– Est-ce que Buck viendra dans deux semaines ? demanda Christopher.
– Dans deux semaines ? sursauta-t-il.
– La fête foraine papa, sur la jetée, lui rappela-t-il. Tu avais promis de lui demander. Tu as oublié ?
Ça lui était sorti de la tête, il devait bien l'admettre mais il fallait dire que leur dispute n'avait pas vraiment arrangé les choses. Eddie ne comprenait toujours pas ce qu'il avait bien pu faire de mal. Buck semblait heureux de la bonne nouvelle et l'instant d'après il s'était mis sur la défensive, il était devenu mauvais et agressif, sans véritable raison.
Il savait qu'il était difficile pour lui d'imaginer son avenir et Eddie avait seulement essayé de le repousser dans ses retranchements, de le forcer à sortir de sa zone de confort, de laisser son passé derrière lui et ça avait eu l'effet inverse de ce qu'il avait espéré.
Il devait trouver un moyen d'arranger les choses mais il devait laisser du temps à Buck pour pouvoir se calmer.
– Oui, j'ai oublié, affirma-t-il.
– N'oublie pas quand tu le revoies. Papa, c'est important que Buck soit là, c'est une sortie en famille.
– Je vais voir ça avec lui, promit-il.
Carla fronça les sourcils lorsqu'elle vit sa mine triste et il se força à lui sourire pour la rassurer. Il les laissa partir et il se prépara pour son quart de travail à midi. Il partait pour un quart de vingt-quatre heures et il se sentait plus épuisé que jamais.
Il rangea un peu les affaires qui trainaient partout dans le salon et fit la vaisselle du petit déjeuner pour s'occuper les mains et éviter de penser à son petit-ami. Buck se considérait-il encore comme son petit-ami ?
Eddie détestait la situation.
Il aurait voulu parler à Buck avant son quart de travail mais il savait qu'il assurait de nouveau les services du midi et qu'il aimait faire les marchés avec son patron pour trouver de bons produits. Il avait dû quitter sa maisonnette de bonne heure.
Eddie ne savait pas quoi faire pour arranger les choses.
Buck lui manquait cruellement. Il avait peur de le perdre et il ne savait pas vraiment où aller chercher un conseil, une oreille amicale.
C'était dans ces moments-là que Shannon lui manquait le plus.
Elle était bien plus que sa femme, ou la mère de son fils, elle était aussi sa meilleure amie, sa confidente. Ils avaient une véritable connexion tous les deux, il avait retrouvé ce genre de relation avec Buck même si elle était un peu différente parce que Buck était différent de Shannon. Il était presque sûr qu'il aurait plu à sa femme.
Mais malgré tout Eddie se sentait perdu.
Sans doute était-ce la raison qui l'avait empêché de dormir, bien après que Christopher se soit endormi. Eddie avait repoussé les draps au pied du lit et s'était levé pour aller dans le placard, où il avait ouvert le coffre-fort, installé quelques années plus tôt.
À l'intérieur, il rangeait ses documents importants, dossiers bancaires et d'assurance, ainsi que de précieux souvenirs de son mariage. Il y retrouva les petits trésors conservés par Shannon : les photos de leur lune de miel, le trèfle à quatre feuilles, cueilli lors de leurs vacances à Vancouver, le bouquet de fleurs qu'elle tenait à leur mariage, les images des échographies de Christopher, ainsi que la tenue qu'il portait en sortant de la maternité, des négatifs et des CD de photos de leurs années de vie commune.
Autant d'objets chargés de signification et de souvenirs...
Et depuis le décès de Shannon, Eddie n'avait rien ajouté, hormis deux lettres de sa femme.
La première lui était adressée.
La seconde ne portait aucun nom sur l'enveloppe et était restée fermée. Il ne pouvait pas l'ouvrir...
Il le lui avait promis.
Eddie avait sorti celle qu'il avait lu une centaine de fois et avait laissé l'autre dans le coffre-fort. En fait, il ne savait rien de ces lettres avant que sa femme ne les lui remette moins d'une semaine avant sa mort.
Elle avait dit avec un sourire triste qu'elle préférait mettre ses affaires en ordre pendant qu'elle le pouvait encore et Eddie avait détesté ça. Mais elle l'avait convaincu de profiter de chaque secondes et Eddie se demandait encore aujourd'hui si cet accident en était vraiment un ou si Shannon avait décidé de partir avant de se laisser agoniser.
Ils avaient profité un maximum du temps qu'il leur était imparti mais Eddie regrettait de ne pas en avoir eu plus. Il estimait qu'il n'avait pas eu le temps de lui dire au revoir correctement.
Ça l'avait tourmenté pendant très longtemps.
Le jour où Shannon lui avait remis les enveloppes, il avait découvert qu'elle les tenait cachées dans son livre préféré. Plus tard seulement, il avait appris qu'elle les avait rédigées deux mois plus tôt et confiées à son amie Karen.
Eddie ouvrit l'enveloppe et sortit la missive qu'il avait maintes fois relue.
Elle était écrite sur du papier jaune ligné. En la respirant, il discerna encore l'odeur de la lotion que sa femme affectionnait. Il se souvint de sa surprise et du regard de Shannon le suppliant de la comprendre.
– Tu veux d'abord que je lise celle-ci ? se rappelait-il lui avoir demandé.
Il désignait celle dont l'enveloppe portait son nom, et elle avait hoché légèrement la tête un sourire patient aux lèvres. Elle s'était détendue et sa tête s'était reposé sur son épaule, tandis qu'il entamait la lecture de la lettre.
Mon très cher Eddie,
Il y a des rêves qui visitent nos nuits et qui égayent notre journée, et ce sont ces rêves-là qui rendent la vie digne d'être vécue. Toi, mon tendre époux, tu représentes ce rêve, et ça m'attriste de devoir écrire tout ce que j'éprouve à ton égard.
Je t'écris cette lettre pendant que j'en ai encore la force, et pourtant je ne suis pas sûre de trouver les bons termes pour ce que je souhaite te dire. Je ne suis pas douée pour l'écriture et de simples mots me semblent si peu convenir à ce que je ressens vraiment. Comment te dire tout l'amour que j'ai pour toi ? Est-il même possible d'écrire un tel sentiment ? Je ne sais pas, mais puisque c'est ma dernière chance, il me faut essayer.
Je sais que tu aimes raconter combien j'ai joué les farouches à l'époque de notre rencontre, mais quand je repense à ce soir-là, je crois bien que j'avais déjà compris que nous étions faits l'un pour l'autre. Je me souviens de cette soirée comme si c'était hier, de la sensation exacte de ta main dans la mienne, et du moindre détail de cet après-midi nuageux à la plage, où tu as mis un genou à terre pour me demander de devenir ta femme.
Jusqu'à ce que ton chemin croise le mien, j'ignorais tout ce qui manquait à ma vie pour la rendre heureuse. Je ne savais pas qu'il existait des caresses, des expressions aussi éloquentes, des baisers susceptibles de me laisser littéralement le souffle coupé.
Tu incarnes, et tu as toujours incarné, tout ce que j'ai toujours désiré chez un mari. À la fois doux et fort, attentionné et intelligent. Tu sais dissiper ma mauvaise humeur et tu es meilleur père que tu le penses. Tu as un don avec notre fils, une manière bien à toi de gagner sa confiance, et je ne peux exprimer la joie que j'éprouve en le voyant dans tes bras, s'endormir au creux de ton épaule.
Ma vie est infiniment plus agréable depuis que tu en fais partie. C'est d'ailleurs ce qui rend ma tâche tellement difficile et m'empêche de trouver les mots justes pour te parler. J'ai peur de partir, Eddie. Pas seulement pour moi... mais pour toi et notre enfant.
J'ai le cœur brisé à la pensée que je serai la cause de ton chagrin et de celui de notre fils. J'aimerais pouvoir faire plus pour vous aider. J'aimerais te rappeler les raisons pour lesquelles je suis tombée amoureuse de toi dès le début et t'exprimer mes regrets pour le mal que je vais vous causer, à toi et à notre merveilleux fils. J'ai de la peine en pensant que ton amour pour moi sera aussi à l'origine de tant de tourments.
Mais, je crois sincèrement que si l'amour peut faire souffrir, il peut aussi guérir... et c'est pourquoi j'ai rédigé une seconde lettre.
Ne la lis pas, s'il te plaît. Elle ne t'est pas destinée, pas plus qu'à nos familles, ni même à nos amis. Je doute fort que toi ou moi ayons jamais rencontré la personne à laquelle tu remettras un jour cette lettre. Car elle s'adresse à celui ou à celle qui finira par te guérir et fera de nouveau de toi un homme épanoui.
Pour l'heure, je sais que tu ne peux imaginer une telle chose. Il te faudra des mois, voire des années, mais un jour tu donneras cette lettre à cette personne. Aie confiance en ton instinct, comme moi-même le soir où tu m'as abordée pour la première fois. Le moment venu, tu sauras quand et comment agir, tout comme tu sauras quel est celui ou celle qui mérite ta confiance. Et sache que moi, quelque part là-haut, je vous sourirai à tous les deux.
Avec tout mon amour,
Shannon.
Après avoir relu une nouvelle fois la lettre, Eddie l'avait remise dans le coffre-fort.
Par la fenêtre de la cuisine, il regarda son jardin misérable et à quel point Shannon avait aimé le rendre agréable. Buck semblait doté de la même sensibilité. Il se perdit dans ses pensées, en songeant à Shannon et à Buck. Shannon lui avait dit de se fier à son instinct... et qu'il saurait quoi faire de la seconde lettre.
Eddie réalisa soudain que sa femme avait raison, du moins en partie. Il savait qu'il souhaitait remettre cette autre lettre à Buck. Mais il n'était pas certain qu'il soit prêt à l'accepter.
Il décrocha son téléphone. Elle répondit à la seconde sonnerie.
– Salut Karen, lâcha-t-il. Je crois que j'ai besoin d'un conseil.
