L'ambiance moite de la salle surchauffée pesait lourd sur la classe des Terminales L. Bercée par la voix soporifique de Mr. Faraize, Aïcha avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts. À chaque fois que sa tête menaçait de s'effondrer sur le bureau, Rosalya - sa voisine de table - lui décochait un violent coup de coude dans le bras pour la réveiller. Leur petit manège durait depuis le début de la journée. Aïcha n'avait presque pas réussit à dormir de la nuit, hantée par les deux petites lignes roses apparues presque immédiatement sur le test de grossesse qu'elle avait acheté pour confirmer ses doutes.

Elle avait pourtant essayer de s'endormir, mais son cerveau tournait à mille à l'heure. Elle avait finit par abandonner tout espoir de se reposer pour plutôt passer la nuit à lire les pages du forum « Le coin des Ados - Doctissimo » à la recherche de témoignage de personnes ayant vécu la même chose. Le fait de savoir que quelqu'un l'avait déjà fait avant, et qu'elle ne serait ni la premier ni la dernière mère adolescente l'avait un peu calmé. Elle en avait profité pour griffonner sur un coin de son agenda la liste des choses qu'il lui faudrait absolument faire :

« - Prendre rdv médecin

- Prévenir Nathaniel

- Prévenir mes parents

- ? »

La liste s'arrêtait là pour le moment. Elle avait beau la fixer de temps à autre, elle n'avait aucune idée de ce qui pouvait venir ensuite. Elle n'avait aucune idée des réactions que cette nouvelle pouvaient engendrer ni chez son copain, ni chez ses parents. La future maman fut tirée de sa rêverie par trois coup sec sur la porte de la salle de classe.

La directrice de l'école, affublée de son éternelle robe-manteau vieux rose, fit son apparition dans la pièce. Aïcha se demanda un instant si elle possédait d'autres vêtements. Peut-être que son placard était rempli de manteaux tous identiques, tristement suspendu les uns à côté des autres. Les murmures provoqués par son arrivé cessèrent instantanément lorsqu'elle réclama le silence d'une voix stridente. L'intégralité du lycée, élèves comme professeurs, avait une peur bleue de cette petite bonne femme joufflue, capable d'entrer dans une rage dévastatrice en une fraction de seconde.

- Vous avez probablement entendu les rumeurs, mais maintenant que tout est prêt je peux vous l'annoncer : le lycée organise une journée portes ouvertes !

L'annonce fut accueillit par la perplexité générale. Les « rumeurs » semblaient avoir échappé à tous, à part peut-être à Peggy qui affichait désormais un petit sourire, l'air de dire 'je le savais !'. Avant que la directrice ne puisse reprendre son discours, Rosalya l'interrompit :

- C'est pas plutôt au printemps normalement les journée portes ouvertes ?

- On lève la main avant de poser une question jeune fille.

Rosalya soupira, et leva la main. La directrice reprit son discours en l'ignorant superbement.

- à la fin de la journée, la classe des terminales L devra présenter une pièce de théâtre, afin d'offrir un spectacle à nos visiteurs. Nous vous laisserons choisir la pièce, ainsi que les costumes. Des questions ?

Plusieurs mains se levèrent, mais l'attention d'Aïcha se porta de nouveau sur son agenda. D'ordinaire, elle aurait adoré monter une pièce de théâtre, mais la petite boule au creux de son ventre accaparait toutes ses pensées. Petite boule de la taille d'un grain de raisin, si elle en croyait ses recherches. Le reste lui paraissait bien dérisoire. Elle passa le reste de l'heure à écouter les informations d'une oreille distraite en essayant de trouver les mots justes à dire à Nathaniel. La cloche sonna bientôt l'heure de la pause déjeuner, et remplie d'une résolution nouvelle, Aïcha se précipita sans attendre dans les couloirs, sans attendre Rosalya, à la recherche du co-responsable de l'apparition du grain de raisin.

Elle avait finit par le trouver, et ils s'étaient glissés jusqu'à leur endroit secret : le toit du lycée. À peine avaient-ils fermé la porte que Nathaniel posait déjà ses lèvres sur celle d'Aïcha. Entre deux baisers, il lui murmura :

- Tu m'as manqué.

Plaquée contre le mur, elle se laissa embrasser pendant de longues secondes avant de se dérober à contre cœur, pour prononcer la formule qui précédaient toujours les disputes de couples dans les comédies romantiques dont ses petites sœurs aimaient se gaver.

- Il faut qu'on parle.

- Ok.

Il recula de quelques centimètres, plantant son regard doré dans les yeux d'Aïcha. Comment quelqu'un pouvait-il avoir d'aussi beau yeux ?

- C'est quand tu veux, Aïcha.

- C'est pas facile !

Quand elle était plus jeune, Aïcha avait peur de l'eau. Son père lui avait enseigné une technique pour oser vaincre sa crainte. Il lui suffisait de compter jusqu'à trois, et de plonger sans réfléchir. Au fil des années, elle n'avait plus eu besoin d'appliqué cette technique, elle plongeait directement dans toutes les situations qu'elle rencontrait, au point où on lui avait souvent reprocher d'agir avant d'avoir réfléchit.

- Alors ?

Elle pris son courage à deux mains. Un, deux, trois.

- Je suis enceinte.

Aucune réaction. Aïcha continua sur sa lancée.

- De toi.

Toujours rien.

- Dans la forêt.

Ses yeux s'écarquillèrent. L'information avait l'air de commencer à l'atteindre.

- Putain je suis trop con c'est pas possible ! » il s'exclama en cachant son visage entre ses mains.

Le vocabulaire grossier tranchait tellement avec ce qu'elle connaissait de Nathaniel qu'Aïcha en resta sans voix.

- Pas foutu de se rappeler de mettre une capote, j'ai ruiné nos vies Aïcha !

Il se laissa tomber contre le mur, complètement abattu.

- Qu'est-ce que tu comptes faire ?

- Je vais le garder.

Il releva la tête et la fusilla du regard. Dans sa voix, la tristesse avait laissée place à la colère et à la peur quand il lui hurla au visage.

- Mais merde Aïcha, on peut pas faire ça !

Elle ne l'avait jamais vu comme ça. Incapable de lui répondre, elle l'écouta énumérer ses arguments. Ils étaient trop jeunes. Les études seraient difficiles. La liste était longue, mais la résolution de la jeune fille ne fléchit pas.

- Si tu fais ça c'est pas juste nos vies que tu vas foutre en l'air. Pense un peu à nos familles ! Ça va pas juste nous affecter tous les deux !

Elle porta sa main à son ventre, défensivement.

- Effectivement, ça ne concerne pas QUE nous deux…

- Putain t'es bornée quand tu t'y met !

Son sang ne fit qu'un tour. La violence de cette dernière réplique lui donna l'énergie de lui répondre d'un ton ferme :

- Déjà tu vas redescendre d'un ton, sinon quelqu'un va finir par nous entendre.

- Pardon. Mais on peut pas faire ça, on a pas les moyens, et puis nos familles…

Aïcha l'interrompit. Elle en avait eut assez.

- T'es pas obligé de rester avec moi. Mais j'ai pris ma décision, je le garde.

- J'aimerai pouvoir te dire que je te soutiendrai quelque soit ta décision, mais je peux pas. J'aurai voulu que les choses se passent autrement. Désolé.

Elle sentit les larmes lui brûler les yeux, et quitta précipitamment le toit du bâtiment.