Chapitre 37 : Tranches de vies
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 5 août 1963
La contemplation des rideaux à fleurs bleus que le vent agite mollement, est totalement hypnotique, et me fait oublier l'espace de quelques secondes le vide qui règne désormais sur mon cœur.
Comme tous les nuits depuis son départ, je n'ai dormi que quelques heures, en proie à des insomnies ou des cauchemars. Me lever est un effort qui me coûte chaque matin.
Une nouvelle journée débute, semblable à celles d'hier et d'avant-hier. Cela fait un mois, jour pour jour, qu'il m'a quitté, et je ne parviens pas à combler le manque de son absence. « Il », car je ne prononce plus son nom, sauf dans mes fièvres nocturnes, quand je me réveille en criant son prénom.
Allez, haut les cœurs ! Il faut repartir au combat et ne pas écouter le médecin de mon père qui affirme que je suis dans une phase de « dépression ». Sans blague ?! Moi d'habitude si pleine d'énergie, je n'ai plus trop la pêche, c'est vrai, mais attention, c'est juste un petit coup de moins bien, c'est tout !
La vérité, c'est que j'en ai assez de faire semblant. Et surtout, j'aimerais bien qu'on me foute la paix !
Arthur, mon père, soupçonne la véritable raison de mon abattement, mais pudiquement, hésite à aborder le sujet avec moi. Je n'en suis pas étonnée. Je suis moi-même le fruit d'une passion amoureuse, qui s'est arrêtée du jour au lendemain. Même s'il m'a raconté les circonstances de sa rencontre avec ma mère, Émilie Beauregard, il ne s'est pas étalé sur une relation à laquelle il a mis fin de façon abrupte, la laissant démunie, enceinte et dans l'obligation de m'abandonner après ma naissance. Lui aussi avait ses raisons.
Je ne lui en veux pas. Il a aimé follement ma mère, comme j'ai aimé. Je remercie la providence de me l'avoir fait connaître, ainsi qu'Émilie, même si ce fut bref et tragique pour cette dernière. Lorsque j'ai appris à Arthur les circonstances de sa disparition, il en a été fortement affecté et peiné, et j'ai senti tout le poids de sa culpabilité, même trente ans plus tard. Ça m'a fendu le cœur.
Est-ce que, moi aussi, dans trente ans, je regarderai en arrière avec ce pincement au cœur de ce qui ne fut pas ? Ce regret ?
Je vois bien que mon père souffre de ne pas voir mon état s'améliorer. Le docteur va passer cette semaine et va encore vouloir m'abrutir de médicaments, « des anxiolytiques pour m'aider à surmonter ma déprime » comme il dit. Il m'emmerde celui-là ! Je traverse certes une mauvaise passe, mais je trouve du réconfort dans cette peine que je traîne et qui m'assure que je suis toujours vivante.
Le plus dur, c'est de rester sans nouvelles de « lui ». J'ai pourtant remué le ciel et la Terre pour tenter d'obtenir des informations. En vain. Mon père s'est proposé de m'aider à retrouver L., j'ai hésité et finalement, accepté. Malgré ses relations haut placées, malgré des faveurs rendues, tout cela n'a servi à rien. C'est comme si S. n'avait jamais existé. Il a totalement disparu.
Que devient-il ? A certains moments, je maudis mon imagination fertile qui se charge d'inventer des scénarios, tous autant plus dramatiques les uns que les autres. Même si j'envisage toutes les possibilités, il y en a une que je refuse d'entrevoir : celle qu'il soit mort. Je suis à peu près certaine que S. s'arrangerait pour me le faire savoir, d'une façon ou d'une autre. Cette pensée me fait tenir. Tant que je n'ai pas cette confirmation, c'est qu'il est toujours vivant, quelque part.
Est-il seul ? Pense t-il à moi de temps à temps ? Je le sais dévoué à sa tâche, concentré, déterminé. Avoir un objectif l'aide probablement à avancer. Je devrais en faire de même, mais je manque parfois de courage ou de motivations pour mes projets. C'est comme si j'étais en stand-bye et que j'attendais quelque chose, un but nouveau, pour recommencer à vivre.
A t'il tourné la page ? Je n'aime pas cette idée, car elle est au cœur de ma souffrance et signifie que je n'ai pas compté pour lui, alors que j'ai tant besoin de me raccrocher à l'idée qu'il m'a aimée. Il ne me l'a jamais dit, il a juste eu quelques gestes qui laissent à penser que j'ai eu de l'importance, à cet instant, dans sa vie. Mais, comme tant d'autres, à la vérité, je n'ai probablement fait que « passer ».
C'est probablement mon histoire d'amour la plus folle, la plus tragique et la plus douloureuse. Je vais mettre du temps à m'en remettre, mais j'y arriverai ! Parce que je suis de nature optimiste et que je me relève de tout !
Enfin, je crois...
Et voilà que je me torture à nouveau, comme si je me délectais d'être une victime ! Comme je déteste m'apitoyer sur mon sort ! Il faut vraiment que je revoie mes priorités et que je passe à autre chose !
Et puis, il y a Marlène qui s'inquiète et qui aimerait bien comprendre ce qui m'arrive. J'ai dû m'éloigner d'elle. Le simple fait de ne pas pouvoir parler de ma relation secrète à ma meilleure amie est une malédiction. Je l'ai trahie et je sais que jamais elle ne comprendra et ne me pardonnera. J'ai peur de la faire souffrir, peur de la perdre, comme j'ai déjà perdu S. Que doit-elle penser de mes silences ou de mes esquives ? Et que dire de son absence à lui ? Elle m'a déjà interrogée avec insistance, j'ai accablé S. comme je le ferai d'habitude – quelle ironie ! – mais elle se doute qu'il s'est passé quelque chose entre nous, et je suis dans l'incapacité de lui dire la vérité ou de lui mentir.
Je me bats avec trop de contradictions et de questions. Et cette fatigue permanente que je ressens, ne m'aide en rien. Si seulement je pouvais dormir, et oublier... tout oublier...
oooOOOooo
Extrait des petits carnets noirs de S.L, 18 août 1963
L'oublier... Je n'y arrive plus.
Son absence a envahi tout mon horizon, comme si on avait percé un trou dans ma poitrine.
Cela pèse lourd, une absence, bien plus lourd qu'une disparition. Avec les morts, finalement, c'est commode, on sait qu'ils ne reviendront pas, tandis que les absents nous narguent et nous font espérer à des jours meilleurs.
Alice me manque, comme au premier jour de notre séparation pire, comme l'air que je respire au quotidien. Elle est devenue ma raison d'être, quand bien même mon esprit s'acharne à affirmer le contraire ! Le jour, c'est une telle sensation physique qui me prend aux tripes, une telle obsession vivace, que je m'abrutis de travail et d'alcool.
Et encore... Même l'alcool ne parvient plus à effacer les souvenirs de son visage radieux, de son sourire merveilleux, de sa main sur mon bras, le son de son rire éclatant, l'odeur de sa peau après l'amour... tous ses petits signaux affectifs auxquels je pensais n'être pas sensible, et la nuit... La nuit, je me réveille le corps brûlant d'étreintes inexistantes, embrasé d'un désir fou qu'aucune autre femme ne peut combler. Pauvre idiot ! Je l'ai cru pendant un temps, mais j'ai vite compris mon erreur.
Dès que je ne suis pas occupé, mes premières pensées vont vers elle, et je ne peux m'empêcher d'imaginer ce qu'elle est en train de faire au même moment. Souvent, je la devine en train d'écrire, penchée sur une feuille de papier, concentrée, les sourcils froncés, avec ce visage déterminé qui lui est propre... Je la vois souffler sur une boucle rousse rebelle pour l'écarter. Aussitôt, la maudite mèche reprend sa place, alors elle la repousse de la main en un geste à nouveau inutile... Si elle savait comme je me suis amusé à l'observer discrètement quand elle fait ça et qu'elle recommence, deux fois, trois fois, sans même qu'elle s'en rende compte, combien j'ai trouvé que cela lui ressemblait finalement... J'ai l'impression que tout se ligue contre elle, et elle fait face avec une détermination inébranlable, comme un petit soldat courageux... Parfois, dans ces moments, elle se mord les lèvres pour réfléchir ,et c'est là que j'ai envie de l'embrasser.
J'aurais dû le lui dire. Moi qui m'étais fait la promesse de ne jamais avoir de regrets, en voilà un des plus cuisants qui me marque au fer rouge ! C'est mieux ainsi, me crie ma raison. J'ai beau me le répéter, ça n'enlève rien à cet arrière goût amer d'échec.
Après Maillol et Alice, je sais désormais pourquoi je ne veux plus jamais tomber amoureux. Pourquoi doit-on toujours affronter cette souffrance intolérable de façon aussi cruelle ?
Je ne parviens plus à me sortir Alice de la tête. La tentation de succomber à d'autres addictions, est très forte, je le reconnais. Pour l'instant, je tiens car je connais le prix à payer pour de fugaces instants de paix.
L'idée que personne ne viendra cette fois à mon secours, m'effraie et m'empêche de basculer. Pour combien de temps encore ?
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 7 septembre 1963
L'automne s'installe avec le retour de la pluie et son lot de tempêtes violentes. J'accueille ce changement de temps avec soulagement, il correspond bien mieux à mon humeur sombre.
Arthur me pousse à sortir. Malgré sa santé fragile, il m'entraîne au cinéma et au théâtre. Malgré mon appétit d'oiseau, nous allons au restaurant. Tout est bon pour je me change les idées et que je rencontre du monde.
C'est vrai, cela me fait du bien. Petit à petit, j'ai l'impression de renaître, de m'ouvrir à la vie, même si ça me paraît à cent lieues de mes préoccupations. Je pense encore souvent à Swan, mais au moins, je ne me torture plus à son sujet.
Sur les conseils de Marlène, j'ai décidé de prendre soin de moi. Elle m'a entraînée hier chez le coiffeur pour un « relooking » et j'ai fait un peu de shopping avec elle. J'ai une nouvelle tête, de nouvelles fringues, cela m'a fait du bien d'oublier pendant quelques heures l'origine de mes tourments.
Nous avons papoté comme avant. Elle avait une grande nouvelle à m'annoncer : elle se fiance avec son juge ! Elle a l'air heureuse avec lui, ils font des projets de famille, de maison, elle est prête à franchir le pas. Il s'entendent bien mais je sais qu'elle n'est pas amoureuse de lui. Elle semble juste résignée. Qui sait ? Se trouver un simple compagnon avec qui traverser la vie de manière agréable est peut-être suffisant ? Ne serait-ce que pour se rassurer et ne plus souffrir ? C'est triste tout de même, elle ouvrira peut-être les yeux un jour et se dira qu'elle est passée à côté de sa vie.
Comme toujours, elle s'est inquiétée de ne pas avoir de nouvelles de Swan. Ça la tracasse réellement. Elle m'a avoué qu'elle avait demandé à Tricard de se renseigner. Pauvre Marlène ! Elle ignore encore que sa quête est vouée à l'échec.
Je ne me résous toujours pas à lui parler. Il le faudra pourtant un jour...
OooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 28 septembre 1963
Cela fait quelques jours que je me sentais patraque, et ce matin, ça a été pire que tout : vomissements et tête qui tourne, à peine le pied posé par terre.
J'ai été incapable de manger quoi que ce soit. J'ai tellement mal au ventre et aux reins que je suis pliée en deux. Arthur a fait venir son médecin en urgence.
Et le verdict est tombé.
Je suis enceinte.
Ha, ha ! Impossible ! Le vieux gatouille complètement ! Il s'est trompé ! C'est tout bonnement im-po-ssible ! No way !
Bien sûr, je peux pas lui dire pourquoi je sais que c'est impossible ! C'est un toubib ultra conservateur et catholique. Déjà qu'il me regarde comme si j'étais le diable incarné, parce que je suis indépendante et célibataire à trente ans ! Alors, va donc lui expliquer que j'ai avorté illégalement il y a treize ans ! Il va assurément faire une crise cardiaque, le vieux !
On a essayé d'avoir un môme avec Robert. Ça n'a jamais marché. La vérité, c'est que je ne suis pas capable de faire un gosse. Mon pauvre Roro ! Il a cru que c'était de sa faute ! J'ai pris prétexte que ça m'angoissait toute cette attente autour d'un enfant, que c'était pas grave si on n'en avait pas tout de suite, qu'on avait le temps. C'était un demi-mensonge. Je n'étais pas prête du tout, pas sereine. Et puis, c'était pas le bon mec !
Argument ultime : je n'ai jamais fait particulièrement attention quand j'avais des relations épisodiques. Pourquoi j'aurais fait attention ? Je peux pas, je peux pas ! C'est ainsi.
Je ne suis pas enceinte.
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 1er octobre 1963
Mon père serait ravi de devenir grand-père. Il est bien le seul !
Ils me gonflent avec leurs regards bienveillants ou compatissants ! La nouvelle s'est répandue au manoir parmi les domestiques, et ils me traitent tous comme si j'étais en sucre !
J'ai beau m'observé dans le miroir, rien, pas de petit ventre rebondi, je trouve même que j'ai perdu du poids ! Je n'arrête pas de répéter que c'est une erreur de diagnostic du médecin, qu'il s'est forcément trompé, que c'est mon état de fatigue qui l'a induit en erreur.
D'ailleurs, les vomissements se sont arrêtés. J'ai juste ces sensations bizarres de « flottement ». Comme si je perdais l'équilibre momentanément, puis qu'il y avait une sorte de compensation dans le millième de seconde qui suit. Chaque femme est unique, selon Bouvier. Il parle aussi de symptômes communs. Ce vieux pervers a dit ça en reluquant ma poitrine ! Je te l'ai sorti manu militari du salon et mon père a dû intervenir. Pour la première fois, j'ai hurlé sur Arthur. Surpris au début, il a simplement dit que c'était normal que je sois davantage à fleur de peau, que c'était dû à ma « condition ».
Furieuse, je suis partie en claquant la porte. Qu'est-ce qu'ils ont tous à la fin ? Ils veulent me rendre dingue ou quoi ?!
Peuh ! Mes seins sont toujours les mêmes. Ils sont peut-être un peu plus ronds mais ça s'arrête là !
Ce vieux toubib ne sait plus ce qu'il dit ! Il va être temps qu'il prenne sa retraite !
En parlant de peau, voilà que ça me démange de partout. J'ai des plaques rouges sur le corps. Que m'arrive t-il encore ? Je somatise ou quoi ?
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 3 octobre 1963
Cette nuit, avec toute cette agitation idiote autour de moi, j'ai fini par faire un cauchemar horrible.
Un extra-terrestre avec des tentacules gigantesques et des dents acérées sortaient de mon ventre !
Je me suis réveillée en hurlant de terreur. Arthur a accouru immédiatement, comme presque toute la maisonnée ! Il voulait appeler le médecin à nouveau. Heureusement que Marceline, la cuisinière l'a convaincu de n'en rien faire, que c'était « normal ».
Normal ?! J'ai crié. Parce que toutes les femmes rêvent qu'un monstre sort de leurs ventres en les éviscérant avec des griffes et des crocs pointus ?! Ça va pas, là-haut ?
Elle m'a apporté un lait chaud et est restée auprès de moi pour parler et me rassurer. C'est là qu'elle m'a dit que, des gosses, elle en avait donné naissance à treize ! Mon Dieu, treize ! Quelle horreur ! Même qu'une fois, elle a dû se débrouiller toute seule pour accoucher ! J'en ai frémis.
Quand elle a vu combien j'étais déboussolée, nous avons longuement discuté. Avec consternation, j'ai dû me rendre à l'évidence que je présentais bon nombre de symptômes qu'elle décrivait... Mais non, ça peut pas être ça ?! Elle me dit qu'au fond de moi, je sais, mais que je refuse de le reconnaître. Je suis en déni, selon elle.
Je l'ai expédiée. Elle me fichait davantage les jetons avec ces histoires !
N'importe quoi ! Non, mais quelle idée, je ne suis pas en déni !
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 5 octobre 1963
Avec son bon sens paysan et sa tranquille assurance, Marceline me fait douter. Je l'ai croisée ce matin dans la cuisine, elle n'a rien dit, mais son regard parlait pour elle... Tout le monde l'écoute, Marceline. Même mon père à qui il n'est pas facile de faire changer d'avis ! Et si elle avait raison ?
En fait, je n'arrête pas de me poser des questions depuis notre conversation. Ça m'énerve de ne pas avoir de réponses, de certitude ! Il faut que je sache la vérité et que je comprenne.
J'irai peut-être voir le docteur Bouvier pour m'excuser.
oooOOOooo
Extrait des petits carnets noirs de S.L., 7 octobre 1963
L'enquête pour retrouver la personne visée par un assassinat est dans une impasse. Nous nous heurtons au silence des autorités américaines, qui refusent de collaborer. Ce n'est pas une surprise.
Il y a tout de même des avancées significatives alors que des cellules comme les nôtres voient le jour dans d'autres pays et tentent de s'organiser en réseaux, en mettant en commun les témoignages et les connaissances accumulés au fil des siècles. On me prend désormais moins pour un fou, mais je dérange toujours autant. Je m'en fiche, ce n'est pas ça qui va m'arrêter.
Ces progrès, nous les devons à l'Ordre des Gardiens qui coordonne toutes ces actions. Leur tâche n'est pas aisée, la prise de conscience du danger tarde. Il est encore difficile de travailler ensemble, mais j'ai bon espoir que nous puissions y aboutir un jour prochain.
J'ai tenté de joindre le Sénateur Summertime, le père de Meredith. En vain, on m'a éconduit. Je n'en suis pas étonné. L'enquête du F.B.I. a conclu que je suis un meurtrier et un fugitif. On me recherche toujours. J'encours la peine capitale si je mets les pieds aux States.
De ce fait, je suis obligé de rester cacher, mais je deviens un problème pour les autorités françaises. Je l'avais anticipé, j'ai pris mes précautions.
Advienne que pourra. Je ne céderai pas.
Le mois dernier, j'ai repris contact avec Marlène en lui faisant jurer de ne rien dire à Alice. C'est un risque que j'ai pris mais je voulais avoir des nouvelles, savoir si finalement Avril m'avait oublié. À quoi est-ce que je m'attendais ? Qu'elle ait tourné la page et qu'elle s'affiche joyeusement avec un autre ? Peuh ! À quelle jalousie morbide ai-je finalement succombé trois semaines plus tôt, en l'imaginant dans les bras d'un autre ? Cette idée m'a rendu presque fou. Je n'ai pas pu résister.
Je me suis rendu discrètement à Lille, au théâtre, et je l'ai aperçue. Elle était seulement en compagnie de son père. J'ai volé ces instants précieux à leur insu. Ça n'a duré qu'une dizaine de minutes, mais je n'ai pas vu Alice sourire une seule fois, comme si sa joie de vivre s'était envolée par ma faute. Je l'ai trouvée pâle et distante. Imbécile que je suis... Cela fait trois mois, et elle pense toujours à moi, comme je pense toujours autant à elle. Ça ne facilite pas les choses. Depuis, son visage triste me hante la nuit.
J'ai recommencé à boire.
Je suis pathétique.
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 8 octobre 1963
Il m'a fallu trois jours pour me décider finalement.
Sans surprise, Bouvier m'a jetée dehors.
Je suis allée au dispensaire, où un jeune médecin, le docteur Falgan, m'a examiné au bout de deux heures d'attente stressantes, pendant lesquelles j'ai angoissé comme une folle. Tout à coup, il devenait vital que j'aie des réponses.
J'ai pleuré quand il m'a donné son stéthoscope et que j'ai pu entendre les battements de cœur de ce bébé.
Je suis réellement *enceinte*.
D'un peu plus de quatre mois, d'après les souvenirs de nos derniers rapports. Comment j'ai pu passer à côté de l'absence de menstruations durant toute cette période ? J'en suis atterrée. Le choc de la séparation, m'a t'il répondu. J'étais comme absente de mon propre corps.
J'ai tout raconté à ce parfait inconnu qui a fait preuve de compréhension. Il n'a porté aucun jugement, il m'a simplement dit de saisir cette chance, comme une revanche sur le destin.
C'est sûr, j'ai pris un gros coup sur la tête aujourd'hui. J'en suis encore toute bouleversée. Ce bébé, c'est inespéré, impensable. Je pense à Swan et je me plais à imaginer ses réactions, si jamais... Stop ! Inutile d'aller par là ! Il ne fera jamais partie de ma vie ou de celle de cet enfant. Et puis, lui et un môme, nan ! ça fait deux !
Je ne suis pas sûre que « ce soit la meilleure chose qui me soit arrivée », comme dit Marceline, mais c'est ça va être un sacré changement !
J'ai presque hâte.
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 18 octobre 1963
Mon corps s'est transformé d'un coup en une dizaine de jours. Je m'observe avec fascination dans le miroir. J'ai un sacré petit bidon de profil maintenant, des seins qui ont doublés de volume, et je mange comme quatre, comme si je rattrapais le temps perdu !
Marceline m'a donné une crème pour la peau, tellement elle tire de partout ! Elle me prodigue des conseils, telle une mère. C'est très étrange d'être entourée comme ça, moi qui n'ai jamais connu l'amour maternel. Tout le monde est heureux et me dit que ce manoir va enfin revivre.
Je suis dépassée, tout va trop vite d'un coup. Pour me rassurer, mon père n'arrête pas de répéter que je vais être une maman formidable. J'ai l'impression qu'il revit lui aussi. Il a l'opportunité inespérée de s'occuper d'un enfant, alors qu'il a toujours regretté de ne pas en avoir vu grandir sous son toit.
C'est vrai que ce bébé me donne une nouvelle raison d'être. Tout l'amour que j'ai en moi, je veux le lui donner. Contrairement à ce qu'a connu ma mère, je ne vais pas l'élever seule. Il sera choyé par tous. Je lui donnerai tout.
Sauf un père...
oooOOOooo
Extrait des petits carnets noirs de S.L., 7 novembre 1963
Les nouvelles en provenance des États-Unis ne sont pas bonnes. Le Consortium nous a mis en échec en nous lançant sur une fausse piste. Même si le nombre de cibles potentielles a diminué, nous devons reprendre une partie de l'enquête dans les détails pour ne rien laisser au hasard.
C'est une course contre le temps et nous nous livrons désormais une guerre de désinformations. J'essaie de mobiliser un maximum de nos sources, mais tout ce que je reçois ces derniers jours, est contradictoire. Nous piétinons.
J'en sais davantage désormais sur les créatures extra-terrestres, leur nature et comment nous pouvons les combattre. Nous avons fait la désagréable découverte que nous redoutions, à savoir que tous les pays ou presque ont eu affaire avec ces aliens depuis des temps immémoriaux. Tous en conservent des traces culturelles, des légendes et des histoires affabulées, de très rares archives relativement récentes. Les apparitions de ces êtres sont probablement sous-évaluées.
En U.R.S.S, il existe un groupe équivalent au Consortium. Ils en sont encore à rattraper leur retard sur les américains et dieu merci, sont sujets à une lutte d'influence au sein même de leur organisation. La nature du régime soviétique est un frein à l'emprise qu'ils pourraient exercer sur le gouvernement, malgré la corruption qui gangrène le Politburo. Le K.G.B. les a en ligne de mire, et c'est tant mieux.
La France n'est pas épargnée. Nous avons démantelé une secte, dont le chef recevait ses ordres d'un « guide suprême ». Évidemment, nous n'avons pu mettre la main sur cet individu. Il s'est enfui. C'est probablement quelqu'un qui, comme moi, a été « colonisé ».
Nous nous sommes procurés de « l'huile noire ». À chaque fois, elle a réagi en ma présence, comme si j'avais été « marqué ». Je ne ressens que du dégoût, pas une quelconque osmose, comme semble le croire nos scientifiques chargés de l'étudier. Ils ont sans doute peur que je m'associe à cette chose répugnante et ne me laissent jamais seul avec elle. Il n'y a pas de danger que ça arrive ! Jamais plus je ne laisserai ces monstres m'approcher. À la moindre alerte, elle sera détruite. Et probablement, moi avec.
oooOOOooo
Extrait des petits carnets noirs de S.L., 19 novembre 1963
Nous avons reçu des nouvelles alarmantes : le Consortium est sur le point de passer à l'action. Nous mobilisons tous nos contacts pour qu'il essaient de convaincre les cibles potentielles de se protéger.
Elles ne sont plus qu'au nombre de trois, mais chacune refuse d'écouter nos avertissements et compte bien continuer à mener ouvertement ses combats.
A commencer par la plus puissante d'entre elles, le président des États-Unis lui-même. Je suis persuadé que Kennedy est en danger, bien qu'on me soutienne le contraire. Il est adulé dans son pays, a une côte de popularité énorme et il compte bien se représenter pour un second mandat. Personne n'a intérêt à le faire disparaître. Argument ultime : son Secret Service est là pour le protéger.
Je ne suis pas d'accord. Il gêne le Consortium qui cherche à prendre le pouvoir et à faire basculer ce pays dans le chaos. Ce n'est pas Martin Luther king, ou ce Malcolm Little, qui sont visés. Au contraire, ces apparents fauteurs de troubles, vont agir dans le sens du Consortium en déstabilisant toute la société américaine avec leurs idées révolutionnaires. Ce sont des écrans de fumée, destinés à masquer les véritables intentions de ces criminels.
J'ai beau crié au loup, argumenté, personne ne prend au sérieux cette menace et le scénario qui en résulterait si jamais Kennedy venait à disparaître.
Nous sommes peut-être à l'aube d'un changement.
oooOOOooo
Extrait des petits carnets noirs de S.L., 20 novembre 1963
Marlène m'a appelé ce matin.
Alice est à l'hôpital. Hier soir, elle est tombée dans les escaliers. Elle serait restée inconsciente quelques minutes, mais « dans son état, vous comprenez... »
Le message laconique de Marlène s'arrête là. La communication a brusquement été coupée.
Bon Dieu ! Qu'est-ce qu'elle a bien voulu dire par là ? Voilà des heures que j'essaie de la joindre pour prendre des nouvelles. Sans succès. Je tourne comme un lion en cage dans mon bureau.
Le moment est mal choisi, je dois me concentrer sur mon travail, mais j'en suis incapable Je me retiens de prendre le téléphone et d'appeler tous les hôpitaux du Nord.
« Dans son état »... ?
oooOOOooo
Extrait du journal intime d'Alice Avril, 20 novembre 1963
Je suis clouée au lit pour quelques jours, sur ordre d'un médecin qui ne veut prendre aucun risque à ce stade de la grossesse. Il a tout de même accepté que je rentre chez moi avec ordre formel de me reposer ! Par prudence, Arthur a engagé une infirmière. Me voilà affublée d'une garde chiourme ! Déjà que Marceline passe me voir toutes les heures, ça va vite devenir pesant !
Malgré mes contusions et mes courbatures, je vais bien. Ma cheville endolorie est toujours gonflée et sous poche de glace. Et surtout, bébé vit sa vie dans le ventre de maman !
J'ai eu peur pour lui. Cette chute m'a fait prendre conscience à quel point je veux cet enfant. Je l'aime. J'ai des responsabilités envers lui. Je dois faire attention.
Comme j'ai changé en un mois !
Comme j'ai changé en un an, devrais-je plutôt dire ! Tout a basculé à l'instant où j'ai retrouvé Arthur, où Laurence s'en est allé, où je l'ai rejoint aux U.S.A. et où nous sommes devenus intimes. La vie réserve décidément de sacrés surprises !
Il m'arrive de plus en plus souvent de me demander comment je réagirais si je savais où Swan se trouvait. Lui écrirai-je pour lui dire que je porte un enfant de lui ? Essaierai-je de le convaincre de revenir ? En toute honnêteté, je ne sais pas.
C'est même bizarre à y réfléchir, je n'ai tout à coup plus envie de partager ce petit être qui n'appartient qu'à moi. C'est totalement égoïste de ma part, mais lui, n'a t-il pas faire preuve d'égoïsme en ne pensant qu'à lui et en me quittant ?
L'instant d'après, je m'en veux de penser ainsi. Quand je regarde mon propre père et ses regrets, ai-je le droit de condamner mon enfant à grandir sans le sien ?
Toutes ces réflexions me donnent mal à la tête et me fatiguent.
Après tout, le médecin a raison, pourquoi ne pas profiter de ce répit pour me faire dorloter ? Je vais rentrer dans mon sixième mois. Jamais je ne fais la sieste d'habitude, mais j'avoue que depuis quelques jours, je pique du nez quand je lis le journal, au son du balancier régulier de l'horloge du salon.
Marlène devrait passer me voir en soirée. Cela va me faire de la distraction.
En attendant, il ne me reste plus qu'à me laisser aller dans les bras de Morphée...
A suivre...
J'aime beaucoup le style épistolaire. On s'y livre beaucoup plus facilement et volontairement, puisqu'on est également son seul lecteur (en principe !). Et puis parler à la première personne, c'est tellement intime et vivant.
J'espère que vous appréciez cette petite balade dans les cœurs de nos deux héros. Ils ne vont bientôt plus être longtemps séparés, comme vous l'imaginez. Je vous prédis qu'il y en a un qui va prendre une sacrée claque !
À bientôt et meilleurs vœux pour cette nouvelle année !
