Une faible couche de neige recouvrait les jardins de Hyde Park, comme une enveloppe de coton sur le monde extérieur qu'Evan contemplait de sa fenêtre. Le ciel de janvier, qui était encore gris la veille, prenait une nuance bleu froid, et les températures étaient négatives.
C'était dimanche matin, le lendemain de son passage au salon de tatouage.
Avant de tirer la chasse, il examina la cuvette des toilettes, à la recherche de la moindre goutte de sang, mais heureusement, il n'y avait rien. Pourtant, ses reins le tiraient encore, répandant la douleur dans tout son corps comme un rappel constant de la correction qu'il avait reçu la veille. Celle-ci l'avait même tenu éveillé pendant des heures, alors que Doug ronflait à ses côtés, en le serrant contre lui, accentuant la douleur, mais heureusement, ce n'était pas aussi grave qu'il le craignait.
Il n'aurait pas de deuxième chance, l'occasion ne se représenterait pas de sitôt et un séjour à l'hôpital anéantirait toutes ses chances.
Après avoir repoussé la porte de la chambre à coucher derrière lui, Evan boita en direction de la cuisine, tout en se rappelant que dans deux jours à peine, son calvaire s'achèverait. Il se le répétait comme un mantra pour tenir, pour se donner le courage d'arriver jusque-là.
Cependant, il devait se montrer d'une extrême prudence, et suivre son plan à la lettre, afin de ne pas éveiller les soupçons de Doug. S'il ignorait les coups de la veille, il se douterait de quelque chose. S'il en faisait trop, il se méfierait aussi. Ce petit jeu était à double tranchant.
Mais après quatre années d'enfer, il savait désormais comment le prendre.
Même si c'était dimanche, Doug devrait s'en aller travailler à midi et serait donc bientôt debout. La maison était glaciale et Evan frissonna dans sa simple chemise de pyjama mais Doug avait à cœur de voir ses muscles, si inutiles, se dessiner sous ses vêtements et mettre un sweat ferait certainement pleuvoir une nouvelle pluie de coups sur lui.
Il préférait s'épargner ça.
Il alluma la cafetière et dressa la table du petit déjeuner. Il prépara ensuite les couverts de Doug, et un verre d'eau froide à côté de sa fourchette. Doug avait des problèmes de transit, un verre d'eau pris à jeun l'aidait à aller aux toilettes.
Evan glissa deux tranches de pain dans le toasteur, mais ne pouvait pas encore les faire griller. Il posa trois œufs sur le plan de travail pour les garder à portée de main pour quand il le faudrait.
Quand il eut terminé, il mit une demi-douzaine de tranches de bacon dans la poêle. Celles-ci grésillaient quand Doug apparut enfin dans la cuisine. Il s'installa à table et but son verre d'eau, tandis qu'Evan lui apportait une tasse de café.
– J'ai dormi comme un loir, dit-il. À quelle heure on s'est couchés hier soir ?
– Vers dix heures, je crois répondit-il. Il n'était pas très tard. Tu as travaillé dur cette semaine et tu n'en pouvais plus.
Doug posa sa main sur la sienne pour le retenir à ses côtés.
– Désolé pour hier soir, souffla-t-il en embrassant ses doigts. Je ne voulais pas te faire du mal. Ces derniers temps, j'ai eu beaucoup de stress au commissariat. Depuis que Mike a fait son attaque, je dois bosser pour deux, et puis le procès Alves démarre cette semaine...
– Ne t'inquiète pas pour ça, dit-il en forçant un sourire. Ton petit déjeuner sera prêt dans quelques minutes.
Devant la cuisinière, Evan retourna le bacon à la spatule et une goutte de graisse brûlante éclaboussa son bras, lui faisant momentanément oublier sa douleur dans le dos. Il ferma les yeux le temps que la douleur passe mais Doug était déjà à ses côtés.
– Montre-moi, souffla-t-il tendrement.
– Ce n'est rien, ça va.
– Tu es si maladroit, mon amour, se moqua-t-il. Fais attention, d'accord ?
Il acquiesça et Doug embrassa sa main avant de retourner s'asseoir.
Lorsque le bacon fut croustillant, Buck en déposa quatre tranches dans l'assiette de Doug et deux dans la sienne. Puis, il vida la graisse dans l'évier, essuya la poêle à l'aide d'un papier absorbant, avant d'y verser un peu d'huile. Il se dépêcha, avant que le bacon ne refroidisse. Il abaissa le levier du grille-pain et cassa les œufs. Doug les aimait mollets avec le jaune intact, et il était devenu un expert en la matière.
Les coups aidaient à s'améliorer rapidement.
La poêle étant encore chaude, les œufs furent bientôt cuits. Il en déposa deux dans l'assiette de Doug et un dans la sienne. Le grille-pain éjecta les toasts, qu'il plaça ensuite sur l'assiette de Doug.
Evan s'installa en face de lui, parce que Doug aimait prendre son petit déjeuner avec lui. Doug beurra ses toasts et ajouta de la gelée de raisin, avant de crever ses œufs avec sa fourchette.
Le jaune se rependit comme du sang dans l'assiette qu'il épongea avec le pain.
– Qu'est-ce que tu as prévu de beau aujourd'hui ? s'enquit-il entre deux bouchées.
– Je comptais faire les vitres et la lessive.
– J'ai vu que tu avais changé les draps. C'est bien et c'était nécessaire... après nos folies d'hier soir..., répliqua-t-il en remuant les sourcils.
Evan eut envie de vomir.
Lui rappeler ce fait plus qu'humiliant lui retournait l'estomac mais il se força à lui sourire. Doug était devenu un monstre, mais il voyait toujours l'homme qu'il avait aimé, celui qui l'avait sauvé, qui avait pris soin de lui, celui qu'il l'avait rendu heureux... au début.
Il se fit violence pour garder contenance et passa à un autre sujet.
– Tu penses obtenir une condamnation dans l'affaire Alves ?
Doug s'adossa à son siège et roula des épaules, avant de se pencher de nouveau sur son assiette.
– Ça dépend du procureur, admit-il. Il est doué, mais on ne sait jamais. Alves est défendu par un avocat véreux qui va déformer tous les faits.
– Je suis sûre que tu vas t'en sortir, lui sourit-il. Tu es bien plus intelligent que lui.
– On verra. Ça m'agace que le procès doive se dérouler à Marlborough. Le procureur veut me préparer à l'interrogatoire mardi soir, après l'audience de la journée.
Evan était déjà au courant et hocha la tête.
Les médias avaient largement couvert l'affaire Alves et le procès devait débuter lundi à Marlborough au lieu de Boston. Lucas Alves, patron reconnu de la pègre bostonnaise, avait été inculpé pour le meurtre d'une prostituée dont il était l'habitué. La brutalité du crime et les multiples crimes dont il était soupçonné en plus de celui-ci tenaient les journaux en émoi depuis des semaines.
Et Evan avait vu sa chance.
C'était en raison de cette publicité persistante que le procès se tiendrait à Marlborough. Doug comptait parmi les inspecteurs chargés de l'enquête et, comme ses collègues, il devait témoigner mercredi. Evan avait certes suivi l'affaire mais posait de temps à autre des questions à Doug.
Rien de mieux que d'obtenir l'information à la source.
– Tu sais ce qu'il te faudrait quand tu en auras fini avec le tribunal ? dit-il en lui offrant un sourire coquin. Une soirée en ville. On devrait se faire beau et sortir dîner. Qu'est-ce que tu en penses ?
– On vient de le faire pour le Nouvel An, maugréa Doug en continuant de manger.
– Oh, si tu n'as pas envie de sortir, je peux te préparer un bon petit plat, rebondit Evan. Comme tu préfères. On peut ouvrir une bouteille de vin et faire un feu de cheminée, et je porterais les dessous que tu m'as offert pour mon anniversaire. On pourrait en faire une soirée romantique.
Doug leva le nez de son assiette, tandis que Buck poursuivait.
– Je pourrais même reconsidérer cette idée de le faire ici, minauda-t-il. Je crois que j'aimerais ça. Et puis, je suis sûr que ça te détendrait.
Doug plissa les yeux en dévisageant Evan.
– Qu'est-ce qui te prend ? Qu'est-ce qui se passe au juste ?
Fidèle au scénario qu'il avait prévu, Buck recula sa chaise, avec un air contrarié.
– Oublie ce que je t'ai dit, ok ? lâcha-t-il sèchement.
Il saisit son assiette et sa fourchette dégringola, heurtant la table, puis le sol.
– J'essayais de t'apporter mon soutien puisque tu es obligé de quitter la ville, mais si ça ne te dit rien, pas de problème. Tu sais quoi ? Essaie de trouver ce qui te ferait plaisir et tiens-moi au courant, ok ?
À ces paroles, Evan retourna vers l'évier et ouvrit le robinet à fond.
Il savait qu'il l'avait étonné, il le sentait déjà hésiter entre la colère et la confusion. Il laissa couler de l'eau sur ses mains, qu'il porta ensuite à son visage. Puis, il prit une série de petites inspirations, porta le haut de son poignet sur sa bouche et feignit d'étouffer un sanglot, en soulevant à peine les épaules.
– Tu pleures ? questionna-t-il.
Il l'entendit reculer sa chaise pour se lever.
– Mais pourquoi ? Evan, mon amour, qu'est-ce que j'ai dit de mal ?
Il lui répondit alors d'une voix heurtée, en faisant de son mieux pour prendre un ton bouleversé, digne d'Hollywood il devait bien l'admettre.
– Je... je ne sais plus quoi faire. J'ignore comment te faire plaisir. Je sais que c'est une grosse affaire et combien elle est importante... et tout le stress que tu subis...
Sa voix s'étrangla, tandis qu'il le sentait le prendre dans ses bras, ce qui le fit frissonner autant de peur que de dégoût.
– Hey... tout va bien, murmura-t-il en le berçant contre lui. Calme-toi, mon amour.
Il se tourna vers lui, paupières closes, et posa la tête contre sa poitrine.
– Je... je veux... seulement te... te rendre heureux, balbutia-t-il en forçant une moue à laquelle il avait du mal à résister.
Doug aimait être l'homme fort de leur relation, être celui vers lequel Evan se tournait pour se sentir en sécurité.
– Laisse-moi y penser, d'accord ? souffla-t-il en passant ses mains dans ses cheveux. Et on passera un week-end super. Je te le promets. Histoire de rattraper ma conduite d'hier soir.
Il se blottit dans ses bras, et renifla dans un ultime sanglot.
– Je suis vraiment désolé, murmura-t-il. Je sais que tu n'avais pas besoin de ça aujourd'hui. Il faut encore que je pleure comme un enfant, alors que tu as déjà assez de soucis comme ça.
– Je m'en sors, ne t'en fait pas, le rassura-t-il. Mes problèmes de boulot ne doivent pas entacher ta vie. Je veux te voir sourire, mon amour. Allez, souris moi, s'il te plait.
Buck obtempéra tristement.
Doug inclina la tête et Buck se redressa pour l'embrasser, les yeux toujours clos. Lorsqu'il s'écarta, il s'essuya les yeux et revint dans ses bras, posant sa tête sur son épaule dans un faux sentiment de sécurité. Comme il se collait à lui, Evan sentit qu'il aiguisait son désir.
Il savait combien sa vulnérabilité l'excitait.
– On a un peu de temps avant que je file au boulot, dit-il.
– Je dois d'abord nettoyer la cuisine, prétexta-t-il sans grand espoir d'y échapper.
– Tu peux le faire après.
Quelques minutes plus tard, Buck s'accrochait aux draps alors que Doug s'enfonçait en lui. Il le sentit lui agripper fermement la gorge, en l'éperonnant vigoureusement. Buck se contenta de pousser des gémissements convainquant, en priant pour que Doug ne resserre pas son étreinte pour lui faire perdre connaissance, comme il aimait le faire.
Il ferma les yeux, essayant de penser à autre chose.
Avec le froid qui n'en finissait plus et le jardin à moitié enseveli sous la neige, il avait fini par détester l'hiver, d'autant qu'il ne pouvait plus sortir. Doug n'aimait pas le voir se promener dans le quartier, mais il lui laissait le jardin de l'arrière-cour en raison de la clôture privative d'une belle hauteur.
Au printemps, il plantait toujours des fleurs en pot et cultivait des légumes dans un petit potager derrière le garage, éclairé par le soleil de façon idéale. À l'automne, il enfilait un pull et lisait dans la cour des romans empruntés à la bibliothèque, tandis que les feuilles mortes s'amoncelaient et voletaient dans le jardin.
Evan se raidit quand Doug frappa sa prostate et il serra les draps dans ses poings en retenant des larmes de rage. Il refusait de jouir, que son corps apprécie ce qu'il lui faisait endurer.
Il le dégoutait.
Il sentit ses doigts se resserrer autour de sa gorge et il poussa plusieurs petits halètements pour lui faire croire qu'il était proche. Il le sentit venir en lui lorsqu'il serra les fesses pour simuler son propre orgasme.
Doug garda la position quelques secondes, profondément enfoui en lui et Evan essaya de ne pas perdre connaissance alors que ses doigts sur sa gorge entravaient sa respiration. Il commença à voir des tâches noires danser devant ses yeux mais Doug déplaça ses doigts et Evan pu reprendre son souffle.
Doug déposa ses lèvres sur son épaule et fit basculer sa tête sur le matelas, posant sa grosse main sur sa nuque pour le maintenir en position, pendant qu'il se dégageait. Evan resta immobile laissant refluer ses sanglots profondément en lui alors qu'il sentait sa main quitter sa nuque et descendre sur son dos.
– Je t'aime tu sais ? souffla-t-il.
– Moi aussi, répondit-il.
