Chapitre 5 - Celui qui s'était fêlé le crâne

— QUOI ?

Je ne sus duquel, entre Delora et moi, cria le plus fort.

— Nous avons encore le temps de nous poser, annonça Philémon tout en reprenant le contrôle de l'aéronef balloté par le cisaillement du vent.

— Non, cher ami, nous allons nous y précipiter ! s'exclama mon oncle, ravi. Je veux voir si l'Hypérion peut encaisser le phénomène.

— Professeur, puis-je humblement vous rappeler que l'aéronef n'est pas encore tout à fait assuré ? De plus, nous avons des passagers à bord, et cette tempête pourrait les mettre en grand danger.

— Baliverne ! Il ne s'agit là que d'un petit orage de rien du tout ! Nous connaîtrons bien pires lors de nos futures expéditions. Allons, Philémon, ayez confiance en l'Hypérion.

Le demi-géant marmonna qu'il avait un très mauvais pressentiment, mais il savait aussi que le professeur n'en ferait qu'à sa tête. Delora et moi fûmes priés de retourner dans le petit salon et de bien attacher nos ceintures. « Quelle ceinture?», entendis-je Philémon grommeler — ce qui ne me rassura pas. Déjà, je sentais sous mes pieds le vent malmener l'embarcation. Delora m'agrippa le bras, émit très fort le souhait de voir le professeur passer par-dessus bord pour nous débarrasser une bonne fois pour toute de ses idées stupides et m'entraîna en direction du salon, espérant que nous y serions en sécurité.

— Que se passe-t-il ? demanda Chester, le poil hérissé en nous voyant entrer. Information, s'il vous plaît, qu'est-ce qu'il y a, qu'est-ce qu'il se passe ?

Un furieux roulis nous propulsa tous les trois sur le sol.

— Une petite tempête de rien du tout, pas de quoi s'inquiéter ! marmonnai-je tout en déglutissant péniblement.

oOo oOo oOo

L'heure qui suivit fut des plus terrifiantes. Balloté dans tous les sens, malmené par les paquets de pluie frappant l'aéronef de tous les côtés, tiraillé par de violentes turbulences, ce premier essai en plein vol fut l'expérience la plus traumatisante de ma courte vie.

C'était de la folie de naviguer dans cette tempête ! De la folie d'avoir accepté de rejoindre Poudlard à bord de l'Hypérion, de la folie d'avoir un oncle qui ne semblait pas connaître la définition du mot danger !

Soudain, une embardée plus violente nous jeta à terre, nous arrachant des cris et des feulements de terreur. Le portrait du capitaine Nemo se décrocha du mur pour venir se fracasser sur ma tête et les étoiles scintillèrent devant mes yeux tandis que l'officier lâchait une bordée de juron. Chester déploya également tout son vocabulaire ordurier qu'il gardait pour ses grands jours, bientôt rejoint par Delora qui promit les pires tourments à l'encontre du professeur.

Quelque chose se brisa alors sur l'Hypérion.

J'entendis le professeur hurler dans le microphone de nous accrocher. Sous nos pieds, l'aéronef perdit de l'altitude. Delora agrippa Chester par la peau du cou avant de se jeter sur moi pour me protéger. Au-dessus de nous, piégé dans mon sac à dos, Libatius hurla :

« JE VEUX PAS MOURIIIIIIIR!»

La chute fut des plus rudes lorsque l'aéronef s'écrasa sur le sol embourbé, dans un craquement de bois, de tôles et de cordages. L'appareil se stabilisa enfin et ne bougea plus.

Je me relevai péniblement tout en sentant les prémices d'une bosse poindre sur mon front. Les lumières du petit salon clignotèrent et la radio crachota un long borborygme avant de s'éteindre pour de bon.

Quelle arrivée en fanfare !

— Eugène, tu vas bien ? s'inquiéta Delora tandis que Chester allait se réfugier sous le canapé.

– Oui, ça va, marmonnai-je après m'être palpé bras et jambes pour m'assurer que je n'avais rien de cassé.

J'étais content de ne pas faire le trajet du retour à bord de ce satané Hypérion. Les mains moites, le cœur battant encore la chamade, choqué par la chute spectaculaire, je me fis la promesse de ne plus jamais remettre un pied à bord de l'aéronef. Je soupçonnai même Delora songer à prendre le Poudlard Express jusqu'à Londres pour éviter les désagréments d'un vol en pleine nuit.

Enfin, si l'Hypérion parvenait à redécoller, ce que je ne lui souhaitais pas.

Lorsqu'elle fut assurée que je n'avais rien, Miss Whipple remonta les manches de sa robe et partit à la recherche du professeur pour lui tordre le cou, sa baguette magique crépitante de colère.

Je me mis à quatre pattes pour m'assurer que Chester allait bien. Les yeux écarquillés, il desserra à peine les lèvres :

Oui-tout-baigne-je-pètes-la-forme.

— Tu ne veux pas sortir de là ?

Non-non-ça-ira.

— Comme tu voudras. Je vais voir où nous avons atterri.

Je quittai le petit salon pour rejoindre la cabine de pilotage. Dans la demi-obscurité, je trébuchai sur des morceaux épars de l'Hypérion : des débris de verre, du parquet éventré, des meubles fracassés, des morceaux de tôles froissés. Des cris me parvinrent alors : Delora passait un sacré savon à mon oncle.

— Vous auriez tout à fait votre place à Sainte Mangouste ! A-t-on jamais vue décision aussi stupide ? Vous avez bien failli tous nous tuer ! À croire que vous avez obtenu votre diplôme de professeur dans une boîte de Chocogrenouilles ! Non, mais, regardez-vous !

Je n'entendis pas mon oncle rétorquer comme il savait si bien le faire. Inquiet, je poussai la porte dégondée et pâlis en voyant le professeur gisant sur le sol, la tête ensanglantée, à moitié conscient. À ses côtés, Delora ne cessait de trembler de peur et je compris la gravité de la situation.

— Mon oncle ? murmurai-je.

— Tout va bien, marmonna-t-il, les yeux mi-clos, le visage pâle et pris de nausées. Juste une petite bosse de rien du tout.

— Une petite bosse ? C'est un miracle que votre cervelle de moineau ne sorte pas de vos oreilles, imbécile !

— Si vous le dites. Eugène, sois un gentil garçon et sors de l'Hyrépion : je crains qu'il ne soit plus du tout stable.

Je ne l'écoutai pas et me pressai à ses côtés : que pouvais-je faire pour lui ? Avait-il froid, voulait-il une couverture ? Il tremblait si fort !

— Où… où est Philémon ? m'exclamai-je en remarquant l'absence de notre ami.

— Parti chercher de l'aide à Poulard. Poudard. Enfin, à l'école, ânonna le professeur. Miss Derola, pouvez-vous demander aux cloches d'arrêter de sommer… sonner ? C'est très douloureux. Oh, je crois que je vais vomir…

Jetant un coup d'œil par la fenêtre (mais ne pouvant, hélas, ignorer le bruit de gargouillis produit par mon oncle), je constatai que nous avions atterri au beau milieu du parc de Poudlard, non loin du lac noir.

— Bel atterimage, hein ? marmonna le professeur en s'essuyant la bouche. J'ai tout fait pour éviter le pire. Je n'aurais pas voulu voir l'Hynéprion entre les trentacules de cette espèce d'encornet à deux Gallions. Ooooh, ma tête !

Delora, à deux doigts d'étrangler le professeur, s'efforça de prendre une profonde inspiration pour se calmer, et me demanda d'aller voir si les secours arrivaient.

Je me précipitai au-dehors, glissant sur l'herbe boueuse. Il pleuvait toujours et un épais brouillard serpentait au-dessus du lac. Je vis les hautes tours de Poudlard se détacher de l'obscurité : percé d'un millier de petites fenêtres, le château s'illuminait grâce aux innombrables bougies allumées. Je discernai surtout les illuminations de la Grande Salle et me demandai, avec un pincement au cœur, si le banquet de début d'année avait commencé.

L'ombre d'un demi-géant s'avança dans ma direction, suivi de deux autres, plus petites celles-là : je reconnus le professeur McGonagall et l'infirmière Pomfresh.

— Par ici ! m'exclamai-je en leur faisant de grands gestes de la main.

— Mr Witty ! Êtes-vous blessé ? s'enquit d'emblée Pomfresh.

— Moi, ça va. Mais mon oncle s'est cogné la tête !

Je vis le professeur McGonagall froncer les sourcils à la vue de l'Hypérion disloqué, étonnée par tout le mécanisme complexe. Vu de l'extérieur, je me rendis compte que la machine avait beaucoup souffert de sa chute, et il était miraculeux que nous nous en soyons sorti vivants. La proue s'était profondément enfoncée dans la gadoue, le ballon n'était plus qu'un amas de toile épars qui se déployait sur le sol tel une longue cape, et, de là où je me tenais, j'entendais l'aéronef agoniser dans des craquements funèbres.

— Par ici, mesdames ! appela Philémon en désignant un trou dans la coque.

Les deux sorcières s'empressèrent d'entrer ; je fis mine de vouloir les suivre, mais Philémon m'arrêta :

— Non, reste ici, Eugène, c'est bien trop dangereux. L'Hypérion pourrait s'effondrer à tout instant.

— Je dois aller chercher Chester !

— Je vais y aller. Ne bouge pas d'ici.

Les yeux rivés sur la coque de l'aéronef, frissonnant sous les gouttes de pluie glacées qui perlaient sur mes lunettes, j'attendis — pas longtemps, fort heureusement. Le professeur McGonagall me rejoignit afin de consolider la carcasse de l'Hypérion avant qu'il ne s'effondre pour de bon et dégagea un accès. Elle donna le signal et l'infirmière sortit, menant, par sa baguette magique, mon oncle inconscient sur un brancard invisible. Je me ruai à ses côtés, pris sa main, l'appelai, épouvanté de le voir ainsi.

— Ça va aller, me souffla Delora, le bord de ses yeux rougis. Madame Pomfresh l'emmène à l'infirmerie.

oOo oOo oOo

Ce n'était pas exactement ce que j'avais prévu pour mon retour à Poudlard.

Je m'étais imaginé un atterrissage triomphal à Pré-au-Lard, à l'instant même où le train serait entré en gare, sous les yeux ébahis des élèves et des habitants du village sorcier.

Au lieu de ça, j'étais assis sur un lit de l'infirmerie, à attendre l'autorisation de Pomfresh pour me rendre à la Grande Salle : elle voulait s'assurer que je n'avais pas de contusion. Mon oncle était caché par de grands paravents. Son état était assez grave selon l'infirmière — il s'était fêlé le crâne — mais il ne pouvait être transféré à Sainte Mangouste : j'avais entendu le professeur McGonagall chuchoter à Pomfresh que l'hôpital était débordé ce soir.

Enfin, elle s'intéressa à mon cas : elle promena sa baguette au-dessus de moi pour s'assurer que je n'avais pas un os de fracturé et soigna ma bosse avec une crème à la moutarde qui me fit éternuer.

— Comment vont Delora et Philémon ?

— Calmez-vous, Mr Witty. Miss Whipple va très bien, mis à part quelques bleus et bosses. Quant à Mr Philémon, il a la peau dure — tout au plus s'est-il retourné un ongle. Allons, cessez de bouger ou je vous ligote à ce lit !

— Et mon oncle ? Est-ce qu'il va s'en sortir ? Je peux le voir ?

— Je lui ai fait boire une potion de sommeil. Il restera à Poudlard cette nuit en observation, nous aviserons demain. Je veille sur lui, ne craignez rien.

Je ravalai ma mauvaise humeur : comment ne pouvais-je pas m'inquiéter ?

Pomfresh m'annonça alors que je n'avais rien — ce qui était un miracle — et consentit à ce que je regagne la Grande Salle pour le dîner.

— Vous irez avec Mr Spellman, l'élixir a dû atténuer les effets de la brûlure, dit-elle en me tendant une robe de sorcier un peu usée que j'enfilai.

— Spellman ? Doug Spellman ? m'exclamai-je, étonné.

— Lui-même, répondit-elle, la bouche pincée. Mr Spellman a eu la malchance de croiser le chemin de Peeves, qui a eu la délicatesse de lui verser un seau de pus de Bubobulb en guise de cadeau de bienvenue.

Elle me désigna un lit à l'écart, lui aussi entouré de paravents.

— Salut Eugène ! sourit-il lorsque je l'eus rejoint.

Les cheveux bruns et courts, le visage rond, de grands yeux bleus, Doug avait encore la peau rougie par les effets du pus de Bubobulb et sentait très fort l'onguent.

Pauvre Doug !

Les fées qui s'étaient penchées sur le berceau de Doug Spellman à sa naissance n'avaient pas été des plus tendres avec lui, et les dieux du malheur et de la malchance le côtoyaient depuis sa plus tendre enfance.

Depuis le premier jour de notre rencontre, il n'avait cessé d'enchaîner les déconvenues : il avait raté le Poudlard Express de nombreuses fois, un chaudron de potion d'amnésie lui avait sauté à la figure en deuxième année, le calamar géant l'avait emporté au fond du lac, des cognards l'avaient pris pour cible lors d'un match opposant Serdaigle à Serpentard…

Sa poisse était légendaire et les expressions « être malchanceux comme Doug » ou « faire son Doug » étaient monnaie courante dans les couloirs de l'école.

Avec les copains, nous avions bien entendu tout essayé pour le débarrasser de cette malchance. Mais même le grigri trouvé au fond de l'Allée des Embrumes n'avait pas fonctionné, et Doug continuait de collectionner toutes les calamités de la terre.

— Eh bien ! Peeves ne t'a pas raté ! m'exclamai-je.

— Question d'habitude, dit-il en haussant les épaules. Alors, tu as passé de bonnes vacances ? Au fait, tu ne devineras jamais ce que j'ai enfin obtenu !

— Ne me dis pas que…

— Si !

Il fouilla dans les poches de sa robe de sorcier pour en sortir une carte de Chocogrenouille à l'effigie de Jocunda Sykes, la célèbre sorcière ayant traversé l'océan Atlantique sur un balai Lancechêne 79 en 1935 (1).

— Oh, quelle chance ! m'écriai-je. Comment l'as-tu obtenu ?

— Heum, heum… toussota Mrs Pomfresh. Ces messieurs voudraient peut-être de petits gâteaux pour accompagner leur bavardage ? C'est une infirmerie ici, pas un salon de thé ! Allez, ouste ! Allez dîner !

Je n'eus pas l'occasion de souhaiter le bonsoir à mon oncle ou Delora : Pomfresh nous accompagna jusqu'à la porte de l'infirmerie.

— Tu crois que le dîner est terminé ? s'inquiéta Doug.

Je ne l'espérais pas. Nous pressâmes le pas : le brouhaha des conversations s'amplifia à mesure de notre approche et le fumet d'un rôti me fit saliver. Les portes de la Grande Salle étaient entrouvertes et je jetai un coup d'œil à l'intérieur : les élèves, dispersés sur les quatre grandes tables, étaient occupés à converser avec son voisin. Ils n'en étaient pas encore arrivés aux desserts, mais la cérémonie de répartition était terminée depuis longtemps. Je me faufilai discrètement entre les portes, talonné par Doug.

Nous longeâmes la table des Poufsouffles jusqu'à trouver la tignasse noire de Bram Ruthven, facilement reconnaissable. Face à lui se tenait Finnley O'Mahonny : un grand sourire éclaira son visage lorsqu'il nous vit et il se mit à applaudir bruyamment avant de se lever, attirant sur nous tous les regards.

— Mesdames et messieurs, venez acclamer la star de la soirée : Eugène Witty !

— T'es lourd, soupirai-je en enjambant le banc pour prendre place au côté de Bram.

— Alors, c'est vrai ce qu'on raconte Witty ? poursuivit Finn. Que tu es venu à Poudlard à bord d'une machine volante ?

— Les nouvelles vont vite, à ce que je vois…

La chevelure rousse rejetée en arrière, les yeux bleus pétillant, une vilaine cicatrice lui barrant le nez par suite d'une rencontre brutale avec un Cognard l'an dernier, Finn était un Poufsouffle doté d'une intarissable bonne humeur.

Il eut un ricanement à mon encontre que je préférais ignorer, et me dépêchai de remplir mon assiette de saucisses juteuses et de purée avant que les plats ne disparaissent, imité par Doug.

Après quelques coups de fourchette, je me sentis bien mieux. À mes côtés, Bram n'avait pas desserré les lèvres et se contentait de couper sa viande rouge en tout petit morceau.

Le nez fin et droit, la chevelure noire tombant en cascade sur la nuque, le teint pâle, les lèvres effilées, les yeux cachés par sa paire de lunettes teintée, Bram Ruthven prenait grand soin de m'ignorer.

– Tu vas me bouder encore longtemps ?

– Je ne sais pas, à toi de me le dire, me répondit-il avec froideur.

Bram était mon meilleur ami depuis le premier jour de notre rencontre : je savais qu'il n'était pas vraiment fâché. Tout au plus était-il déçu.

– Tu aurais pu m'envoyer un hibou quand même, finit-il par grommeler. Je me suis fait un sang d'encre en ne te voyant pas monter à bord du Poudlard Express.

– Désolé, mon vieux, soupirai-je. Mais tu sais, mon oncle…

– Oui. J'ai entendu une histoire abracadabrantesque au sujet d'une étrange machine volante. Est-ce vrai ?

– Oh oui !

– Raconte ! s'exclama Doug.

Entre deux bouchées de saucisse, je racontai aux copains les exploits aéronautiques de mon oncle. Ils m'écoutèrent sans rien dire, écarquillant les yeux de stupeur, laissant échapper une ou deux onomatopées au bon moment.

– Eh bien ! On peut dire que tu commences bien l'année ! commenta Bram, impressionné.

– C'est rien de le dire. Il est à l'infirmerie pour le moment, Pomfresh a insisté pour le garder cette nuit. J'ai entendu McGonagall dire que Sainte Mangouste était saturée…

– Il semblerait qu'il y ait eu une attaque de Mangemerde au ministère de la Magie, gronda Finn, les sourcils froncés. Dumbledore a été appelé en urgence pour venir prêter main-forte aux Aurors. C'est Flitwick qui nous a annoncé la nouvelle avant la cérémonie de répartition.

Je tournai la tête vers la grande table professorale pour constater l'absence de notre directeur.

– On sait pourquoi il y a eu une attaque ? demandai-je, l'estomac noué.

– Nous ne pouvons que supputer, dit Bram en s'essuyant consciencieusement les lèvres avec sa serviette. Mais j'imagine que Voldemort…

– Chuuuuut ! Ça va pas la tête ! s'exclama Finn, le teint soudain pâle. Tu veux notre mort à tous ou quoi ?

– Très bien, soupira Bram. Je disais donc que Vous-Savez-Qui — c'est ridicule ! – a tenté ce soir un coup d'État pour renverser le ministre de la Magie. Et quelle meilleure occasion que le jour de la rentrée des classes ! Il devait penser que Dumbledore serait trop occupé à protéger Poudlard — après tout, il est le seul sorcier qu'il n'ait jamais craint…

Les plats disparurent, remplacés par une farandole de dessert, tous aussi délicieux les uns que les autres. J'optai pour une minuscule part de tarte aux pommes que je mâchouillai sans appétit, terrifié par les nouvelles. J'étais content de savoir mon oncle, Delora et Philémon en sécurité dans le château, mais j'eus une pensée inquiète pour mon Papili.

– D'autres mauvaises nouvelles à annoncer ? demandai-je.

Finn nous apprit que la foudre s'était encore abattue durant l'été sur la tour d'astronomie (2), et qu'il avait fallu que les professeurs comblent en urgence les trous laissés sur la toiture avant la rentrée scolaire.

– Ah oui ! Et Flitwick nous a prévenus que nous serions une fois de plus interdits de sortie à Pré-au-Lard cette année.

– C'est pas juste ! souffla Doug avec tristesse.

J'étais aussi déçu que lui : cela faisait maintenant deux ans que nous étions privés de sortie dans le village sorcier, la faute à Celui-dont-le-nom-ne-devait-pas-être-prononcé. Hélas pour notre promotion : nous n'avions jamais eu l'occasion de visiter Pré-au-lard, les restrictions ayant été émise lors de notre troisième année (comme par hasard !).

– Bon, quoi d'autre ? demandai-je pour chasser l'amertume grossissante.

– Comme nous pouvions nous y attendre, nous avons un nouveau professeur de Défense contre les forces du mal, poursuivit Bram. Il s'agit du docteur Ugo Brewster : c'est lui qui discute en ce moment même avec le professeur Chourave.

Je plissai les yeux pour tenter d'apercevoir ses traits : la chevelure blanche et la moustache en croc, mille rides couvrant son visage, habillé d'un costume trois-pièces en tweed bleu, il ne me faisait pas du tout penser à un sorcier, mais plutôt à un professeur d'université moldu.

– Il ne m'a pas l'air d'être très commode, maugréai-je.

– Au pire, nous n'aurons qu'à le supporter trois trimestres ! philosopha Bram en haussant les épaules.

Le ventre plein et l'esprit engourdi par le sommeil, nous attendîmes que le professeur McGonagall nous donne l'autorisation de nous retirer dans nos salles communes. Elle leva enfin sa baguette magique : aussitôt, les préfets des quatre maisons se levèrent d'un bond et appelèrent les premières années. Bram nous annonça qu'il nous rejoindrait plus tard. À sa poitrine brillait un écusson frappé d'un grand P : j'avais oublié qu'il avait été anobli par Chourave pendant les vacances pour remplir cette noble tâche dont j'étais bien content de ne pas effectuer.

En voyant les Poufsouffles de première année, j'eus un soupir. Ils étaient peu nombreux : six petits nouveaux, absolument terrorisés, qui suivirent la mine lugubre de mon ami.

Nous ne tardâmes pas à les rejoindre et j'écoutai distraitement Finn annoncer qu'il avait l'intention de postuler au titre de gardien cette année : il avait entendu dire que les essais de Quidditch avaient lieu dans deux semaines.

– Vous viendrez me voir, n'est-ce pas ?

– Évidemment ! s'exclama Doug.

Je n'étais pas un grand féru de Quidditch et il fallait me traîner par les oreilles pour aller voir un match. Mais Finn était mon ami, et j'aurais été bien malpoli ne pas l'encourager.

Il y eut une échauffourée quand un groupe de Gryffondor passa devant quelques Serpentard : voulant éviter un coup de coude dans l'œil, je marchai malencontreusement sur les pieds d'une fille.

– Regarde où tu marches, crétin ! s'exclama-t-elle en me fusillant du regard.

La chevelure rousse coupée sur la nuque et bouclée, des taches de rousseur sur le visage, des yeux verts, la fille portait elle aussi l'écusson de Gryffondor. Elle passa devant moi en fronçant le nez, mécontente que je lui fasse perdre son temps. À mes côtés, Finn et Doug pouffèrent :

– Je vois que tu viens de te faire une nouvelle amie !

J'ignorai la moquerie et dirigeai la conversation sur le départ prochain du professeur de Défense contre les forces du mal : comment finirait-il l'année ? (3)

Nous nous engouffrâmes dans la porte grande ouverte menant à la Salle Commune des Poufsouffles à la suite de nos camarades : un concert de rire et de bavardage nous explosa à la figure, aussi enchanteur et chaleureux que les pétards mouillés du docteur Flibuste.

Dans un coin de la salle, je vis Bram en compagnie de la préfète Daisy May Porter expliquer le système de points et le fonctionnement des quatre sabliers géants aux premières années. Doug s'arrêta pour les lire les petites annonces sur le tableau de liège ; quant à Finn, il s'approcha timidement de l'équipe de Quidditch dans l'espoir d'être vu : le capitaine Chatterjee Kapoor prenait des nouvelles de ses joueurs.

Je n'avais pas envie de rester dans la Salle Commune, aussi montai-je prestement jusqu'au dortoir.

Chester avait déjà pris ses aises sur mon lit : roulé en boule sur ma taie d'oreiller, il ouvrit un œil à mon approche.

– Tu vas mieux ? m'enquis-je.

– Trois boîtes de Chatourond, me dit-il avant de se lever pour sauter en haut de mon placard.

Chess y avait bâti son espace privé : on pouvait y trouver une vieille écharpe aux couleurs de Poufsouffle, quelques numéros du Mensuel de la Métamorphose qu'il se faisait livrer par hibou, une boîte vide de Mouches au caramel et surtout son doudou fétiche, un Boursouflet violet.

Je laissai Chester bouder tout à sa guise et profitai du calme pour ranger le contenu de ma malle dans mon armoire, avant de la glisser sous mon lit. Je fis de même pour mon sac à dos, mais poussai un cri de dégoût en constatant que tous mes effets suintaient d'un étrange liquide noirâtre.

– Oh, beurk ! Mais qu'est-ce qu'il s'est passé ?

C'était visqueux et ça ne sentait pas très bon : je retirai une à une mes affaires. Je me fis, bien évidemment, insulté par ma petite bourse en peau de Chartier (4), contenant mes maigres économies (trois misérables Mornilles), ma baguette qui crachota quelques étincelles rouges de mécontentent et le dernier exemplaire de la revue Pratique de la potion, devenue illisible et bonne à jeter (dommage, il y avait un super article sur les effets des crottes de nez de Botruc dans la potion Oculus).

C'est là que je remarquai alors le silence suspect de Libatius.

Celui-ci m'avait cassé les oreilles toute la matinée avant notre départ pour l'école : Monsieur avait exigé de faire le trajet dans mon sac au lieu de la malle.

— Ça va ? m'enquis-je en le sortant à son tour.

J'ai vomi.

– Oh, murmurai-je, comprenant alors que l'étrange consistance noirâtre était en fait de l'encre. Ce n'est pas grave, un peu d'essence de dictame, et il n'en paraîtra plus rien.

Il garda le silence, et je finis par soupirer :

– Libatius, je ne dirais à personne que tu as vomi.

Promis?

– Juré.

Il accepta que je le manipule pour constater les dégâts : toutes ses pages étaient souillées et sa couverture en bien mauvaise état. Je l'essuyai délicatement, le rassurai que ce n'était rien et qu'il ne devait pas avoir honte. Je l'enroulai autour de mon écharpe et le posai délicatement sur ma table de chevet : il poussa un soupir et finit par s'endormir.

Pourvu qu'il ne dégobille pas sur mon lit pendant la nuit !

Au pire, je l'emmènerais se faire ausculter par Madame Pomfresh au petit matin…


Note de bas de page :

1 Carte de Chocogrenouille extrêmement rare dus aux apparitions furtives de ladite sorcière sur ledit balai au-dessus dudit océan sur ladite carte. L'autrice ici présente échange cette carte contre deux Chocogrenouilles. Me contacter par hibou si intéressé.

2 Une quête sera d'ailleurs ouverte à la fin de ce chapitre pour la restauration de la tour d'astronomie et la mise en place d'un paratonnerre. Le Conseil des Gardiens de Poudlard vous remercie par avance : chaque geste compte ! Sauvez la tour d'astronomie !

3 Chere lecteurice, si toi aussi tu as envie de participer, tu peux m'adresser un hibou avec ta meilleure hypothèse ! Je parie, quant à moi, qu'il finira l'année ébouillanté dans un chaudron rempli d'amortentia.

4 L'autrice s'excuse par avance de ne pas retranscrire ici les paroles de la bourse : en effet, le Chartier étant un animal très grossier, les oreilles des lecteurs en seraient choquées. Cependant, pour vous faire une idée, sachez qu'Eugène a été comparé à un nodocéphale – entre autres. Oui, je sais, c'est très violent.


Le mot de la fin :

Bienvenue à Poudlard !

Vous n'aurez pas manqué de remarquer les nombreux notes de bas de page disséminés tout le long du texte. Le site de Fanfiction ne permet pas une mise en page très pratique des chapitres, je m'excuse donc par avance si ces petites notes ne sont pas lisibles ! Il s'agit de petites notes humoristiques que je prends grand plaisir à écrire !

J'espère que vous avez apprécié ce retour en fanfare à Poudlard, je vous dit à très bientôt pour le chapitre 6 ! (déjà?).

Citrouille