Le monde avait beau devenir un peu plus noir chaque jour, le Quidditch n'en demeurait pas moins central dans la vie des élèves à Poudlard. Compte tenu du retour de Katie, l'équipe de Gryffondor n'avait plus besoin de Dean comme poursuiveur remplaçant – sale journée pour le garçon – et McLaggen n'était plus qu'un mauvais souvenir. Ginny n'était visiblement pas affectée par sa rupture avec son petit ami elle semblait au contraire plus rayonnante que jamais, et Megan avait le sentiment qu'elle avait remplacé les jumeaux dans l'équipe : ses imitations de Ron sautillant devant ses buts à l'approche du Souafle ou de Potter donnant des ordres à McLaggen avant de se faire assommer provoquaient l'hilarité générale, et ses encouragements à l'égard de ses coéquipiers étaient chaleureux et efficaces. Elle inspirait à tous un enthousiasme et une joie bien nécessaire en ces temps obscurs. L'effet s'en faisait ressentir : d'après les entraînements auxquels Megan assista, l'équipe de Gryffondor n'avait jamais aussi bien joué. Il était temps, car le dernier match de la saison approchait, et toute l'école manifestait le plus vif intérêt pour le match Gryffondor-Serdaigle : la rencontre, en effet, déciderait de l'issue du championnat qui restait largement ouvert. Si Gryffondor l'emportait sur Serdaigle avec trois cents points d'avance (c'était beaucoup demander), ils seraient les vainqueurs du championnat. S'ils gagnaient avec moins de trois cents points d'avance, ils arriveraient deuxièmes derrière Serdaigle s'ils perdaient de cent points, ils seraient troisièmes derrière Poufsouffle, et s'ils perdaient de plus de cent points, ils seraient quatrièmes. Tout le monde se souviendrait alors de Potter comme du capitaine de l'équipe lorsque Gryffondor était tombé au dernier rang pour la première fois depuis deux siècles. S'il souhaitait l'éviter, il avait intérêt à faire preuve d'un peu plus de concentration : à plusieurs reprises en entraînement, il avait été blessé par un Cognard après avoir accordé un peu trop d'attention à une joueuse à la chevelure flamboyante au lieu de préoccuper de ce qui se passait sur le temps. Son attirance pour Ginny était encore plus manifeste que celle de Ron et d'Hermione. Pourtant, Ron semblait parfaitement hermétique à ces deux évidences et ne faisait que parler à Potter de tactique de jeu.

Dans le mois qui précéda le match crucial, les incidents habituels se multiplièrent : des élèves de maisons rivales essayaient d'intimider les équipes adverses dans les couloirs ; des slogans désobligeants dirigés contre certains joueurs en particulier étaient scandés à pleins poumons sur leur passage ; les joueurs eux-mêmes se pavanaient, ravis de l'attention qu'on leur portait, ou se précipitaient dans les toilettes entre deux cours pour aller vomir. Ron faisait partie des deux groupes.

Bien que sa maison soit l'une des deux équipes qui disputerait le match final, Cathy, elle, ne semblait pas s'en préoccuper. Si, l'année dernière, Megan l'avait vue à plusieurs reprises reprendre les slogans de ses camarades et applaudir les joueurs de son équipe lorsqu'ils arrivaient dans une salle, l'événement était, cette année, visiblement moins important que son nouvel engagement politique.

- Tu montes la tête aux autres élèves au sujet de la métamorphose qui serait de la torture animale ?

Au moment où elle entrait dans le château après une balade matinale dans le parc pour profiter du calme qui régnait lorsque les élèves étaient encore pour la plupart endormis, Megan avait surpris la petite sœur de Cal en train d'épingler une affiche de propagande sur le tableau d'information du hall, par‑dessus les côtes des paris pour le match.

- Ça en est, affirma Cathy sans sourciller. Comment tu es au courant ?

- J'ai assisté à votre petit rassemblement, l'autre soir. C'est comme ça que Hermione a eu votre projet de loi.

- Ses remarques sont géniales, ça nous a beaucoup aidées ! Tu peux rigoler autant que tu veux, on ne laissera pas tomber. On sait bien que les sorciers se fichent pas mal des autres créatures. Il n'y a qu'à voir la façon dont on traite les elfes de maison ! J'ai entendu dire que le professeur Slughorn avait fait tester toutes ses bouteilles d'hydromel sur des elfes après que ton ami ait été empoisonné !

- Je ne savais pas… Il aurait juste pu créer une potion-test, mais il faut reconnaître que la méthode des elfes est plus rapide, songea Megan. Surtout ne le dis pas à Hermione, ajouta‑t‑elle, elle est passionnée par les droits des elfes de maison.

- Quels droits ? renifla Cathy avec dédain.

D'un geste de la tête, Megan désigna l'affiche. Celle-ci représentait deux baguettes croisées superposées à un chat à moitié transformé en accordéon qui vomissait tripes et boyaux. Leur slogan dansait en lettres rouges au-dessus.

- C'est entraînant, commenta Megan. C'est toi qui l'as dessiné ?

- Non, c'est mon amie Orla.

- Tu ne crois pas qu'il y a plus urgent comme problème, en ce moment ?

- Comme quoi ? La mort de mon frère ?

Comme chaque fois que Cathy évoquait ce qui n'étaient que ses craintes, les entrailles de Megan se tordaient.

- Je te l'ai déjà dit : rien ne prouve qu'il est mort.

- Ça fait seize mois, maintenant, qu'il a disparu. Et ce n'est pas le ministère qui va partir à sa recherche – ce n'est qu'un Moldu, pas vrai ? Mes parents ont alerté la police, mais si ce sont bien des Mangemorts qui l'ont tué, ça ne servira à rien… Mes parents ne sont pas dupes. Je les ai abonnés à la Gazette du Sorcier, ils savent ce qu'il se passe.

- Il est peut-être juste parti se cacher, justement.

- Se cacher sans mes parents ? On voit que tu ne le connais pas. Cal n'aurait jamais abandonné sa famille.

- Peut-être qu'il n'a pas eu le choix.

- C'est ça. J'aimerais juste qu'il n'ait jamais rencontré cette fille, Demi. Tout serait comme avant.

Pendant quelques secondes, Megan observa l'enfant sans un mot. Elle avait les mêmes yeux que lui. Autant de cran que lui. Elle lui manquait, elle aussi. Il n'aurait jamais eu à se cacher s'il n'avait jamais rencontré Megan à Killiney Hill, et si elle n'était pas revenue le chercher pour lui confier la librairie de Stourbridge. Elle pensait sincèrement bien faire, à l'époque.

- Je comprends, admit Megan. Mais peut-être que lui est content de l'avoir rencontrée.

- Pourquoi ?

- Je ne sais pas, ton frère est un Moldu. Avant qu'il rencontre Demi, il n'y avait pas de magie dans sa vie. Il est peut-être content que ce soit le cas.

- Je ne pense pas qu'il soit content d'être mort, non. Et moi ça me rend folle d'être ici, alors que des Mangemorts pourraient tuer mes parents. À quoi ça sert d'avoir de la magie dans ma vie si je ne peux pas m'en servir pour les protéger ?

- Tu peux le faire. L'Armée de Dumbledore servait aussi à ça : ce que tu as appris te sert autant à toi qu'aux autres. Mais pour ça tu dois t'entraîner, pour progresser vite. Voldemort n'attendra pas que tu aies fini tes études. C'est ça que tu devrais faire, au lieu de t'occuper des hiboux martyrisés.

- L'un n'empêche pas l'autre. Les hiboux n'attendront pas que la guerre soit finie pour souffrir de notre égoïsme.

- Et qu'est-ce que pense McGonagall de tout ça ?

- Je pense que c'est elle qui enlève nos affiches tous les soirs.

Ou un élève passionné de métamorphose qui ne voulait pas remettre en question sa matière préférée et l'avenir qu'il s'était choisi. Kevan adorait la métamorphose. Bien sûr, Megan s'était gardée de mentionner le mouvement de Cathy dans la dernière lettre qu'elle lui avait envoyée, et s'était contentée de lui annoncer le retour de Katie Bell à l'école, nouvelle qu'il partagerait probablement avec Chad. D'après ses courriers, il n'avait toujours pas découvert les tours de garde que faisaient l'Ordre du Phénix à son insu depuis bientôt un an. C'était une idée étrange que de penser que des gens que Megan connaissait bien veillaient sur son petit ami dont elle ne leur avait jamais parlé. Fred et George faisaient-ils partie des gardiens ? Fort probable. Cela signifiait aussi qu'il ne devait rien se passer de notable entre lui et Ally Collins : ils se seraient empressés de lui en faire part. Tout allait bien.

Dans ces circonstances, Megan ne s'était pas encore décidée sur l'usage qu'elle souhaitait faire du Felix Felicis. Visiblement, Potter n'avait pas encore découvert la disparition du flacon. Il n'était pas non plus parvenu à entrer dans la Salle sur Demande pour y découvrir les secrets de Draco. Les semaines passèrent. Le 19 mai, Megan devint majeure dans l'indifférence générale, comme elle le souhaitait – hors de question de célébrer le jour de l'anniversaire de la mort de ses parents. Seuls les jumeaux lui firent parvenir une carte sur laquelle un elfe de maison dansait la lambada pour la féliciter de pouvoir enfin se servir légalement de la magie hors de Poudlard. C'était une sensation de liberté intense que savoura la jeune femme tout au long de cette sinistre journée, rapidement dissipée par les événements qui suivirent.

Le jeudi soir qui précéda le match Gryffondor-Serdaigle, Megan avait dîné seule et tôt pour fuir l'agitation de la Grande Salle et des salles communes, où l'excitation de la rencontre à venir était palpable. Ron était probablement en train de vomir quelque part, et Hermione était en pleine crise au sujet d'erreurs qu'elle pensait avoir faites dans son dernier devoir d'Arithmancie. Profitant de cet instant de répit, Megan prit la direction du septième étage pour rejoindre la tour de Gryffondor, qui devait être en train de se vider maintenant que les élèves ressentaient l'appel de leurs estomacs. Au moment où elle atteignait le sixième étage, on lui attrapa le bras. Instinctivement, elle contracta ses muscles en faisant volteface, mais fut surprise de ne pas entendre le cri de douleur et de surprise familier qui accompagnait toujours les brûlures qu'elle infligeait. Draco avait lâché son bras, mais n'avait rien dit – habitué, mais surtout épuisé. Il était encore plus amaigri que la dernière fois qu'elle l'avait vu, des cernes profonds et sombres étaient creusés sous ses yeux, et il semblait terrifié.

- Megan, dit-il d'une voix rauque. Il faut…

Son regard se perdit, comme s'il n'était pas certain de ce qu'il allait dire.

- Je crois que j'ai besoin d'aide.

Il n'en fallait pas plus pour que Megan baisse sa garde. Elle jeta un coup d'œil derrière eux, puis entraîna doucement mais fermement Draco dans le couloir, à la recherche d'un endroit où ils ne seraient pas entendus. Elle poussa la porte des toilettes et entra. Le jeune homme était visiblement au bord des larmes. Megan ne l'avait jamais vu ainsi.

- Dis-moi, répondit-elle dès qu'elle eut refermé la porte.

- Je ne sais pas…

Son souffle était de plus en plus saccadé. Fuyant son regard, il se passa la main sur le visage à plusieurs reprises en se mettant à faire les cent pas.

- Je n'y arrive pas, haleta-t-il. C'est impossible.

- Qu'est-ce qu'il t'a demandé de faire ? insista Megan.

- Si je te le dis… Non, tu ne pourras pas. Tu ne pourras pas, je suis trop con ! J'en peux plus…

Sa voix se brisait et des sanglots la faisaient trembler. Megan était bouleversée de le voir dans cet état. Elle traversa l'espace qui les séparait et le prit dans ses bras et le serra contre elle de toutes ses forces.

- Tu peux me faire confiance, murmura-t-elle, émue de constater qu'il ne la repoussait pas, qu'il lui rendait même son étreinte.

L'instant suspendu ne dura pas. Bientôt, tout le poids de la guerre entre leurs camps s'abattit de nouveau sur leurs épaules.

- Je dois tuer Dumbledore.

L'horrible révélation tordit les entrailles de Megan. Elle haïssait le vieux sorcier, qui l'avait manipulée depuis toujours, mais il était aussi le fondateur de l'Ordre du Phénix, et la seule autre personne à pouvoir vaincre Voldemort. Sans lui, leurs chances de l'emporter étaient diminuées de moitié.

En sentant Megan se raidir, Draco avait repris ses esprits. Il s'arracha à elle et se retrancha de l'autre côté de la pièce, ses traits désormais déformés par la colère.

- Tu comprends maintenant, pourquoi tu ne peux pas m'aider ? rugit-il. Personne ne le peut ! Et je n'y arrive pas !

Des larmes coulaient sur ses joues blêmes.

- Calme-toi, articula Megan, tâchant de s'extirper de la torpeur dans laquelle cet aveu l'avait plongée.

- Ce vieux taré est intouchable ! continuait de crier Draco. Ce n'est pas comme si je pouvais juste rentrer dans son bureau et l'assassiner ! C'est Dumbledore !

- Écoute-moi.

- Maintenant tu vas t'empresser de tout raconter aux autres, hein ? Qu'est-ce que ça va changer de toute façon ?

Tremblant de tous ses membres, il agrippa le rebord d'un des lavabos. Ses jointures blanches se discernaient à peine sur sa peau livide. Quelque part au-dessus d'eux, un grand bruit retentit, semblable à une armure de métal qui s'effondre.

- C'est pour ça que tu as ensorcelé Katie ? Pour qu'elle donne le collier à Dumbledore ? Et tu espérais que Slughorn lui offrirait la bouteille d'hydromel ?

- Je suis foutu, sanglota Draco. Il n'y a aucun moyen…

- Il y a toujours un moyen.

Mais elle avait beau réfléchir, Megan ne voyait pas d'échappatoire.

- J'ai seize ans et je vais mourir.

- Calme-toi, répéta Megan. Écoute-moi et calme-toi. Il faut que tu me dises ce que tu as prévu, et je pourrai t'aider.

- Personne ne peut m'aider, répéta Draco. Et surtout pas toi. Je n'aurais jamais dû… Je n'y arrive pas… C'est impossible… Ça ne marchera pas. Et si je n'y parviens pas bientôt… Il a dit qu'il me tuerait.

Ce n'étaient pas des menaces en l'air. Les Mangemorts ne suivaient fidèlement Voldemort que parce qu'ils le craignaient. Si l'un d'eux le décevait, il devait être châtié. S'il avait donné cette mission à Draco et promit qu'il l'exécuterait s'il échouait, il le ferait. Draco n'était qu'un jouet pour lui. Une punition des Malfoy et les Lestrange pour leur échec de l'an passé. Voldemort savait parfaitement qu'un collégien ne pourrait pas abattre le directeur de Poudlard, ne pourrait pas réussir là où lui‑même avait toujours échoué. Voldemort avait même une forme de respect pour Dumbledore et pour ses pouvoirs. Il n'avait jamais eu l'intention que Draco réussisse. Il ne serait qu'un exemple pour garder les Mangemorts dans la peur et la déférence. Megan se sentit frémir de colère. Contenant ses émotions bouillonnantes avec difficulté, elle s'approcha doucement de Draco et posa sa main sur la sienne.

- Ça n'arrivera pas, je ne le laisserai pas faire, lui promit-elle d'un ton sans appel.

- Qu'est-ce que tu crois pouvoir faire, hein ? répliqua Draco en laissant échapper un sanglot.

Il renifla puis, parcouru d'un grand frisson, leva la tête. Il fit alors volteface en sortant sa baguette. Megan se saisit de la sienne en se retournant à son tour, et son regard se posa sur Potter, qui les observait. Le garçon dégaina sa propre baguette et plongea sur le côté pour éviter le sortilège que lui jeta Draco le jet le manqua de quelques centimètres et fracassa la lampe accrochée au mur. Potter répliqua par un sortilège informulé, que Draco parvint à bloquer.

- Potter ! tonna Megan. Dégage d'ici !

Il y eut un bang ! retentissant et la corbeille derrière lui explosa.

- Tu n'as aucune chance, à quoi tu joues ? ajouta-t-elle furieusement.

Le garçon les observa une seconde, les yeux écarquillés, horrifié de la voir se tenir aux côtés de Draco, tous deux pointant leurs baguettes dans sa direction. D'un air révolté, il tenta de lancer le sortilège du Bloque-jambes qu'elle dévia sans effort. Le sort ricocha sur le mur, derrière l'oreille de Draco, et fit voler en éclats le réservoir de la chasse d'eau. L'eau déferla de tous côtés. Il glissa et perdit l'équilibre au moment où Draco, le visage déformé par la haine, s'exclamait :

- Endolo

- SECTUMSEMPRA ! hurla Potter tombé à terre, en agitant frénétiquement sa baguette.

Du sang jaillit alors du visage et de la poitrine de Draco comme si une épée invisible l'avait tailladé. Il vacilla et s'effondra sur le sol inondé d'eau dans un grand bruit d'éclaboussures, sa baguette tombant de sa main inerte.

- DRACO ! s'écria Megan, horrifiée.

- Non…, s'étrangla Potter.

Megan lâcha sa baguette en se jetant auprès du jeune homme. Glissant, chancelant, Potter se releva et se précipita sur eux. Le visage de Draco était maintenant d'un rouge luisant, ses mains blanches crispées sur sa poitrine ensanglantée. Ses yeux écarquillés fixaient Megan sans la voir.

- Qu'est-ce que tu as fait ? hurla Megan en tentant en vain d'arrêter de ses mains le flot de sang qui se déversait du corps de son ami.

- Non… Je ne voulais…

Potter se laissa tomber à genoux à côté de Draco qui tremblait de tout son corps dans une mare de sang. Megan récupéra à tâtons sa baguette poisseuse de sang et la pointa sur lui en balbutiant des contre-sorts inefficaces entre ses larmes qui ruisselaient sur son visage. C'était impossible que Draco meure ainsi, de la main de Potter, sous ses yeux. Elle était son seul espoir, et pourquoi ces plaies ne se refermaient-elles pas ?

Mimi Geignarde jaillit alors d'une cabine en poussant un hurlement assourdissant :

- AU MEURTRE ! MEURTRE DANS LES TOILETTES ! AU MEURTRE !

Derrière eux, la porte s'ouvrit à la volée. Snape venait de surgir, le visage livide. Écartant brutalement Megan et Potter, il s'agenouilla au-dessus de Draco, sortit sa baguette et la passa le long des profondes blessures que le maléfice avait causées, marmonnant une incantation qui ressemblait presque à une chanson. Le flot de sang parut alors s'assécher. Snape essuya celui qui maculait le visage de Draco et répéta son enchantement. Les blessures se refermaient à présent. Megan avait cessé de sangloter et observait Snape les yeux écarquillés, à genoux dans le sang de Draco, sans un regard pour Potter qui les regardait fixement d'un air horrifié. Mimi Geignarde sanglotait et gémissait au-dessus de leur tête. Lorsque Snape eut exécuté pour la troisième fois son contre-maléfice, il souleva à moitié Draco pour le remettre debout.

- Vous devez aller à l'infirmerie. Il restera peut-être des cicatrices mais, si vous prenez tout de suite du dictame, on peut l'éviter… venez…

Il soutint Draco pour l'aider à traverser les toilettes puis, arrivé devant la porte, lança avec une colère froide :

- Buckley, Potter, vous m'attendez ici.

- Megan, souffla Draco.

Snape l'entraîna avec lui et la porte se referma derrière eux. Megan n'avait pas la force de bouger ni de parler. Toujours à genoux, elle regardait sans vraiment les voir les taches de sang qui flottaient à la surface de l'eau comme des fleurs cramoisies. Elle n'était même pas en mesure de faire taire Mimi Geignarde, qui continuait de se lamenter et de sangloter avec un plaisir manifeste et grandissant. Potter se redressa lentement en tremblant, puis se tourna vers Megan.

- Tu l'aides, depuis le début ? demanda-t-il d'une voix blanche.

Sa voix résonna en écho dans l'espace froid et humide.

- Quoi ?

La voix du garçon la ramenait à la réalité. Elle leva sa baguette et la pointa sur lui.

- Tu vas me tuer, maintenant ? lui demanda-t-il. Pourquoi ne pas l'avoir fait avant, si c'était ce que ton maître voulait ? J'aurais plutôt pensé qu'il voudrait le faire lui-même.

- Tu ne comprends rien, cracha Megan. Depuis le début.

- Alors qu'est-ce que tu faisais avec Malfoy ? s'écria Potter, à bout de forces. Pourquoi tu lui proposais ton aide ?

- Pour découvrir ce qu'il préparait, pauvre imbécile ! Pendant que tu perdais ton temps à essayer d'entrer dans la Salle sur Demande ou à baver sur Ginny, je me rendais utile !

Il était étonnamment facile de lui mentir. D'ailleurs, ce n'était pas vraiment un mensonge.

- Et pourquoi ne rien m'avoir dit, hein ? Pourquoi tu avais l'air aussi –

- Tu as bien failli le tuer, espèce de lâche ! cria-t-elle en bondissant sur ses pieds.

Il y eut une explosion et Potter fut projeté en arrière, projetant des éclaboussures de sang autour de lui. Sa tête heurta durement le bois d'une des portes des cabines et Mimi Geignarde poussa un cri. Au même moment, Snape revint.

- Ça suffit, Buckley ! ordonna-t-il d'un ton impérieux.

Megan obéit mais continua à darder sur Potter un regard mauvais. Snape ferma la porte des toilettes derrière lui.

- Va-t'en, ordonna-t-il à Mimi qui replongea dans sa cuvette, laissant derrière elle un silence retentissant.

- Je n'ai pas voulu ça, affirma aussitôt Potter en essayant péniblement de se relever, ébranlé par l'agression de Megan. Je ne connaissais pas les effets de ce sortilège.

Mais Snape, debout au milieu des toilettes inondées et dévastées, ne l'écoutait pas.

- Apparemment, je vous ai sous-estimé, Potter, répliqua à voix basse. Qui aurait pu penser que vous saviez de telles choses en matière de magie noire ? Qui vous a enseigné ce maléfice ? Vous, Buckley ?

- Pourquoi j'aurais voulu lui apprendre ça ? répondit Megan d'un air méprisant.

- Je… je l'ai lu quelque part, avoua Potter.

- Où ?

- Dans… dans un livre de la bibliothèque. Je ne me souviens plus du ti…

- Menteur, l'interrompit Snape.

Il ne se trompait pas. Megan devina à l'air de lapin pris dans les phares d'une voiture de Potter qu'il avait trouvé ce maléfice dans le manuel de potions du Prince de Sang-Mêlé, comme le sort qu'il avait lancé à Ron dans leur dortoir. Alors il avait vraiment failli tuer Ron. Quand est-ce que ce garçon allait cesser de s'efforcer de détruire tout ce à quoi elle tenait ? Megan s'aperçut alors de ce qui se passait entre Snape et Potter : le professeur avait les sourcils froncés et fixait son élève comme s'il voulait transpercer son visage de son regard le garçon avait les yeux embués. La légilimencie.

- Apportez-moi votre sac, ordonna soudain Snape d'une voix doucereuse, et tous vos livres d'école. Tous. Apportez-les-moi ici. Immédiatement !

Potter ne chercha pas à discuter. Il tourna les talons et sortit d'un pas chancelant des toilettes en pataugeant dans l'eau. Dès qu'il se fut éloigné, Megan s'empressa de se retourner vers le professeur :

- Est-ce que Draco va s'en sortir ?

- Évidemment. À quoi vous jouiez ? Attaquer Potter ? Vous avez oublié votre rôle ?

- Je n'allais pas le tuer, répondit Megan avec dédain. Mais il a failli tuer Draco, vous croyez que j'allais laisser couler ?

- Vous et Draco n'êtes plus dans le même camp, il serait temps de vous en souvenir et de prendre une décision une bonne fois pour toute, lui rappela durement Snape.

- Vous croyez que je ne le sais pas ? Vous êtes bien mal placé pour me parler de double jeu.

Tous deux s'affrontèrent du regard pendant ce qui sembla durer des heures. Puis Megan fut la première à craquer :

- Comment est-ce que vous connaissiez le contre-sort ?

- Je suis professeur.

- Non, vous connaissiez ce maléfice. Tous les contre-sorts que j'ai essayés n'ont pas fonctionné.

- Au cas où vous ne l'auriez jamais remarqué, votre magie est avant tout destructrice, Buckley, vous n'avez aucune compétence particulière pour guérir.

Cette vérité crachée au visage secoua la jeune femme. Bien sûr, Snape connaissait le secret de ses origines, et il avait était témoin à de nombreuses reprises de ses sinistres démonstrations. Mais son explication était insuffisante.

- Ce n'est pas ça, insista-t-elle. Rien n'a marché, du tout. Ce n'était pas un maléfice ordinaire. Et vous connaissiez le seul moyen de le sauver. Comment ?

- Vous n'êtes qu'une enfant, et vous pensez tout savoir de la magie, mais vous avez encore beaucoup à apprendre.

Son ton n'appelait pas de réponse comme toujours. Megan prit une profonde inspiration, encore trop bouleversée. Elle baissa les yeux sur ses mains, qui étaient toujours couvertes du sang de Draco. Elle se dirigea vers le lavabo émaillé et frotta ses mains sous le robinet jusqu'à ce qu'elles soient douloureuses mais propres. Le sang se dilua dans l'eau et disparut dans les canalisations où se terrait Mimi Geignarde.

- Draco est votre filleul, je sais que vous aussi vous avez essayé de l'aider, tout comme moi, murmura-t-elle. Vous avez prêté un Serment Inviolable, Potter vous a entendu. Avec Narcissa, pas vrai ? demanda-t-elle en se retournant vers Snape. C'est elle qui vous l'a demandé ? C'est bien le genre de choses qu'elle ferait pour son fils… On ne va pas laisser Voldemort le tuer !

- Ce n'est pas mon intention, répondit seulement Snape.

Megan n'eut pas le temps de lui demander s'il savait quelle était l'odieuse mission que Voldemort avait confiée à Draco : Potter était de retour, à bout de souffle. Snape se détourna de Megan et tendit la main sans un mot pour prendre le sac du garçon. Il enleva un par un les livres de Potter et les examina sous le regard de Megan, qui attendait en silence que la sentence tombe, méritée. Le dernier était le manuel de potions, qu'il regarda très attentivement avant de lui demander :

- C'est votre exemplaire du Manuel avancé de préparation des potions, n'est-ce pas, Potter ?

- Oui.

Encore hors d'haleine, le garçon glissa un regard vers Megan, espérant visiblement qu'elle ne le trahirait pas. Il ne s'agissait bien sûr pas du manuel du Prince de Sang-Mêlé. Mais qu'avait‑elle à gagner à révéler la vérité à Snape ? Voir Potter privé de son seul moyen de se distinguer en cours de potions serait satisfaisant, mais elle n'avait pas envie de prendre le parti de l'ancien Mangemort. Elle choisit de ne rien dire, et de voir ce qui se passerait.

- Vous en êtes bien sûr, Potter ?

- Oui, affirma le garçon avec une nuance de défi.

- C'est l'exemplaire que vous avez acheté chez Fleury et Bott ?

- Oui, répéta Potter d'un ton ferme.

- Dans ce cas, pourquoi le nom de Roonil Wazlib est-il inscrit à l'intérieur de la couverture ?

Megan pencha la tête sur le côté, curieuse de savoir comment Potter allait se sortir de cette situation.

- C'est mon surnom, expliqua-t-il sans se démonter.

- Votre surnom, répéta Snape.

- Oui… c'est comme ça que m'appellent mes amis.

- Je sais ce qu'est un surnom.

Les yeux noirs et glacés de Snape vrillaient à nouveau ceux de Potter qui essayait de ne pas le regarder. Il n'avait jamais été un bon Occlumens.

- Vous savez ce que je pense, Potter ? poursuivit Snape à voix très basse. Je pense que vous êtes un menteur, un tricheur, et que vous méritez de rester en retenue avec moi tous les samedis jusqu'à la fin du trimestre. Qu'en dites-vous, Potter ?

- Je… je ne suis pas d'accord, monsieur, répondit le garçon, qui refusait toujours de regarder Snape en face.

- Eh bien, nous verrons quel sera votre sentiment à l'issue de vos retenues. Dix heures, samedi matin, Potter. Dans mon bureau.

- Mais monsieur, protesta le garçon en levant les yeux d'un air désespéré. Le Quidditch… Le dernier match de…

- Dix heures, murmura Snape avec un sourire qui découvrit ses dents jaunâtres. Pauvre Gryffondor… J'ai bien peur que cette année, son équipe se retrouve à la quatrième place… Maintenant, retournez dans votre salle commune, tous les deux.

Potter avait visiblement le cœur au bord des lèvres. Sur leur passage, les élèves les observaient d'un air ahuri en les voyant couverts de sang, mais tous deux les ignoraient.

- Tu t'en tires bien, Potter, siffla Megan sur le chemin qui menait à la tour de Gryffondor.

- Pourquoi tu ne m'as pas dénoncé ? demanda-t-il d'une voix sèche.

- Je n'avais rien à y gagner.

- Donc c'est tout ce qui te motive ? L'appât du gain ? Exactement comme les Mangemorts.

- Je n'ai rien à voir avec les Mangemorts.

- Ce n'est pas ce que dit ton bras gauche. Et tu as pris la défense de l'un d'eux, tout à l'heure.

- Si j'étais toi, je n'aborderais plus jamais ce sujet. Comme ça, personne n'aura jamais besoin d'en savoir plus au sujet du Prince de Sang-Mêlé.

Megan et Potter s'arrêtèrent à quelques mètres du portrait de la Grosse Dame et s'affrontèrent du regard. Il savait qu'elle n'hésiterait pas à le dénoncer, et il ne voulait surtout pas que l'existence du manuel soit révélée au grand-jour. Quant à elle, elle ne voulait pas que Ron ou Hermione apprenne qu'elle avait ouvertement pris le parti de Draco. Il hocha la tête en silence et ils reprirent leur route.

Malheureusement, c'était sans compter sur Mimi Geignarde, qui s'était chargée de faire la tournée des toilettes du château pour raconter l'histoire. Pansy Parkinson s'était aussitôt précipitée à l'infirmerie et n'avait pas perdu de temps pour répandre les pires horreurs sur Megan et Potter. De son côté, Snape avait informé les professeurs : Potter avait dû ainsi quitter la salle commune pour aller passer un très mauvais quart d'heure en compagnie du professeur McGonagall, qui lui aurait notamment affirmé qu'il pouvait s'estimer heureux de n'avoir pas été renvoyé et qu'elle approuvait sans réserve la décision de Snape de lui infliger une retenue tous les samedis jusqu'à la fin du trimestre. Megan, en revanche, avait échappé à toute sanction ce n'était pas elle qui avait manqué de tuer Draco. La punition de Potter était toutefois un coup dur porté à toute leur maison, et en particulier aux joueurs de l'équipe de Quidditch. Potter les avait rassemblés rapidement pour leur annoncer qu'il serait remplacé par Ginny au cours du prochain match, et qu'elle-même serait remplacée par Dean. Ces deux-là allaient-ils se réconcilier dans l'euphorie qui suivait les matches, et porter le coup de grâce à Potter ?

- Je ne te ferai pas le coup du Je-te-l'avais-bien-dit, déclara Hermione.

- Laisse tomber, lança Ron avec colère.

Ils étaient installés avec Ginny dans la salle commune pour évoquer les sinistres événements de la soirée. Comme convenu, Potter n'avait rien dit de la réelle implication de Megan dans leur déroulement.

- Je t'avais prévenu qu'il y avait quelque chose de louche chez ce Prince, insista Hermione, incapable de se retenir. J'avais raison, non ?

- Non, je ne crois pas, répliqua Potter, obstiné.

- Harry, comment peux-tu encore défendre ce livre alors que le maléfice…

- Tu vas cesser de me harceler avec ce bouquin ? l'interrompit sèchement Potter. Le Prince a seulement copié la formule ! Il n'a jamais conseillé de l'utiliser ! Sans doute a-t-il simplement pris note de quelque chose dont on s'était servi contre lui !

- Je n'y crois pas. En réalité, tu justifies…

- Je ne justifie pas ce que j'ai fait ! Je regrette d'avoir jeté ce sort et pas seulement parce que ça me vaut une douzaine de retenues. Tu sais très bien que je n'utiliserais jamais un sortilège comme celui-là, même contre Malfoy, mais tu ne peux pas en vouloir au Prince, il n'a jamais écrit : « Essayez donc ça, c'est très efficace ! » Il prenait des notes pour lui, rien de plus, et pour personne d'autre…

- Tu veux dire par là, insista Hermione, que tu vas retourner…

- Et reprendre le livre ? Oui, exactement, répondit Potter avec vigueur.

Il leur avait effectivement expliqué avoir caché le manuel du Prince de Sang-Mêlé dans la Salle sur Demande après avoir emprunté le sien à Ron.

- Écoute, sans le Prince, jamais je n'aurais gagné Felix Felicis, je n'aurais jamais pu sauver Ron de l'empoisonnement, je n'aurais jamais…

- … acquis une réputation imméritée d'élève brillant en potions, acheva Hermione, féroce.

- Fiche-lui un peu la paix, Hermione ! intervint Ginny.

Les quatre autres se retournèrent vers elle d'un air surpris.

- Apparemment, Malfoy a essayé de jeter un Sortilège Impardonnable, alors tu peux être contente que Harry ait eu quelque chose dans sa manche pour se défendre !

- Et en six ans d'études à Poudlard il n'a appris aucun autre sort qui aurait pu lui être utile ? lança Megan, qui s'était jusque-là gardée d'intervenir afin de ne pas trahir ce qui s'était réellement passé.

- Il a lancé le seul sort qui lui est passé par la tête !

- Bien sûr, je suis contente qu'il ait échappé au maléfice ! répliqua Hermione, piquée au vif, mais il n'empêche que ce Sectumsempra n'est pas un sortilège acceptable, Ginny, Megan a raison, regarde où ça l'a mené ! Et j'aurais pensé, étant donné les chances qui vous restent maintenant de gagner le match…

- Je t'en prie, n'essaye pas de nous faire croire que tu comprends quelque chose au Quidditch, coupa sèchement Ginny. Tu ne parviendrais qu'à te rendre ridicule.

Ron et Potter ouvrirent de grands yeux et Megan fronça les sourcils : Hermione et Ginny, qui s'étaient toujours très bien entendues, étaient à présent assises les bras croisés, lançant des regards noirs dans des directions opposées. Ron jeta un coup d'œil inquiet à Potter puis attrapa un livre au hasard et se cacha derrière. Megan était furieuse. Elle avait beau adorer Ginny, si celle-ci devenait aussi insupportable que son prétendant, leur amitié était en péril.