Evan avait toujours aimé être dehors.

Courir, faire du vélo ou juste prendre l'air. Il aimait particulièrement les hivers rugueux de Pennsylvanie. Il avait toujours aimé voir la nature se parer de blanc. C'était beau et calme, presque apaisant.

Mais aujourd'hui l'hiver transformait sa vie en prison, froide, grisâtre, lugubre, misérable.

La plupart des jours s'écoulaient sans qu'il ne mette le nez dehors, car Doug pouvait rentrer à n'importe quel moment. Il ne connaissait aucun de ses voisins, excepté le gamin d'en face mais Doug lui faisait trop peur et c'était à peine s'il lui disait bonjour à présent.

Lors de sa première année de mariage, Doug le frappait rarement et il se promenait parfois sans lui. Richie avait dix ans et Buck avait pris l'habitude de jouer au ballon avec lui. Et quand Rox avait rejoint la famille, Richie passait beaucoup de temps dans leur jardin pour jouer avec lui.

Aujourd'hui, Rox était mort et Richie n'osait plus le regarder quand il le croisait dans la rue. Evan en était peiné mais il comprenait et le gamin était plus en sécurité en restant loin de lui.

Evan se souvenait à quel point il avait adulé Doug quand il l'avait sauvé, lui donnant les repères dont il avait besoin pour s'épanouir. Il savait qu'il lui devait beaucoup, il l'avait sauvé, sorti de la rue, lui avait donné un toit, à manger, une éducation, lui avait payé une grande école et Evan lui était vraiment redevable.

Il était comme son grand frère.

Il ne se souvenait plus de quand son regard avait changé, quand il avait éprouvé de l'amour pour lui. Evan avait trouvé agréable de se sentir désiré mais il se demandait à présent s'il n'avait pas confondu l'amour avec la gratitude qu'il ressentait.

La première fois que Doug l'avait embrassé, Evan s'était accroché à lui et à l'amour qu'il lui donnait, il avait accepté sans hésitation, les conditions imposées par le jeune policier et n'avait parlé à personne de la nouvelle tournure de leur relation. Il n'avait pas tout à fait dix-huit ans et il ne connaissait rien à l'amour.

Il avait suivi Doug en total confiance.

Puis, était rapidement venu le sexe. Doug en faisait un secret et si au début Evan trouvait cela amusant, il avait fini par se lasser. C'était juste avant son dix-neuvième anniversaire, qu'il l'avait quitté. Il n'en pouvait plus de tous ces secrets et avait l'impression d'être honteux à aimer.

Il ne voulait plus de ça mais Doug était revenu le chercher et lui avait fait une si belle déclaration d'amour devant tous ses amis qu'Evan avait replongé. Doug avait fait beaucoup d'efforts et il s'était battu pour avoir le droit d'être avec lui.

Ils avaient été heureux.

Quand Doug avait fait sa demande, Evan s'était sentit comblé et leur mariage, un an plus tard, avait été le plus beau jour de sa vie. Doug n'avait de cesse de lui montrer à quel point il l'aimait. Ils avaient eu une merveilleuse lune de miel à Hawai, puis Doug avait acheté cette jolie maison qu'Evan avait pris soin de décorer avec goût.

Il se sentait si important.

Mais très vite, Doug l'avait fait renoncer à l'idée de travailler, argumentant que les rues n'étaient pas sûres et qu'il préférait le savoir à la maison, en sécurité. Evan avait cédé mais très vite l'ennui l'avait saisi et il avait soumis à Doug son envie d'adopter un enfant avec lui.

Pour lui, c'était la suite logique à leur relation.

Doug l'avait violemment giflé et Evan n'avait pas compris. Doug s'était très vite excusé et lui avait même offert un chiot pour se faire pardonner et Evan avait adoré cet animal. Rox était câlin et jamais à court d'idées pour tromper son ennui. Il était devenu l'être le plus important de sa vie et Buck n'avait pas su voir, ni comprendre à quel point Doug en était devenu jaloux, avant qu'il ne soit trop tard.

Il se souviendrait du son du coup de feu jusqu'à la fin de sa vie.

Quand Doug partait pour le travail, Evan astiquait les vitres et changeait les draps du lit. Puis, il passait l'aspirateur, faisait la poussière et briquait la cuisine. Tout devait toujours être immaculé et Evan avait appris à ne surtout pas lui donner une nouvelle raison de le frapper.

Tout en s'affairant, ce matin-là, il essaya d'éviter de penser au téléphone portable qu'il avait mis en charge, puis de nouveau caché sous l'évier. Même s'il savait qu'une meilleure occasion ne risquait pas de se représenter de sitôt, Evan était terrifié à l'idée que son plan puisse encore échouer.

Le lundi matin, il prépara comme d'habitude le petit déjeuner de Doug.

Quatre tranches de bacon, deux œufs mollets, deux toasts. Doug n'était pas d'humeur, et il lut le journal sans décrocher un mot. Au moment de s'en aller, il enfila un manteau par-dessus son costume, et Evan lui dit qu'il allait filer sous la douche.

– Ça doit être sympa, lui fit-il remarquer. De n'avoir rien de mieux à faire de sa journée.

Evan ignora la pique.

Il savait que Doug voulait provoquer une dispute. Il le faisait de temps en temps pour avoir une bonne raison de passer sa mauvaise humeur sur lui. Il avait alors appris à ne plus y répondre, même si ça faisait mal à son égo, c'était toujours mieux que la douleur physique.

– Tu as une préférence pour le dîner ? répliqua-t-il en faisant comme s'il ne l'avait pas entendu.

Doug réfléchit avant de répondre.

– Des lasagnes et du pain à l'ail. Et une salade.

Quand il eut franchi la porte, Evan se tint à la fenêtre pour regarder sa voiture tourner à l'angle de la rue. Aussitôt qu'il eut disparu, il s'approcha du téléphone, un peu nerveux à l'idée de ce qui l'attendait.

Lorsqu'il appela l'opérateur, on le connecta au service Clientèle.

Cinq minutes s'écoulèrent, puis une sixième... Il en fallait vingt à Doug pour se rendre au travail, et il appellerait en arrivant comme chaque matin. Il avait encore un peu de temps. Finalement, un commercial prit la communication, puis lui demanda son nom, l'adresse de facturation et, afin de vérifier son identité, le nom de jeune fille de la mère de Doug.

Le compte étant au nom de Doug, il n'eut aucun mal à se faire passer pour lui, pour fournir les informations. Il n'avait certes pas la voix de Doug, mais le commercial ne pouvait pas vraiment s'en rendre compte.

– Puis-je avoir le transfert d'appel sur ma ligne ? s'enquit-il.

– Avec un supplément, mais vous bénéficiez aussi du signal d'appel et de la boîte vocale. Ça ne vous coûtera que...

– Parfait. Mais pouvez-vous le mettre en service dès aujourd'hui ?

– Absolument.

Il entendit le commercial pianoter sur son clavier.

Il mit un certain temps et Evan sentait ses tripes se tordre. Il reprit enfin la parole pour lui préciser que le supplément apparaîtrait sur la prochaine facture, laquelle serait envoyée sous huitaine.

Evan lui assura que ça lui convenait.

Il y avait toujours un risque que son plan échoue mais Evan avait un plan B dans ce cas-là. La facture du téléphone n'arriverait pas de son vivant. C'était radical mais il n'y avait pas beaucoup d'autres solutions.

Cette décision était actée et il était en paix avec ça.

Son interlocuteur prit d'autres informations, puis lui annonça que c'était terminé et qu'il pouvait dès maintenant utiliser le nouveau service. Il raccrocha et jeta un coup d'œil sur la pendule.

La transaction avait duré dix-huit minutes.

Doug appela du commissariat moins de deux minutes après.

Dès qu'il acheva sa conversation avec lui, Evan appela un service de navettes en minibus partagé qui transportait les gens à l'aéroport et à la gare routière.

Il fit une réservation pour le lendemain matin.

Puis, après avoir récupéré le portable, il l'activa enfin. Il appela ensuite un cinéma qui disposait d'un serveur vocal, afin d'être sûre du bon fonctionnement de l'appareil. Il activa alors le transfert d'appel de la ligne fixe, en envoyant les appels entrants au numéro du cinéma.

En guise de test, il composa celui de la ligne fixe à partir de son portable.

Son cœur battait à tout rompre quand le téléphone de la maison sonna. À la deuxième sonnerie, un déclic se produisit et il entendit le serveur vocal du cinéma. Ses mains tremblaient quand il coupa le portable, avant de le remettre dans la boîte de tampons abrasifs, sous l'évier. Ensuite, il désactiva le transfert d'appel sur la ligne fixe.

Doug le rappela quarante minutes plus tard.

Il s'excusa de son comportement du matin, lui rappelant qu'il l'aimait et qu'il était d'accord pour ce diner romantique à son retour après le procès, n'excluant pas l'idée de le mettre à genoux dans leur cuisine.

Evan frissonna de dégout à cette idée mais heureusement ça n'arriverait jamais.

Tout l'après-midi, il se fatigua avec les tâches ménagères pour empêcher son esprit de tourner en spirale. Il repassa les chemises de Doug, sortit du garage la housse de costume et une valise, lui prépara des chaussettes propres et cira sa deuxième paire de chaussures de ville.

Il passa la brosse anti-peluches sur son costume, le noir qu'il porterait au tribunal, et lui choisit trois cravates. Il briqua ensuite la salle de bains jusqu'à ce que le carrelage brille et nettoya les plinthes au vinaigre.

Il épousseta le moindre bibelot du vaisselier, puis s'attaqua aux lasagnes.

Une fois celles-ci prêtes dans le plat à gratin, Evan frotta quatre tranches de pain au levain avec du beurre, de l'ail et de l'origan, puis coupa en dés tous les ingrédients nécessaires à la salade. Il se doucha, mit un pantalon en lin et une chemise et, à cinq heures, enfourna les lasagnes.

Lorsque Doug rentra à la maison, le dîner était prêt.

Il mangea et lui raconta sa journée. Quand il lui demanda de le resservir, Evan se leva et s'exécuta. Il lui attrapa le poignet et le fit s'asseoir sur ses genoux avant de l'embrasser.

– Tu vas me manquer, souffla-t-il.

– Toi aussi, répondit Evan avec un faible sourire.

Après le diner, il l'entraina sur le canapé et ils regardèrent des rediffusions alors que la main de Doug caressait les cheveux de sa nuque. Puis, ils regardèrent le match, alors que la tête d'Evan reposait sur son épaule.

Doug décréta que ça suffisait et ils allèrent se coucher.

Evan fit de son mieux pour faire trainer la routine du coucher mais il ne put échapper à ses ardeurs et à sa brutalité. Lorsqu'il reprit conscience après qu'il l'ait étranglé pendant l'acte, Doug dormait déjà en le serrant contre lui. Evan refoula ses larmes et s'exhorta à se calmer pour ne pas tout gâcher.

Demain était le grand jour, et ça serait son unique chance.