Après avoir vu Caleb traverser la route, Till expira. Le plus difficile était fait, mais le plus long restait à venir : tenir bon et faire en sorte qu'il en soit de même pour Richard. Anéanti et hagard, celui-ci errait le long du trottoir pavé d'un pas lent et lourd, indifférent aux regards curieux que lui lançaient les passants. Mais ce qui devait arriver arriva lorsqu'il percuta une femme de plein fouet, qui lui reprocha de ne pas avoir regardé où il mettait les pieds. Si elle semblait pressée et de mauvaise humeur, elle ignorait ce qu'il en était de son vis-à-vis et prenait un risque inconsidéré en s'emportant contre lui. Sans émotion lisible sur son visage, Kruspe s'avança à quelques centimètres de cette femme avant de la traiter de "névrosée", et Till dut s'interposer. Il le fit reculer en s'excusant de sa part auprès de cette impolie. Il ne tenait pas à le voir se défouler verbalement sur une femme, tout ça à cause d'une autre. Il le fit remonter en voiture et s'installa au volant, avant de démarrer sans attendre.

- Ricky, oublie-la.

L'espace d'un instant, il vit Richard lui lancer un bref regard de côté, mais il fut long à répondre.

- Je ne peux pas.

Sans se soucier des regards extérieurs, Richard s'affala dans le coin du siège et fondit en larmes contre la fenêtre. Lindemann jaugea sa propre douleur, sachant que si lui ne la surmontait pas, le plus jeune y arriverait encore moins. Richard semblait beaucoup moins solide qu'il ne le paraissait et aurait besoin de son aide, raison pour laquelle il devait chasser cette femme de sa tête. Il posa une main sur son bras et l'appela.

- Tu peux le faire, et je t'aiderai parce que je dois le faire aussi.

Le trajet chez Till fut rapide mais empreint de tension. À leur arrivée, il accompagna le guitariste dans son salon et le fit asseoir sur le canapé, avant de lui amener un verre d'eau. Autant de larmes et de hurlements l'avaient déshydraté et il avait sûrement mal à la tête.

- Tiens, de quoi soigner ta tête. Je pense que ça doit taper dedans.

Sans réussir à le remercier, le plus jeune hocha la tête. Le silence devenait pesant, et il voyait bien que Richard avait envie de lui parler. Mais engager la conversation sur un sujet épineux et douloureux, c'était comme entamer un discours dont le premier mot avait intérêt à être le bon. Till décida donc de briser la glace pour lui.

- Je l'aimais aussi alors je sais ce que tu traverses. On est tous les deux tombés dans un piège, mais de deux façons différentes.

Cette fois, ses mots envoyèrent un signal dans la tête de Richard, comme un stimulus émotionnel. Il posa son verre sur la petite table à côté du canapé et se jeta dans les bras du chanteur. Surpris au départ, ce dernier lui rendit cette étreinte avec force et émotions.

- Pardon ! Je te demande pardon ! pleura Kruspe.

Bien que Lindemann se laissa également aller, il préféra se focaliser sur le présent et la réalité.

- Je t'en ai voulu, Richard. Je t'en ai voulu parce que j'ai cru qu'elle était partie par regrets. J'étais franchement fou d'elle, je n'avais pas aimé autant une femme depuis longtemps. Maintenant on sait tous la vérité et il faut l'oublier. Elle s'est servie de toi pour me dire adieu. Paul m'a dit que ce n'était rien au départ, jusqu'à ce que tu ne recommences et que là, elle ne se mette à t'envoyer des signaux. J'ai accepté la réalité, alors c'est à ton tour maintenant.

Richard mit plusieurs minutes à se calmer. Till se releva ensuite pour lui laisser le temps de respirer et d'avaler son médicament. Pendant ce temps, lui en profita pour aller dans la cuisine et envoyer un message à Paul, le remerciant de son aide et lui informant que leur ami était là. L'homme bon qu'était Paul se manifesta une fois de plus en proposant son aide pour n'importe quelle situation, et Till sourit avant de lui envoyer un pouce en l'air. Il retourna au salon et reprit le verre vide sur la table.

- À propos du "je t'aime", Rick... Entendre ça de la bouche d'une femme ne rend pas systématiquement une relation sincère, alors tu aurais du être plus méfiant. Combien de temps as-tu passé avec tes gonzesses dans la vie avant de te rendre compte qu'elles n'étaient pas les bonnes ?

- Je vais te dire, je ne connaissais même pas ces mots-là ! avoua Richard en relevant ses yeux cernés.

L'aîné l'encouragea à développer.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Personne ne me les avait jamais sortis avant elle.

La bouche de Lindemann s'ouvrit sous la surprise et bien qu'il n'avait plus les mêmes genoux qu'autrefois, il s'abaissa face à lui et lui caressa les cheveux.

- Qu'est-ce que tu as dit ?

Bien que ses propres mots écœurèrent Richard dans ce contexte, devoir les répéter le détruisit un peu plus.

- Jamais une seule femme ne m'avait dit qu'elle m'aimait. C'est la première, alors... je t'aime et je te demande pardon mais... j'y ai vraiment cru cette fois, je la croyais différente et faite pour moi. J'étais complètement perdu.

Alors qu'il s'écroula sur le dossier pour cacher ses pleurs, Till s'accroupit juste à côté et passa un bras dans son cou.

- Tu es en train de me dire que Caron, Margaux, ou n'importe quelle femme avec qui tu as vécu un temps n'a jamais prononcé ces mots-là ?

Le plus jeune ne put répondre que par un hochement de tête négatif car ses pleurs s'accentuaient. Till n'en revint pas d'apprendre cela. Lui les avait entendus plus d'une fois - mais pas forcément par sincérité -, raison pour laquelle il le mettait en garde. Mais ne jamais les avoir entendus était pire encore. C'était comme ne pas avoir eu le moindre intérêt aux yeux des femmes fréquentées, y compris celles avec qui il avait eu des enfants.

- Mais c'est fou... les mères de tes enfants devaient forcément t'aimer. Mareike ne lésinait pas avec moi, c'était un amour. Et Caron ? Comment tu as pu te marier avec une femme qui ne t'a jamais dit qu'elle t'aimait ? Tu lui avais dit, toi ?

Hochant positivement la tête, Richard sentit plusieurs baisers et caresses dans ses cheveux. Jamais il ne s'était confié sur ses sentiments. Sans avoir un cœur de pierre, il était juste pudique. Mais la faille qui se creusait était si grande dorénavant que s'il ne la refermait pas, ce serait la dépression assurée. En dépit de sa peine, Lindemann garda son sang-froid.

- Je suis impossible à aimer. Je me suis trop servi des femmes dans la vie, c'est Torrie qui me l'a dit. Peut-être qu'elle a raison et que c'est mon karma ! Je ne suis pas quelqu'un à qui on dit ça, mais Till... je n'ai jamais voulu te faire de mal.

- Je le sais maintenant. C'est quand même arrivé, mais je n'aurai jamais su la vérité si je ne t'avais pas surpris avec elle. Ce qui était son but d'une manière ou d'une autre. Si je ne vous avais pas trouvés sur mon lit ce soir-là, elle aurait continué à te mener en bateau jusqu'à ce que je m'en rende compte. Et là, crois-moi que tu serais dans un état pire que maintenant. Alors finalement, je préfère que les choses soient comme elles sont.

- Alors il me reste quoi, hein ? Ou qui ?

Till lui lança un regard bien éloquent signifiant qu'il était la réponse à sa question. Et que non seulement leur amitié ne se briserait jamais, mais qu'en plus ils avaient leurs familles et leurs amis.

- Ce sentiment de solitude, je l'ai ressenti aussi mais c'est illusoire. Toi et moi, on a traversé ça et on est encore unis. Qu'elle ait fait en sorte que tu tombes amoureux d'elle me donne envie de vomir.

- Dès le début, je n'aurai pas du la regarder. Tu n'en serais pas là. Pardon mon frère !

L'aîné réitéra son argument sur une vérité difficile préférable au mensonge, puis il posa une main sur le cœur de son meilleur ami en tapotant plusieurs fois dessus.

- Si j'avais su ce qu'elle manigançait, je t'en aurai préservé parce que tu es bien plus important à mes yeux. Tes sentiments étaient purs et innocents, pas simulés comme les siens. Tu es loin d'être seul. Surtout là-dedans parce que crois-moi, je connais quelqu'un qui donnerait tout pour y avoir une place.

Son ami fronça légèrement les sourcils, peu certain de comprendre ni de vouloir comprendre dans un moment pareil, mais cela n'empêcha pas Till de poursuivre sa voie.

- En tout cas toi, tu as toute la place dans le sien. Je n'ai pas envie de te dire de qui il s'agit pour l'instant. Tu vas trop mal et je ne voudrais pas que tu t'en serves comme d'un trou à fourrer pour te sentir mieux. Je t'ai laissé faire assez souvent que tu en avais besoin avec des femmes de passage, mais lui il t'aime vraiment.

Richard tiqua sur le pronom masculin et haussa les sourcils, pas gêné mais surpris. Se demandant si Till lui mentait afin de lui faire récupérer un peu de son estime, il n'hésita pas à contourner cette étonnante information - vraie ou fausses -, avec un petit sourire.

- "Lui" ? C'est flatteur mais je ne suis pas homo, je te signale.

Au tour de l'aîné de sourire.

- Il y a des tonnes de routes à essayer dans la vie, et il ne faut pas les juger sans les avoir testées.

- Si tu le dis...

Alors que Kruspe se remit debout pour faire partir ses courbatures avec quelques mouvements habituels, Till en profita pour aller lui resservir un verre et à son retour, son air malicieux ne l'avait pas quitté.

- Tu n'as jamais songé à te faire un homme rien qu'une fois dans la vie ?

- Tu remets ça ?

Richard commença à rire à sa plus grande surprise, puis il joignit ses mains sur sa nuque en rougissant.

- Si ! Dans mes pires moments de célibat où je me sentirais capable de baiser la première personne venue.

- C'est déjà ça ! rit Till.

Après que le plus jeune eut vidé son verre d'une traite, il vit le chanteur perdre son aise.

- Il faut que je te demande quelque chose d'assez emmerdant. Hors contexte mais emmerdant.

Peu confiant avec un tel début de conversation, le guitariste posa doucement son verre, qu'il faillit faire tomber en le plaçant trop au bord. Cela n'arrangea pas sa perte de contrôle et il sentit tout son corps trembler. Remarquant son stress, Lindemann lui posa les mains sur les épaules.

- Imagine que dans des circonstances "ordinaires", Torrie avait voulu de toi. Tu crois que tu aurais juste cherché à me cacher votre liaison tout votre vie ? Tu aurais peut-être fini par devenir jaloux de la voir avec moi. Tu en aurais souffert au point de péter un fusible. Imagine si tu l'avais suppliée de me quitter mais qu'elle aurait refusé. Tu en serais arrivé à me menacer et dans le cas où je t'aurai posé problème, tu aurais voulu fatalement régler les choses...

- Putain, Till ! l'interrompit Richard, outré.

Il avait bien remarqué qu'au fil de son énumération d'hypothèses, l'expression sur le visage de Richard était devenue de plus en plus grave. Pourtant il avait envie de savoir ce qu'il en aurait été, bien qu'il fut difficile de se projeter dans une autre vie. Till pensait-il que Richard était capable du pire pour une femme ? Ce dernier ne tarda pas à exprimer toute la blessure ressentie à la pensée de son meilleur ami.

- Tu te rends compte de ce que tu me dis là ? Après m'avoir dit qu'il fallait tourner la page en plus !

- Se battre pour une histoire de cœur, ça arrive même entre les amis les plus proches. Deux hommes pour une femme, deux femmes pour un homme, entre homos ou hétéros... on peut tous changer par amour. Un homme peut devenir fou, surtout s'il se met à penser qu'il n'a aucune chance à cause d'un autre. Je te demande juste ce que d'après toi, tu aurais été capable de faire.

- Jamais je n'aurai agi comme un monstre. Je n'ai déjà pas choisi de tomber amoureux d'elle... Tu es comme mon frère et je ne te ferai jamais de mal, pas volontairement en tout cas. Mais si ça peut être une réponse pour toi, je crois que si j'avais pu continuer de la voir secrètement, je l'aurai fait. J'ai accepté qu'elle n'était pas avec moi mais avec toi.

Bien que Kruspe dut se rasseoir quelques minutes pour se reprendre, il accepta de se mettre à la place de l'autre homme. Peut-être que lui aussi se serait posé un tas de questions sur leur amitié et aurait douté de lui ! Mais Till avait confiance en lui malgré ses dires. Il en voulait toujours comme meilleur ami, comme frère, il n'hésitait pas à se confier à lui ou même à lui tourner le dos... il n'en fallut pas plus. Richard le pardonna et le serra dans ses bras.

- Pour la prochaine fois où tu douteras vraiment de moi, je t'autorise à révéler à tout le monde que j'ai déjà eu envie de "baiser des mecs". C'est dire à quel point tu n'as pas intérêt !

Till éclata de rire alors que Richard rougissait. Cette fois, ils étaient quittes. Afin de conclure cette mauvaise passe, il ne vit plus qu'une façon lui remonter le moral, temporaire mais efficace.

- Allez Rick ! Je sais de quoi on a besoin tous les deux... une bonne biture. Tu es d'accord ? On va aller se mettre une mine dans le meilleur des bars et on va oublier cette conne pour de bon.

Le guitariste accueillit cette proposition avec un hochement de tête et un sourire. Après s'être assurés qu'ils avaient leurs téléphones sur eux, ils partirent vers la voiture bras dessus, bras dessous.

Trois heures plus tard

Till pouvait se féliciter de son idée qui leur avait été bénéfique à tous les deux. Bien que peu de ses neurones fonctionnaient encore sous l'emprise de la boisson, Richard était complètement ivre et joyeux et c'était ce qu'il voulait. Il ne pensait plus à aucune femme, si ce ne fut à celle qui était assise derrière sa banquette et qu'il draguait lorsqu'il se sentait "délaissé" par Till. Elle-même était en compagnie de sa petite amie, mais cela ne les empêcha pas de rire avec eux. Le guitariste était redevenu un véritable adolescent. Bien qu'ils avaient commencé en douceur avec des bières, et que Richard était resté muet le temps de deux demis et quelques larmes, il avait fini par se détendre. Till ne l'avait pas forcé à se confier même s'il savait qu'il en avait besoin. Lui-même en voulait tellement à Torrie... Il avait proposé qu'une fois rentrés, ils brûleraient tous les deux ses affaires et Richard avait accepté avant de faire tinter son verre avec le sien.

Depuis que les alcools forts ne faisaient qu'un avec leur circulation sanguine, les deux amis avaient perdu pratiquement toutes leurs capacités physiques et mentales. Till avait accepté de donner ses clés de voiture au barman, car celui-ci faisait son travail et ne voulait pas les voir prendre une mauvaise décision plus tard. Till ne savait pas si Richard aurait l'alcool gentil ou non dans ces conditions, mais il se promit de le surveiller. Pourtant Richard fut calme, rieur et concentré sur son meilleur ami. Mais il avait besoin de sa présence et dès que Till semblait regarder ailleurs ou juste son portable, Kruspe fermait déjà les yeux.

Après l'avoir entendu roter suite à un excès de gorgées de bière, Till regarda le barman en riant et s'excusa de la part de celui qui n'était plus en état de le faire. Puis lorsqu'il remarqua avec le temps que le guitariste s'intéressait de moins en moins à son verre, et qu'il commençait à s'écrouler sur la table ou la banquette, il sortit son téléphone. Voyant à peine son écran, il dut forcer sur ses yeux.

- Eh bah putain, j'deviens miro ?

- Hic ! Tu fais quoi ? balbutia Kruspe, les yeux à moitié fermés.

- Évite de roupiller. J'appelle un chauffeur de confidence, on peut plus conduire.

Richard écarquilla les yeux.

- Confi quoi ?

- Euh... confiance.

Le plus jeune réfléchit en fronçant les sourcils.

- T'as dit confidence, j'crois.

Till secoua la tête.

- Pas du tout !

- Si, j'ai entendu.

- Mais non, fais pas chier !

- Mais si j'te dis que j'ai entendu... Tu sais pus t'esprimer ?

Outré, Till se moqua ouvertement de lui.

- Et toi alors ?

- Hic... Moi quoi ?

- Oh et puis merde !

Richard se tourna vers sa voisine de derrière en boudant.

- Bon ben ma beauté fatale, on va devoir se dire au revoir.

- Mais fiche-lui la paix, c'est pas possible... Quel nigaud !

- J'espère que vous ne m'en voudrez pas ! continua Richard.

Après avoir éclaté de rire avec sa copine et Till, la concernée regarda le guitariste aux yeux rougis. Bien qu'amusée, elle se montra compréhensive avec lui car elle l'avait entendu pleurer peu après leur arrivée. En effet, cette jeune femme et sa petite amie étaient déjà présentes au bar bien avant eux. Ronda se présenta alors, passant à sa copine Alex, puis elle déposa un baiser sur la joue de Richard.

- Tenez ! Comme ça, vous aurez un souvenir de moi.

Richard gémit en se touchant la joue comme un enfant devant son cadeau de Noël.

- Ooooh... " gémit-il.

Après avoir rougi davantage, il glissa jusqu'à s'écrouler sur sa banquette en entendant les éclats de rires partout autour de lui. Même le barman ne se retenait plus et participa à la plaisanterie. Lorsque Kruspe se releva, Till demanda :

- Rien de cassé ?

- Hein ? Quoi... quoi qu'est cassé ?

- Tu sais plus boire, p'tit frère ! dit-il avec douceur.

- Mein herz brennt ! J'ai une touche.

- Ce sont des étudiantes, gros couillon.

"Lesbiennes en plus, tu as de l'espoir" pensa t-il avant de rire, puis de délaisser cette conversation. Il ne voulait pas qu'une ou plusieurs femmes s'infiltrent dans la tête de son ami. Il commença à maintenir l'ennui pour essayer de l'endormir le temps que son sauveur n'arrive, mais l'atmosphère redevint calme et Kruspe s'engagea à compter le nombre de gouttes d'alcool renversé sur leur table. Ce qui au vu de son ébriété prit énormément de temps. Till s'amusa à faire perdre le compte à Richard en essuyant ou ajoutant des gouttes dès qu'il avait le dos tourné, lui faisant ainsi croire qu'il comptait mal. Lorsque ce dernier s'en rendit compte à la vingt-troisième tentative, il abandonna en râlant.

Vingt minutes plus tard, le chauffeur en question arriva au bar. Il distingua facilement l'endroit où chahutaient deux silhouettes à forts gabarits, avant que l'une d'elles ne s'écroule. Souriant après s'être remémoré qu'ils s'étaient violemment disputés il y a quelques jours, Paul s'avança vers leur table et s'exclama :

- Hum !

Lindemann fut le premier à lever la tête.

- Hé, salut ! Regarde qui est là, Rick.

Lorsqu'il se leva pour lui faire un câlin bien costaud, Paul eut la respiration coupée et sentit une forte odeur d'alcool.

- Les mecs, vous êtes complètement bourrés.

Bien que lui-même peinait à aligner deux mots, Till pointa Richard du doigt.

- Lui... lui surtout !

L'index gauche du guitariste fendit mollement l'air pour se faire voir.

- Pas du tout !

Kruspe était allongé sur le dos avec la jambe gauche pliée contre le dossier de la banquette. Alors qu'il tenta péniblement de se relever, il retomba lourdement sur le dos et éclata de rire. Secouant la tête en riant malgré sa peine de connaître l'origine de son état, Paul se pencha pour l'aider à se redresser. Alors qu'il fut remis en position assise, Richard constata enfin la présence du troisième.

- Oh Paul ! Mon Paupaul !

Il se leva pour se jeter dans ses bras en manquant de le faire tomber, et il lui donna un baiser qui lui écrasa la joue. Lindemann savoura la grimace de douleur de Paul et lui lança un regard moqueur en lui faisant remarquer qu'il rougissait, ce qui lui valut un regard fuyant. En sentant que Kruspe s'éternisait comme s'il était aussi à l'aise que dans son lit, Paul interrogea le chanteur en pointant son dos du doigt. Till écarta les bras en signe non-responsabilité.

- C'est pas ma faute, il se sent seul depuis que sa chérie de derrière et sa copine sont reparties.

- Sa chérie ? répéta Landers.

- Il a craqué sur une jolie lesbienne.

- Ah ça... il n'y a qu'à lui que ce genre de choses arrivent ! répondit Paul en levant les yeux au plafond.

- Faut dire que compter les gouttes de rhum, c'est pas très viril non plus. Hé hé !

Paul se posa des questions sur cette activité digne d'un jeu de potes bourrés, mais il remit les réponses à plus tard. Pour le moment, il les poussa à se préparer étant donné la lenteur à laquelle ils réagissaient tous les deux.

- Là s'il s'écroule, je vais m'écrouler aussi. Reesh ? Habille-toi mon vieux, on va y aller.

Bien que la voiture ne serait récupérée que plus tard par son ami, Paul récupéra les clés confisquées par le barman tout en lui laissant un pourboire généreux. Surpris, ce dernier s'en retrouva bouche bée.

- Merci beaucoup, monsieur ! Vous n'êtes pas obligé.

- C'est normal, ça me fait plaisir. Vous les avez supportés tous les deux bourrés et ce pendant au moins quatre heures et une heure déjà, c'est beaucoup quand on les connaît. Il en faut, croyez-moi. Ils n'ont pas causé de soucis, j'espère ?

Lavant un grand verre, le barman sourit en répondant :

- Sages comme des images, je peux vous dire.

Après avoir ressassé leur après-midi dans sa tête, le barman essuya un de ses verres en désignant Richard du nez. Le pauvre n'arrivait pas à mettre sa veste tout seul et l'enfilait à l'envers. Énervé, il la retira avec autant de difficultés avant de la remettre de façon toute aussi chaotique, voulant passer sa tête dans une des manches. Paul se couvrit la bouche pour rigoler tout en s'adossant au bar, alors que Till se moqua ouvertement de lui avant de trébucher et tomber sur sa banquette.

- ... p'tain, mais c'quoi ce truc ? grogna Kruspe.

Il était littéralement en train de piquer une colère comme un enfant et Landers devenait rouge tellement il pleurait de rire. Il se tourna vers le bar pour penser à autre chose, parler avec le tenancier étant bénéfique.

- Je sais que je devrais l'aider mais on ne voit pas ça tous les jours.

- Vous savez, il m'est arrivé d'appeler la police plus d'une fois. Par moment, je dois menacer des abrutis qui harcèlent des femmes ou qui provoquent des bagarres. Certains comprennent la menace, d'autres non et ils vont plus loin. Il a plus d'une fois fallu que je me batte moi-même parce que la police mettait trop de temps à arriver. Mais vos amis n'ont fait que parler, de vrais perles.

Paul se tourna à nouveau, déçu alors qu'il venait de sortir son portable pour essayer de filmer quelques secondes de ce moment inoubliable. Till avait fini par avoir pitié de Richard et l'avait aidé à remettre sa veste dans le bon sens. "Et merde, c'est pas de chance" pensa Paul. Mais ce qui lui remonta le moral, ce fut d'entendre de la part du barman que lorsqu'il s'était tourné vers le bar, Till en avait justement profité pour filmer une petite partie.

- Je suis content d'entendre qu'ils n'ont pas été gênants, parce qu'ils peuvent être un peu remuants quand ils boivent à deux. Dans le bon sens du terme, bien sûr ! Mais en ce moment... il y a eu des tensions entre eux. Ils avaient vraiment besoin de décompresser.

Ne se sentant pas en droit de poser des questions indiscrètes, le barman réitéra son avis favorable à leur encontre.

- Non, rassurez-vous. Ils peuvent revenir quand ils veulent. En fait... je ne sais pas s'il s'agit d'une peine de cœur ou d'un décès. Mais en plus d'avoir dragué la dame derrière lui plusieurs fois, votre ami aux cheveux noirs a pleuré à certains moments. Je ne suis pas du genre à me mêler des conversations des gens, je réponds uniquement si on me parle. Mais ne vous en faites pas, il a repris du poil de la bête avec ce qu'il a ingurgité. Il n'a pas arrêté de roter en buvant cul sec toutes ses premières bières, mais ils ont rigolé toute la soirée. Je voudrais bien des clients comme ça plus souvent.

- Il rotait ?

Riant en imaginant l'autre homme se conduire ainsi, Paul remercia une dernière fois le barman. Mais alors qu'il se décida à rejoindre ses amis à l'entrée, il s'arrêta immédiatement. Till était à côté de l'entrée et filmait encore Richard... qui regardait dehors en se collant à la porte. Tout le monde les fixait dans le bar. La tête penchée contre la porte avec ses bras pendants, Kruspe regardait dehors en pouffant d'ennui. Mais il regardait quelque chose qu'il semblait être le seul à voir. Till soupira et après s'être tourné vers Paul, il tapota sa tempe de son doigt et le guitariste approuva. Till semblait avoir moins bu que Richard et conservé un peu de dignité.

- Till, il pleut. On va être mouillés, j'ai pas de capuche.

Fronçant les sourcils, Lindemann regarda dehors. Il afficha une grimace d'incompréhension qu'il n'avait probablement jamais du faire de toute sa vie.

- Tu planes ou quoi ? Tu vois pas qu'il y a du soleil ?

- Hein ?

Prenant position à côté de lui, Till comprit et lui tapa derrière la tête.

- Il ne pleut pas, hein ! C'est la vitre qui est sale alors arrête de la lécher.

- Hein ?

- T'es en forme aujourd'hui, toi.

Tout le monde se laissa aller dans le bar.

- Rectification, je voudrais des clients comme ça tous les jours. Rien que pour l'ambiance ! corrigea le barman.

Par souci pour son image et la tenue du bar, le jeune homme s'expliqua auprès de Paul concernant l'état de sa porte. Elle avait été aspergée de bière par un motard qui n'avait fait que très mal viser en voulant arroser un de ses amis. Cela étant arrivé en début d'après-midi, le barman n'avait donc pas encore eu le temps de s'en occuper. Compatissant, Paul salua pour de bon l'aimable propriétaire et rejoignit ses amis à la porte.

- Allez messieurs, votre taxi vous attend juste devant. Vous êtes prêts ?

Alors que Till confirma d'un hochement de tête, Richard se tourna vers Paul et écarquilla les yeux après l'avoir fixé plusieurs secondes durant. Il refit face au chanteur et lui dit d'un ton étrangement naturel :

- Till, c'est Paul qu'est venu nous chercher.

Il avait déjà oublié les précédentes minutes et réagissait comme si Paul venait juste d'entrer. Levant les yeux au plafond, Till répondit en lui ouvrant la porte :

- J'ai vu, Rick. J'ai vu.

S'étonnant de ce trou de mémoire, ses amis durent surveiller chacun de ses gestes à partir de là.

- Hé Paul ! Qu'est-ce ce que fait un mec bourré quand il sort d'un bar ?

Cherchant une réponse alors que plusieurs lui venaient à l'esprit, Paul haussa les sourcils et encouragea son ami à lui révéler la chute. Mais à ce moment-là, Richard perdit l'équilibre à cause du pied d'un parcmètre et atterrit sur les fesses après avoir tourné sur lui-même. Le regardant grogner de douleur avec un rire de victoire, Till révéla enfin sa chute :

- Eh ben il se casse la gueule.

Amusé par son improvisation, Landers encouragea Richard à se remettre debout alors qu'il insultait et menaçait le parcmètre en lui faisant un doigt d'honneur. Il regarda ensuite l'aîné en lui tapotant le bras.

- Renversante, ta blague. Allez, aide-moi à le relever parce qu'il est lourd.

- Fils de pute ! cracha Richard.

Riant aux éclats, Till dut s'appuyer contre la vitre du bar à l'intérieur duquel les gens ne cessaient de rire en les regardant.

- Richard, c'est juste un parcmètre.

- Enfant de salope ! insista le brun, l'air mauvais.

Les noms d'oiseau défilèrent jusqu'à ce que le trio n'atteigne le bout de la rue, où était garée la voiture de Paul. Till insista pour que Richard aille seul derrière et Paul comprit pourquoi alors qu'ils avaient à peine changé de quartier. Au premier feu rouge, il se tourna et sourit tendrement en voyant que Richard s'était déjà écroulé en prenant toute la place. Il regretta qu'il ne soit impossible de l'attacher dans de telles conditions, mais Richard avait autant besoin de dormir qu'il avait eu besoin de cet après-midi avec son meilleur ami.

à suivre...