Le samedi, onze jours après qu'Evan l'eut quitté, il dénicha le chauffeur.

Celui-ci l'avait emmené à Philadelphie. Il se souvenait de lui, en effet, car il avait refusé de quitter le bus aux différentes haltes, de peur qu'il reparte sans lui, mais n'avait pas le moindre bagage.

Philadelphie...

Il avait peut-être déjà quitté cette ville pour quelque destination inconnue, mais c'était la seule piste dont il disposait. En outre, il savait qu'il n'avait pas beaucoup d'argent.

Après avoir fait son sac, Doug grimpa dans sa voiture et roula jusqu'à Philadelphie. En arrivant, il se gara au terminal de bus et tenta de se mettre dans la peau d'Evan. Il était un bon flic, et s'il réfléchissait comme lui, Doug serait capable de le retrouver.

Par expérience, il savait que les gens étaient prévisibles.

L'autocar qu'il avait pris était arrivé un peu avant quatre heures de l'après-midi. Debout dans la gare routière, il regarda de tous côtés.

Quelques jours plus tôt, songea-t-il. Evan se trouvait là.

Que faire dans une ville inconnue, sans argent, sans amis, et sans endroit où aller ? Une poignée de dollars ne le mèneraient pas loin, surtout après avoir payé son billet.

Il faisait froid ce soir-là, se rappela-t-il. Et la nuit avait dû tomber assez tôt.

Evan ne voulait pas trop s'éloigner et avait besoin d'un endroit où dormir. Un établissement qui acceptait l'argent liquide et sans poser de questions.

Mais où ?

Pas dans le quartier. Trop cher. Où serait-il allé ?

Il n'avait pas envie de se perdre, ce qui signifiait qu'il avait dû regarder dans l'annuaire. Doug entra dans une cabine et parcourut celui-ci en quête d'hôtels. Il y en avait des pages et des pages... Il avait pu en choisir un, mais ensuite ? S'y rendre à pied.

Pour ce faire, il avait besoin d'une carte !

Il entra dans le bazar de la gare routière et s'acheta un plan. Il en profita pour montrer au vendeur la photo d'Evan, mais celui-ci secoua la tête.

Il ne travaillait pas le mardi.

Pourtant, Doug savait qu'il était sur la bonne voie. Evan avait forcément dû agir ainsi. Il déplia le plan et repéra l'emplacement du terminal. Celui-ci bordait Chinatown, et Doug supposa qu'il avait pris cette direction.

Il remonta dans son véhicule, sillonna les rues du quartier chinois et sut de nouveau qu'il avait vu juste.

Il se gara et arpenta les rues à pied. Il commença par les commerces les plus proches de la gare routière et montra la photo d'Evan ici et là. Personne ne l'avait vu, mais il sentait bien que certaines personnes lui mentaient.

Il trouva des chambres à louer bon marché, des établissements où il ne l'aurait jamais emmené, des endroits sales aux draps sales, tenus par des hommes qui parlaient mal anglais et n'acceptaient que du liquide.

Doug laissa entendre qu'il serait en danger s'il ne pouvait pas le retrouver.

Il dénicha le premier hôtel où il était descendu, mais le patron ignorait où il s'était rendu en partant. Doug lui plaqua son pistolet sur la tempe, mais l'homme fondit en larmes sans pouvoir en dire plus.

Furieux qu'il ait pu lui échapper, Doug devait pourtant retourner travailler le lundi. Toutefois, le week-end suivant, il revint à Philadelphie. Et le week-end d'après aussi. Il élargit ses recherches, mais la ville grouillait de chambres à louer, et il était tout seul pour mener son enquête, sans compter que les gens ne faisaient pas forcément confiance à un type venu d'ailleurs.

Encore moins un flic.

Cependant, il ne perdit ni sa patience ni sa ténacité, et il ne cessa de revenir dans cette ville en prenant d'autres jours de congé.

Un autre week-end s'écoula.

Sachant qu'Evan aurait besoin d'argent, il fit le tour des bars et des restaurants. Au besoin, il passerait en revue le moindre établissement de la ville.

Finalement, une semaine après la Saint-Valentin, il rencontra dans un petit restaurant une serveuse du nom de Tracy qui lui confia qu'Evan travaillait avec elle, mais qu'il se faisait appeler Daniel.

Il était censé reprendre son service le lendemain. La serveuse lui faisait confiance parce qu'il était inspecteur de police, et elle avait même flirté avec lui en lui donnant son numéro de téléphone avant qu'il ne s'en aille.

Le lendemain matin, il loua une voiture et attendit dans la rue de l'établissement, avant le lever du soleil. Les employés entraient par une porte qui donnait dans une ruelle transversale. Il sirota son café dans son gobelet en plastique, tout en guettant. Finalement, il vit arriver le patron, Tracy et une autre femme dans la ruelle. Mais Evan ne fit jamais son apparition, pas plus qu'il ne parut le lendemain, et personne ne savait où il logeait.

Il ne revint jamais prendre son chèque de salaire.

Deux ou trois heures plus tard, il découvrit où il vivait. Un hôtel miteux situé à quelques minutes de marche du restaurant. Le gérant, qui n'acceptait que du cash, ne savait rien hormis le fait qu'Evan était parti, puis était revenu prendre ses affaires, avant de s'en aller pour de bon à la hâte.

Doug fouilla sa chambre, mais n'y trouva rien.

Lorsqu'il se rua à la gare routière, il ne tomba que sur des guichetiers, mais aucun d'eux ne se rappelait avoir vu Evan. Au cours des deux dernières heures, des autocars étaient partis vers le nord, le sud, l'est et l'ouest...

Il avait encore disparu.

De retour dans sa voiture, Doug se mit à hurler de rage en frappant le volant de ses poings jusqu'à ce qu'ils soient tuméfiés et couverts de bleus.

Dans les mois qui suivirent le départ d'Evan, la douleur qu'il éprouvait devenait de plus en plus pernicieuse et le dévorait chaque jour davantage, tel un cancer. Plusieurs semaines d'affilées, il était retourné à Philadelphie interroger les chauffeurs, mais il n'avait pas appris grand-chose : seulement qu'il était parti pour Washington.

Ensuite, il avait perdu sa trace.

Trop de bus, trop de chauffeurs, trop de voyageurs... trop de jours écoulés depuis. Evan pouvait se trouver n'importe où et l'idée de sa disparition définitive le mettait au supplice. Il piquait des colères et cassait des objets, s'endormait en sanglotant. Le désespoir le gagnait et il avait parfois l'impression de perdre la raison.

Ce n'était pas juste.

Il l'avait aimé depuis leur première rencontre dans cette rue sombre. Et ils avaient été heureux, non ?

Au début de leur mariage, Evan chantonnait en cuisinant. Il l'emmenait à la bibliothèque, où il empruntait huit à dix livres. Quelquefois, il lui lisait des passages et sa voix le berçait, et il le contemplait en se disant que c'était le plus bel homme au monde.

C'était un bon mari.

Il lui avait acheté la maison qu'il désirait, les rideaux qu'il désirait, et les meubles qu'il désirait, même s'ils pouvaient à peine se le permettre. Après leur mariage, il lui offrait souvent des fleurs achetées à des marchands ambulants en rentrant du travail. Evan les mettait alors dans un vase et allumait des bougies pour un dîner romantique.

Quelquefois, ils finissaient par faire l'amour sur le sol de la cuisine.

Il ne l'avait jamais obligé à travailler et il ne connaissait pas son bonheur. Evan ne comprenait pas tous les sacrifices qu'il faisait pour lui. Il était gâté et égoïste, et ça le rendait fou car il ne réalisait pas à quel point il avait la vie facile.

Une fois le ménage et la cuisine faits, il pouvait passer la journée à lire ces romans à la noix qu'il empruntait à la bibliothèque, regarder la télévision ou faire une sieste, sans jamais devoir se soucier d'une facture à payer, du remboursement du crédit immobilier, ou de ceux qui déblatéraient dans son dos.

Il n'était pas non plus forcé de voir le visage des gens assassinés.

Il le tenait à l'écart de tout ça, par amour, mais ça n'y changeait rien. Il ne lui parlait jamais des enfants brûlés par un fer à repasser ou poussés dans le vide du haut d'un bâtiment, ou encore des femmes poignardées dans une ruelle avant d'être jetées dans une benne à ordures.

Jamais, il ne lui disait qu'il devait parfois gratter le sang sur ses chaussures avant de monter dans la voiture, et qu'en regardant les assassins, droit dans les yeux, il se trouvait confronté au mal incarné.

Il l'aimait et Evan l'aimait, et il devait rentrer à la maison parce qu'il ne le retrouverait jamais. Ils pourraient de nouveau mener une vie heureuse et il ne le frapperait pas, ne le giflerait pas, ne lui donnerait ni coups de poing ni coups de pied quand il franchirait la porte, parce qu'il avait toujours été un bon époux.

Il l'aimait et Evan l'aimait, et d'ailleurs, le jour où il lui avait demandé de l'épouser, il lui avait rappelé les circonstances de leur rencontre, où deux hommes voulaient le tabasser.

Des hommes dangereux.

Il les avait empêchés de lui faire du mal, ce soir-là, et le lendemain, Evan et lui s'étaient promenés sur le front de mer et il lui avait offert un café. Et quand il avait fait sa demande, Evan lui avait dit qu'évidemment il acceptait de l'épouser.

Il l'aimait, affirma-t-il.

Grâce à lui, il se sentait en sécurité. C'était l'expression qu'il avait utilisée.

En sécurité.