'un gamin d'à peine seize ans, dont il ne savait absolument rien mais pourtant il avait été mué par cet instinct de protection dont il ignorait être doté.
Il ressemblait tellement à Peter aussi.
Il avait compris qu'Evan vivait dans la rue et il lui avait trouvé une place en foyer le soir même. Puis, ils avaient parlé et Doug avait fait le déplacement jusqu'à Hershey pour parler aux parents du jeune homme.
Il était persuadé qu'ils seraient horrifiés de savoir la vie que leur fils menait mais contre toute attente ils avaient haussé les épaules en lui rappelant qu'Evan avait fait un choix, qu'il n'avait qu'à assumer et Doug en était resté muet de stupéfaction.
Certaines personnes n'étaient pas faites pour être des parents.
– Evan est reparti à Manchester, annonça-t-il soudain.
– Encore ? s'étonna John Évrard, son capitaine, qui retournait les steaks sur le grill.
– Je t'ai dit que son ami avait le sida. Il pense qu'il se doit d'être à ses côtés.
– Saloperie ! C'est triste à dire mais son passé de toxicomane en faisait une personne à risque. Comment Evan parvient-il à tenir le coup ?
– C'est difficile et je vois bien qu'il est crevé, affirma-t-il se tenant à son mensonge. C'est dur de se taper ces allers-retours comme il le fait mais il ne veut pas le laisser seul. Il a peur que ses démons le reprennent et qu'il fasse une overdose pour mettre fin à ses jours. Je crois qu'il n'est pas prêt à le perdre alors il veut être présent, lui montrer qu'il n'est pas seul. Je comprends mais je suis inquiet pour lui, et je n'aime pas trop ses cernes.
– J'imagine, compatit son chef. Amélia a vécu la même situation, quand sa sœur avait contracté un lupus. Elle a passé deux mois à Burlington en plein hiver, confinée avec elle dans un minuscule appartement. Ça les a rendues folles toutes les deux. À la fin, ma belle-sœur a fait les valises d'Amélia et les a mises sur le pas de la porte, en disant qu'elle serait mieux toute seule. Je ne peux pas lui en vouloir, bien sûr.
Doug but une gorgée de bière et sourit, comme pour donner le change à son interlocuteur qui n'en attendait pas moins. Amélia et John étaient mariés depuis près de trente ans. John se plaisait à dire aux gens que c'étaient les six meilleures années de sa vie. Tous les membres du commissariat avaient entendu la blague une bonne cinquantaine de fois, et une majorité d'entre eux étaient présents ce jour-là.
John organisait un barbecue chez lui chaque année pour la cohésion d'équipe, et quasiment tous ceux qui n'étaient pas de service s'y montraient, non seulement par obligation, mais aussi parce que le frère de John était grossiste en bière et fournisseur exclusif de cette boisson pour l'occasion.
Épouses, maris, petites-amies, petits-amis et enfants formaient des groupes, certains dans la cuisine, d'autres dans le patio. Quatre inspecteurs jouaient au fer à cheval et le sable volait autour des piquets.
– Quand il sera de retour parmi nous, ajouta John. Pourquoi ne pas venir dîner avec lui ? Amélia a demandé de ses nouvelles. À moins, bien sûr, que vous ne préfériez tous les deux rattraper le temps perdu, dit-il en lui glissant un clin d'œil.
Doug se demanda si l'invitation était sincère.
Lors de journées comme celle-ci, John jouait la carte de l'égalitarisme plutôt que de se prendre pour le chef. Mais il était coriace, rusé, plus diplomate avisé que flic et Doug savait qu'il essayait de savoir où en était leur couple.
Il se souvenait que John l'avait soutenu quand Doug avait plaidé pour qu'Evan emménage chez lui. Il avait dû lui raconter son entrevu avec les parents du jeune homme et John avait tout fait pour que Doug puisse devenir son tuteur.
A cette époque, Doug avait fait le maximum pour qu'Evan s'en sorte. Il lui rappelait tellement son ami Peter avec lequel il avait partagé une chambre à l'université de médecine. Dans sa famille, les hommes étaient médecins de père en fils mais la mort subite de Peter, qui avait pris une balle perdue lors d'une fusillade entre gang, avait été déterminant dans son choix de carrière.
Il était devenu un flic et un bon en plus.
Il avait donné un toit sur la tête d'Evan et de la nourriture dans son assiette. Puis, quand Evan avait montré un certain talent pour le dessin, il lui avait payé ses frais de scolarité à la prestigieuse école du Musée des Fine Arts de Boston.
Evan était tellement doué et Doug avait vite compris qu'il aimait le voir travailler autant que de voir son visage de fendre d'un lumineux sourire aussi éclatant que le soleil. Quand il avait compris qu'il l'aimait, il était déjà trop tard pour reculer.
Doug était accro à lui, à sa façon de cuisiner pour lui en chantonnant, à sa façon de se pelotonner contre lui le soir devant la télé, à cette moue adorablement craquante qui le faisait fondre.
Doug se souvenait de leur premier baiser.
Il avait lutté autant que possible mais s'était finalement abandonné entre ses bras. Il savait qu'il n'avait pas le droit. Il était son tuteur, il reflétait l'autorité et Evan était encore mineur mais pourtant il était parfait, complètement offert à lui.
Ils avaient commencé leur relation, en secret.
Il se souvenait de la remontrance que lui avait faite John quand il avait compris que leur relation avait évolué et Doug avait plaidé sa cause. Ce n'était pas comme s'il avait prévu de tomber amoureux de ce rayon de soleil. Il n'avait même rien fait pour qu'Evan développe des sentiments.
C'était seulement... arrivé.
– Doug ? insista son chef. Vous viendrez diner ?
– Je lui en parlerai, se força-t-il à sourire.
– Il est reparti quand ?
– Tôt ce matin. Il doit déjà être là-bas.
Les steaks grésillaient sur le grill, leur graisse attisant les flammes au-dessous.
John pressa l'un d'eux avec sa spatule, en fit sortir le jus et l'assécha littéralement.
Ce type n'y connaît rien, songea Doug.
Sans leur jus, ces burgers seraient durs comme des cailloux, secs, sans saveur, immangeables.
– À propos de l'affaire Ashton, reprit John en changeant de sujet. Je crois qu'on va enfin pouvoir procéder à l'inculpation. Tu as fait du bon boulot.
– Il était temps ! dit Doug. Je savais que le dossier tenait la route.
– Moi aussi. Mais je ne suis pas le procureur, dit John qui gâcha un deuxième steak en l'écrasant. Je voulais aussi te parler de Mike.
Mike Hayton était le coéquipier de Doug depuis trois ans, mais depuis sa crise cardiaque survenue en décembre, il était en congé maladie.
Doug travaillait donc seul depuis tout ce temps rendant sa tâche plus compliquée.
– Je t'écoute.
– Il ne va pas reprendre du service, lâcha-t-il. Je l'ai appris ce matin. Ses médecins préconisent la retraite et il a décidé qu'ils avaient raison. Il se dit qu'il a déjà tiré ses vingt ans et que sa pension l'attend.
– Pour moi, ça signifie quoi ?
John haussa les épaules.
– On va te trouver un nouvel équipier, mais on ne peut pas le faire maintenant, en raison du gel budgétaire décidé par la municipalité. Peut-être quand le nouveau budget sera voté.
– Peut-être ou sans doute ?
– Tu auras un nouvel équipier, lui promit-il. Mais sans doute pas avant septembre. Je le regrette. Je sais que ça veut dire plus de boulot pour toi, mais je n'y peux rien. Je ferai de mon mieux pour alléger ta surcharge de travail.
– J'apprécie.
De sa spatule, John désigna la balustrade de la terrasse.
– Tu veux bien aller me chercher ce plateau, là-bas ? Je crois que ce sera bientôt cuit.
Doug obtempéra.
C'était le même plateau qui avait servi à transporter les steaks vers le grill, et il remarqua des taches de graisse et des petits morceaux de viande crue.
Dégoûtant.
Il savait qu'Evan aurait apporté un plateau propre. On ne plaisantait pas avec l'hygiène chez les Kendall. Tout était toujours d'une propreté irréprochable.
Doug posa le plateau près du barbecue.
– J'ai besoin d'une autre bière, dit-il en levant sa canette. Tu en veux une ?
John secoua la tête et gâcha encore un steak.
– Je n'ai pas fini la mienne. Merci quand même.
Doug se dirigea vers la maison. Ses doigts empestaient la graisse. Elle pénétrait sa peau et il détestait ça. Il avait besoin de laver cette sensation de sa peau.
– Hé ! lui cria John dans son dos.
Doug se tourna vers lui.
– La glacière, c'est de ce côté, tu te rappelles ? dit son chef en montrant le coin de la terrasse.
– Je sais. Mais je veux me laver les mains avant de manger.
– Dépêche-toi, alors. Dès que j'aurai posé le plateau, ce sera chacun pour soi !
Doug prit le temps de s'essuyer les pieds sur le tapis, avant de franchir la porte.
Dans la cuisine, il se savonna les mains deux fois. Par la fenêtre, il vit John poser le plateau de viandes sur la table de jardin, à côté des petits pains, des condiments et des saladiers de chips.
Presque aussitôt, des mouches attirées par l'odeur bourdonnèrent au-dessus des victuailles et se posèrent sur la viande. Cela ne parut pas déranger les gens qui faisaient la queue pour se servir. Ils chassèrent vaguement les bestioles et remplirent leurs assiettes comme si de rien n'était.
Des steaks gâchés et un nuage de mouches.
Evan et lui s'y seraient pris différemment. Il n'aurait pas écrasé la viande à la spatule et Evan aurait disposé les condiments, les chips et les cornichons dans la cuisine, afin que les invités puissent se servir dans un endroit propre.
Les mouches étaient écœurantes et les burgers durs comme de la semelle...
Doug n'en mangerait pas car l'idée même d'y goûter lui donnait la nausée. Il attendit que le plateau se vide pour ressortir. Puis, il s'approcha tranquillement de la table en prenant un air déçu.
– Je t'avais prévenu qu'ils partiraient vite ! lança John, radieux. Mais Amélia a mis un autre plateau au frigo, alors il ne faudra pas attendre longtemps pour la deuxième fournée. Tu veux bien me prendre une bière, pendant que je vais chercher le reste de viande ?
– Pas de problème, dit Doug.
Quand le deuxième plateau fut cuit, Doug remplit son assiette et complimenta John, en ajoutant que tout ça avait l'air appétissant. Les mouches tournoyaient de plus belle et la viande était sèche. Dès que son chef eut le dos tourné, Doug se débarrassa du contenu de l'assiette dans la poubelle en métal, près de la maison. Puis, il confia à John qu'il s'était régalé.
Doug resta deux ou trois heures au barbecue.
Il discuta avec des collègues qu'il n'appréciait pas plus que ça alors qu'ils mangeaient la viande, sans se préoccuper de l'hygiène. Doug ne voulait pas être le premier à partir, ni même le deuxième, afin de ne pas vexer le capitaine.
Doug n'aimait pas ses collègues.
Il savait que même s'ils appréciaient Evan et sa bonne humeur, ils désapprouvaient leur mariage. Il les avait déjà entendus en parler, le qualifiant de malsain. Leur amour n'avait rien de malsain. Ces connards n'étaient que des homophobes arriérés.
Mais Doug était un bon flic et il le savait.
John le savait aussi, tout comme ses autres collègues. Il travaillait à l'antigang et s'y prenait parfaitement avec les témoins comme avec les suspects. Il savait à quel moment poser des questions, à quel moment écouter, et à quel moment les gens mentaient. Il mettait les meurtriers sous les verrous parce qu'il refusait de laisser ces ordures s'en sortir et tuer encore des innocents comme Peter. C'était sa deuxième raison de vivre.
La première, c'était Evan.
