Contrairement à ce qu'il avait dit à John, Doug Kendall ne se rendit pas à Provincetown comme prévu ce fameux week-end. Au lieu de cela, il resta chez lui, rideaux tirés, en méditant sur ses meilleures chances de débusquer Evan à Philadelphie.
Il n'aurait jamais réussi à le pister aussi loin s'il n'avait pas commis une erreur à la gare routière. Il savait que c'était le seul moyen de transport qu'il pouvait emprunter. Les billets étaient bon marché et on n'exigeait aucune pièce d'identité pour s'en procurer, et même s'il ignorait quelle somme exacte il lui avait volé, celle-ci n'était sans doute guère importante.
Depuis le premier jour de leur mariage, il contrôlait l'argent.
Il obligeait son mari à conserver les reçus et à lui rendre la monnaie, mais depuis la première fugue d'Evan, il mettait aussi son portefeuille sous clé, dans le boîtier où il rangeait ses pistolets avant de se coucher.
Mais parfois, il s'endormait à peine rentrer trop épuisé par sa journée de travail... et il l'imaginait en train de sortir le portefeuille de sa veste pour le voler. Il avait dû se foutre de lui en le voyant pauvre idiot ne se doutant de rien, tandis que le lendemain matin, il lui préparait son petit déjeuner et faisait comme si de rien n'était.
Il lui avait souri et l'avait embrassé, mais il devait bien se moquer intérieurement. Il se moquait de lui. Il l'avait volé, lui, son propre mari.
Dans la pénombre, Doug se mordit les lèvres en se rappelant qu'au début, il caressait l'espoir de le voir revenir. Il neigeait et il n'avait pas pu aller bien loin.
La première fois, il s'était également enfui par une nuit glaciale, avant de l'appeler quelques heures plus tard pour lui demander de venir le chercher, car il n'avait nulle part où aller.
De retour au foyer conjugal, il s'était excusé et il lui avait fait une tasse de chocolat chaud, alors qu'il grelottait sur le divan. Il lui avait apporté une couverture et l'avait regardé s'y emmitoufler pour se réchauffer. Ils avaient échangé un sourire et, sitôt qu'il avait cessé de frissonner, il était revenu vers lui et l'avait giflé comme un fou jusqu'à ce qu'Evan éclate en sanglots.
Lorsqu'il s'était levé le lendemain pour aller au travail, Doug avait constaté qu'il avait nettoyé le chocolat renversé par terre, même s'il restait une tache indélébile sur le tapis dont la simple vue le mettait parfois en colère.
Ce soir de janvier, le soir où il s'était rendu compte de sa disparition, il avait attendu qu'il revienne en méditant sur ce qu'il allait lui faire quand il serait en face de lui. Il avait senti la colère brûler sous sa peau alors qu'il jouait avec son alliance abandonnée sur le comptoir mais le téléphone n'avait pas sonné et la porte d'entrée était resté close.
Evan n'était sans doute pas parti depuis longtemps.
Il lui avait parlé moins d'une heure auparavant et il lui avait dit qu'il préparait le repas. Cependant, il n'y avait aucun dîner à réchauffer sur la cuisinière. Aucune trace de lui dans la maison, la cave ou le garage.
Il se tint sur la véranda et chercha des empreintes de pas dans la neige, mais à l'évidence, Evan n'était pas sorti par la porte donnant sur la rue. Toutefois, la neige recouvrant le jardin était tout aussi intacte, ce qui signifiait qu'il n'était pas non plus passé par là. À croire qu'il s'était volatilisé sans toucher terre ! Donc, il se trouvait encore à l'intérieur... et pourtant non.
Une demi-heure plus tard, il était dans une rage folle et son poing défonçait la porte de la chambre à coucher. Quittant la maison en trombe, il alla tambouriner à la porte des voisins et leur demanda s'ils l'avaient vu s'en aller, mais ils affirmèrent n'avoir rien remarqué.
Il sauta dans sa voiture et sillonna les rues du quartier, en quête de la moindre trace d'Evan, tout en essayant de comprendre par quel miracle il avait pu s'enfuir sans laisser l'ombre d'un indice derrière lui.
À ce moment-là, il déduisit qu'il avait deux heures d'avance sur lui, mais Evan se déplaçait à pied et, par ce temps, il n'avait pas pu aller très loin. À moins que quelqu'un ne soit venu le chercher. Quelqu'un auquel il tenait.
Un homme.
Il martela le volant, le visage déformé par la rage. Six rues plus haut débutait le quartier commercial. Il fit le tour des magasins et brandit une petite photo d'Evan qu'il gardait dans son portefeuille, en demandant si quelqu'un l'avait aperçu.
Personne.
Il précisa qu'il pouvait être en compagnie d'un homme, mais les commerçants secouèrent la tête. Les femmes étaient catégoriques : « Il est si mignon ! minaudaient-elles. Impossible de l'oublier. »
À deux ou trois reprises, il parcourut la moindre artère dans un rayon de huit kilomètres autour de leur quartier, avant de finir par rentrer. Il était trois heures du matin et la maison demeurait vide. Il se laissa glisser sur le sol en pleurant et finit par s'endormir dans cette position.
Le matin au réveil, la rage le reprit et il détruisit à coups de marteau les pots de fleurs qu'Evan conservait au jardin. À bout de souffle, il décrocha le téléphone et se fit porter malade, puis alla s'asseoir sur le canapé et tenta de deviner comment il avait pu s'enfuir. Quelqu'un avait dû venir le prendre en voiture... pour l'emmener quelque part.
Mais qui ?
Quelqu'un qu'il connaissait. Son ami de New-York ? Impossible, Doug s'était assuré qu'il ne lui tourne plus jamais autour. D'Hershey ? Impossible, ses parents le détestait. Et puis, il vérifiait chaque mois les notes de téléphone. Il ne passait jamais de coups de fil longue distance. Quelqu'un d'ici, alors... Mais qui ? Il n'allait jamais nulle part, ne parlait à personne.
Doug y veillait.
Il se rendit à la cuisine dans l'espoir de manger quelque chose quand le téléphone se mit à sonner. Il se précipita sur lui, dans l'espoir qu'il s'agisse d'Evan. Bizarrement, l'appareil ne sonna qu'une fois et, en décrochant, Doug entendit la tonalité. Il contempla le combiné sans comprendre, puis raccrocha.
Comment avait-il pu s'échapper ?
Il avait raté un détail.
Même si quelqu'un du coin était passé le prendre, comment avait-il pu rejoindre la route sans laisser d'empreintes ? Il regarda par la fenêtre et tenta de remettre les événements dans l'ordre.
Un truc clochait... mais impossible de savoir quoi.
Il se détourna de la fenêtre et son regard se focalisa malgré lui sur le téléphone. Ce fut seulement à cet instant que les morceaux du puzzle s'imbriquèrent, et Doug sortit son portable. Il composa le numéro de la maison et écouta le téléphone fixe sonner une fois.
Le portable continuait de sonner.
Lorsqu'il décrocha le combiné de la ligne fixe, il perçut la tonalité et comprit qu'il avait dû transférer les appels sur un portable. Ce qui signifiait qu'il se trouvait ailleurs quand il l'avait appelé ici la veille au soir. D'où la mauvaise réception qu'il avait remarquée et, bien sûr, l'absence d'empreintes dans la neige.
Evan était parti depuis mardi matin.
À la gare routière, il avait sans le vouloir commis une erreur. Il aurait dû plutôt acheter son billet auprès d'un guichetier, dans la mesure où Evan était beau et où les femmes se souvenaient toujours des hommes comme lui. Peu importait qu'il ait les cheveux longs et blonds, ou le crâne carrément rasé.
Peu importait qu'il ait fait mine d'être enrobé ou bronzé.
Il se rendit au terminal des bus, montra son badge et une plus grande photo d'Evan. Les deux premières fois où il interrogea les employées du guichet, aucune ne le reconnut. La troisième fois, l'une d'elles hésita... en disant qu'il pouvait s'agir d'Evan, sauf qu'il était chauve et qu'il était plus gros et bronzé.
Pour autant, la fille ne se souvenait pas de la destination qu'il avait prise.
De retour chez lui, Doug trouva une photographie de lui sur l'ordinateur et utilisa Photoshop pour le transformer en chauve. Il ajouta un filtre pour dorer sa peau blanche si parfaite.
Le vendredi, il se fit de nouveau porter malade.
« C'est lui », confirma la guichetière, et Doug se sentit ragaillardi.
Il se croyait plus futé que lui, mais il était stupide et négligeant ! La semaine suivante, Doug posa deux jours de congé et continua à traîner dans la gare routière, en montrant la nouvelle photo aux chauffeurs. Il arrivait le matin et partait tard, puisque les conducteurs allaient et venaient toute la journée.
Mais Doug était déterminé, cela prendrait le temps qu'il faudrait mais il trouverait Evan et il le ramènerait à la maison.
