Chapitre 39 : Démêler le Vrai du Faux

Extrait du journal intime d'Alice Avril, 20 décembre 1963

Le temps n'efface rien. Pire, comme disait Faulkner, le passé n'est jamais mort, il n'est même jamais passé.

Les souvenirs gomment les années. Certains se transforment en cicatrices, plus ou moins profondes, plus ou moins vivaces. J'en ai de très anciennes, des laides, qui remontent à l'enfance, à ce que j'ai vécu à l'orphelinat, qui laissent encore aujourd'hui un goût terriblement amer dans la bouche. J'en ai aussi de belles de cette même époque, qui me font désormais sourire et me remontent le moral, que j'exhibe fièrement, parce qu'elles ont façonné la femme que je suis devenue. Les affreuses comptent tout autant, sinon plus, pour simplement rappeler les obstacles que j'ai dû surmonter pour en arriver là où je suis.

Les épreuves difficiles font grandir. On l'apprend tous de la façon la plus cruelle qui soit, à un moment donné ou à un autre. Paradoxalement, les échecs nous marquent davantage que la réussite, finalement très volatile. Les victoires, même petites, font notre fierté, non ? Alors pourquoi a t'on tendance à les oublier au fil du temps ? Parce qu'on est attiré par de nouveaux défis, en mettant la barre toujours plus haute, quitte à tomber ? Et là, j'en entends qui affirment : oui, mais ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort.

Tu parles d'un cliché qui se veut rassurant ! Ces gens se sont-ils seulement demandé un jour le prix à payer pour simplement se relever ? Tenter d'oublier ? Pardonner, et avancer enfin ? Rares sont ceux qui surmontent les drames. Ils plient, font le dos rond, pendant que la majorité sombre irrémédiablement en se fracassant l'âme et le cœur.

J'aime à penser que j'ai surmonté le pire, mais mes dernières cicatrices sont encore trop fraîches, trop fragiles. Elles craquent, révélant des plaies à vif qui saignent abondamment, et me laissent meurtrie au point que je me sens parfois brisée. Dès que je prononce le mot rupture, par exemple, j'ai l'impression que je m'arrache le cœur.

Et ces souvenirs, parlons-en ! Je maudis cette mémoire qui me fait revivre inlassablement les moments heureux avec Swan. C'est un bonheur fugace, empreint de nostalgie et de regrets. Je devrais chérir ces instants de rare complicité et m'en nourrir pour rebondir. Seules les épreuves auxquelles Swan et moi avons fait face ensemble, trouvent grâce à mes yeux. Comme pour mieux nous souder, nous enchaîner l'un à l'autre... C'est dans l'adversité que nous nous sommes révélés et construits. Aujourd'hui, ce sont nos fichus antagonismes qui nous séparent.

J'en suis à tenter de capturer un frisson disparu, une sensation fugitive, la douceur éphémère d'une caresse. Je me revois mendier pitoyablement une tendre attention de sa part, un léger sourire, derrière un œil pétillant de malice... Même ses sarcasmes à la con, de ceux qui me mettent hors de moi, j'en reprendrai bien ! Laurence me manque moralement, intellectuellement, affectivement, viscéralement, au point que je me sens vide et incomplète, comme si une partie de moi-même était partie avec lui. Je suis désorientée sans ma boussole, mais je ne suis pas encore prête à lui pardonner.

C'est probablement ce que je dois faire pour avancer, mais la colère est encore trop présente. Elle est facile, parce que c'est ce que Laurence a toujours suscité en moi depuis le premier jour, et c'est à elle que je me suis raccrochée pour tenir. Il est simple de s'abandonner à une habitude si bien ancrée, presque un réflexe de survie, surtout quand Swan a trahi ma confiance.

Pourquoi le croirais-je maintenant quand il affirme vouloir se racheter, quand il m'annonce qu'il tient encore à moi ? Pourquoi voudrais-je encore me faire du mal ? Franchement, il faut être complètement givrée pour s'accrocher, non ?

Et s'il était sérieux ? S'il voulait vraiment s'engager ? Haha, Laurence, s'engager ? Et avec moi, qui plus est ? Honnêtement, à l'heure actuelle, il y a plus de chances qu'il couche avec la reine d'Angleterre, qu'on se remette ensemble !

(Pourtant, c'est ce que je disais déjà l'année dernière, et on voit le résultat aujourd'hui...)

Extrait des petits carnets noirs de S.L, 20 décembre 1963

Tous mes collaborateurs ne parlent que du Noël approchant et se réjouissent de retrouver leurs familles.

La mienne a explosé un après-midi d'été, alors que je n'avais que dix ans. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé livré à moi-même, bien trop jeune pour appréhender le monde seul, et trop âgé pour déjà savoir que plus rien ne serait comme avant.

J'ai à peine profité du bonheur de vivre entouré d'affections et d'amour, d'équilibre et d'apprentissages. Je n'ai seulement retenu qu'une famille est source de conflits, de malheurs et de souffrances. Je ne reviendrais pas sur le comportement ô combien désespéré et tapageur de ma propre mère, totalement à l'ouest, et sur une relation stérile et irrémédiablement compromise. S'est-on jamais compris, Alexina et moi ?

On ne choisit pas sa famille. Très vite, j'ai pris l'option de faire sans et de ne compter que sur moi-même. C'était oublier bien naïvement les nombreux incidents de parcours qui émaillent une existence.

A commencer par Maillol qui a remis en cause le schéma de mes interactions sociales et toutes mes certitudes fondées sur les bienfaits du célibat. Jamais je n'ai été aussi sûr de deux choses, après l'avoir rencontrée : celle d'être avec la plus belle femme qui me soit donnée d'aimer, et celle d'en faire ma compagne pour le reste de mes jours.

Euphrasie, tu étais mon havre de paix, le miroir de mon âme, mon alpha et mon oméga. Hélas ! Le destin s'est chargé de nous séparer, sonnant le glas de tous nos rêves de bonheur à deux.

J'ai cru ne jamais plus ressentir à nouveau cette émotion un jour. Lors de tes apparitions d'outre tombe, j'ai mis du temps à comprendre la leçon que tu tentais de faire entrer dans ma tête orgueilleuse et butée : je suis un être encore capable d'aimer et d'inspirer de l'amour.

Cela m'a nécessairement mené vers Alice dans un premier temps, quand j'étais perdu et troublé. Je me suis souvent demandé si cela aurait pu différent, si j'aurais pu être avec quelqu'un d'autre, mais toutes les réponses m'ont ramené vers cette maudite rousse, vers sa générosité débordante, son abnégation totale et insupportable ! La vérité, c'est que j'avais besoin de sa combativité et de son soutien indéfectible. Oui, moi, le misanthrope qui déteste être redevable envers quelqu'un, j'ai dû faire appel au fléau de mon existence, à ma meilleure ennemie, pour assurer ma santé mentale et ma survie !

À quel moment la nécessité est-elle devenue un choix délibéré ? Quand Avril a été là, sans rien attendre en retour ? Quand elle s'est donnée corps et âme, en se mettant elle-même en danger ? À quel moment ai-je succombé à l'amour qu'elle m'offrait et dont j'avais, au fond, si désespérément besoin pour me relever ? À quel moment m'a t-elle fait grandir, m'ouvrir et m'épanouir, comme si c'était dans l'ordre naturel des choses, un aboutissement entre nous ?

Pas plus aujourd'hui qu'hier, je ne saurais le dire. Avril m'a fait croire en un autre avenir, elle m'a redonné l'espoir que je pourrais repartir de l'avant, en m'appuyant sur un passé, non plus synonyme de souffrances, mais source d'inspirations et de forces.

En m'engageant auprès d'elle, j'aurais pourtant dû me douter qu'il allait me tomber une tuile sur la tête ! Championne du monde de la poisse, elle m'a habitué à enchaîner les déboires, à tel point que plus rien ne m'étonne de sa part ! C'est presque une seconde nature chez elle ! J'étais pourtant à mille lieues de m'imaginer qu'un enfant puisse sceller notre sort commun.

Même après quatre semaines de réflexions, je suis toujours ébranlé par cette nouvelle, et suis bien incapable de mesurer les conséquences pour mon futur.

Ma raison me crie de m'enfuir le plus loin possible et de ne surtout pas m'impliquer émotionnellement. Comble de l'ironie, je peux affronter n'importe quelle situation de crise en prenant des décisions difficiles, n'importe quel malfrat, même le pire des criminels, en mettant ma vie en danger, prendre des risques inconsidérés quand c'est nécessaire, mais la seule pensée de devenir père, avec ce que cela implique de responsabilités et d'incertitudes, me terrifie et me paralyse.

À coup sûr, l'ancien Laurence, celui qui est lâche et ingrat, celui qui ne se préoccupe de personne, hormis lui-même, n'y aurait accordé aucune attention. Je souffre aujourd'hui de ce que me dictent ma conscience et mon cœur. Le dilemme dure déjà depuis un mois, sans que je trouve une issue satisfaisante pour mon ego froissé.

J'ai goûté au bonheur retrouvé avec Avril, c'est aussi simple que ça. J'ai beau me faire tous les scénarios possibles, jamais je ne pourrais enlever cette sensation de bien-être, de légèreté, de jeunesse, que j'ai éprouvée avec elle pendant ces quatre semaines de cavale folle. Et si je me suis fais avoir comme un débutant, alors c'est que c'était écrit. Il était nécessaire que je retombe amoureux.

Je peine à croire ce que j'écris, mais pourtant, c'est la vérité. Fuir, renoncer à elle, comme me le souffle la raison ? Impossible. Elle m'a marqué.

Extrait du journal intime d'Alice Avril, 28 décembre 1963

Je suis bien morose et amère aujourd'hui.

Swan n'a pas daigné donner signe de vie, et cela me démontre bien à quel point il n'en a rien à faire de moi, de nous. Enfin, c'est clair : pour lui, notre famille n'existe pas.

Solidarité masculine oblige, mon père comprend sa réaction, le défend même. Arthur m'encourage même à aller vers le pardon, malgré nos différends.

Laisse-lui du temps pour se faire à l'idée qu'il va devenir père, me dit-il. L'homme que tu m'as décrit est fier, indépendant, mais il est aussi honorable et a le sens du devoir. Ouvrez les yeux sur ce qui est important pour chacun de vous, ce que vous représentez l'un pour l'autre. Si vous vous aimez encore, alors vous vous retrouverez.

En fait, il rejoue son histoire personnelle au travers de Laurence et moi. Il ne peut changer le passé, mais il peut encore agir sur le présent... mon présent. Il le reconnaît d'ailleurs, quand je lui demande pourquoi il n'a pas fait ce pas en avant vers ma mère, celle qu'il a aimé passionnément, il y a trente ans.

Parce que je me suis comporté comme un imbécile en fuyant, plutôt que d'affronter mes peurs, plutôt que de laisser parler mon cœur. Terrible aveu d'un manque total de courage, d'une fuite assumée sur le tard. Laurence est lâche lui aussi . Si je suis ce raisonnement, je ne vais jamais le revoir, d'autant que je ne sais pas s'il tient à moi un tant soit peu.

Têtu, Arthur ne lâche pas l'affaire et ajoute encore : Il est intelligent, il va finir par comprendre que fuir, c'est te perdre, toi, et perdre son enfant. Je ne crois pas que cela le laisse indifférent, que ce soit ce qu'il veut. N'oublie pas non plus qu'il a plus d'années derrière lui que devant, ça jouera dans la balance.

Arthur ne connaît pas Swan comme je le connais, le monstre d'orgueil qu'il est, avec un ego si démesuré qu'il est plus vaste que l'univers tout entier ! Il est capable de s'écraser le cœur plutôt que de montrer au monde extérieur une once de faiblesse !

Dans cette perspective inconnue, la meilleure chose que je puisse accomplir, c'est de faire un travail sur moi-même et d'accepter de laisser partir Laurence, surtout s'il n'est pas prêt à m'aimer. Si j'en arrive là, c'est probablement la chose la plus difficile qui me sera donnée de faire dans ma vie, et aussi la plus terrifiante. Ça signifie d'arrêter de donner mon amour à Swan en pure perte, d'arrêter de gaspiller mon énergie sur cet homme, en affection comme en colère.

À Arthur, j'ai bien réussi à pardonner son erreur, à ma mère, aussi. Pourquoi pas à Laurence ?

À cette pensée, je ne suis envahie que d'émotions négatives, de regrets, d'envie de hurler, de lui faire mal, comme il m'a fait mal. Ça bout sous la surface et je me retiens. J'ai le droit de sentir de la colère en moi, mais cela ne me donne pas le droit d'être cruelle.

Je dois reconnaître tout de même que Swan m'a rendu service sur un point : il a sorti mon pauvre cœur de l'hiver morne dans lequel il fonctionnait poussivement. Je l'ai senti se remettre à battre, à combattre même, pour affirmer qu'il est bien vivant et prêt à passer à l'offensive. L'espoir, cette petite flamme inextinguible, est bien la seule chose qui ne s'épuise pas et qui nous pousse à continuer toujours. Seulement... l'espoir est-il bon conseiller en me disant que je peux le faire, que je peux passer outre notre histoire ?

Inévitablement, la question de savoir si Laurence éprouve des sentiments envers moi, revient régulièrement me tarauder. Est-ce une torture supplémentaire que je m'inflige ? Est-ce une façon naïve d'être rassurée et d'espérer malgré la raison qui me pousse à l'oublier ? Les deux, probablement, mon capitaine.

Peut-être d'ailleurs que je me fais des nœuds au cerveau pour rien, et qu'il a pris du recul pendant ces quelques semaines d'absence ? Connaissant sa lâcheté, il va probablement m'annoncer qu'il renonce tout bonnement à jouer un rôle dans la vie de cet enfant. Franchement, hein ? Laurence et un bébé qui braille ? C'est totalement incompatible ! Haha ! Vivement que je puisse boire quelques verres pour oublier que j'ai pu croire deux minutes à cette idée complètement farfelue !

Trêve de plaisanterie, je vais d'abord penser à moi, à ce que je suis prête à accepter. À compter que je veuille de lui, à quel point suis-je prête à le laisser entrer de nouveau dans ma vie, sans me mettre en danger ? À la vérité, c'est probablement la chose la plus stupide et effrayante à faire. Je ne me fais pas confiance, parce que je ne suis pas prête à renoncer.

(Allez, merde, sois honnête avec toi-même)

Je l'aime encore. Et ce, malgré tout ce que ce salaud m'a fait endurer !

Extrait des petits carnets noirs de S.L, 30 décembre 1963

Mon dilemme prend des proportions inquiétantes et je n'arrive plus à tenir mes positions, concernant Alice et cet enfant... mon enfant. Je suis partagé, déchiré même, entre mon devoir et ma peur. C'est totalement irrationnel, alors que j'ai besoin de prendre une décision réfléchie, basée sur la logique, sur l'expérience.

Je me rends compte que l'on n'apprend pas à être parent, sauf à regarder les siens agir avec soi, et tenter de reproduire ce qui a fonctionné dans son enfance, en évitant les écueils. Je n'ai pas bénéficié de toute cette éducation fondatrice. J'ai grandi sans cellule familiale stable, sans mon père, disparu prématurément, sans ma mère, toute à sa douleur, au mieux, absente. J'ai fait comme j'ai pu avec le peu d'amour qu'elle m'a laissé.

La solitude a marqué mon adolescence, m'empêchant de fraterniser avec mes pairs, faisant de moi un désaxé, un ignorant des codes sociaux les plus basiques, des principes même pour évoluer en société. Même après toutes ces années, je feins de les posséder, c'est devenu un réflexe. Cette impression d'être en permanence décalé, à part, j'en ai fait une force, mais à quel prix ? Vouloir cacher ses blessures les plus profondes, ses sentiments, a fait de moi extérieurement un type froid, détestable, solitaire, tyrannique, qui fait fuir son prochain.

C'est une attitude que j'assume totalement. Sciemment, j'ai agi ainsi toute ma vie, selon ce principe immuable : on ne peut être aimé par quelqu'un, si on ne s'aime pas soi-même. De même pour cette autre adage : si tu veux qu'on te laisse tranquille, n'éprouve que de l'indifférence envers l'autre et ne t'y intéresse pas. L'empathie ? Quelle empathie ? Je m'en passe très bien ! C'était facile quand il ne s'agissait que de moi, mais maintenant ?

J'aurais bien besoin d'un manuel du savoir aimer ou du savoir être, mais il n'y en a pas ! Alice saurait faire. Elle sait déjà, il n'y a qu'à voir la volonté de lionne qu'elle affiche, comment elle est prête à ne rien lâcher pour son enfant. Avec sa combativité habituelle, elle force mon admiration. L'amour maternel, c'est un don que les femmes possèdent naturellement, même celles qui affirment le contraire (n'est-ce pas, Maillol ?). Contre ça, je ne fais pas le poids.

Et ce n'est pas l'entrée accidentelle de Thierry dans ma vie qui m'a préparé davantage à accepter cet engagement. Certes, les circonstances n'impliquaient pas de changements drastiques dans mon quotidien. La présence de mon fils a cependant perturbé bon nombre de mes principes. Avant de le reconnaître officiellement, et malgré mon égoïsme notoire, je me suis interrogé sur la place qu'un enfant occuperait auprès de moi. Simple curiosité, ou vrai désir ? Impossible de savoir démêler ce qui était de l'ordre du fantasme, et du devoir d'assumer des responsabilités paternelles qu'au fond, je n'étais absolument pas prêt à endosser à ce moment là.

Il était déjà trop tard pour Thierry, de toute façon. Il a grandi sans moi et m'a bien fait comprendre qu'il n'a nul besoin d'un père qui continuerait à briller par son absence. J'en ai éprouvé un sentiment mitigé, non de regret, mais celui d'un immense gâchis. J'ai répondu aux nombreuses questions qu'il se posait sur moi, sur mon parcours, il a répondu aux miennes, mais je demeure et demeurerai un étranger. Après les premières semaines, nous avons vite perdu contact, comme si chacun reprenait le cours normal de sa vie, sans bouleversements notoires.

Il a cependant entrouvert une porte et je me suis surpris à considérer ce chemin que je n'ai pas emprunté vingt ans auparavant. Encore une fois, il n'y a pas de regrets, seulement des réminiscences que j'ai refoulées rapidement, toute ma raison me criant que j'avais bien fait de ne pas déroger à mes principes premiers.

Je suis face à deux paternités avérées, et combien d'autres dont j'ignore l'existence ? Les conséquences possibles de mes aventures d'un soir ne m'ont jamais empêchées de dormir, mais il faut bien reconnaître que, malgré toutes mes précautions, il se peut que je puisse avoir une nombreuse progéniture. Dieu merci, les mères dans leur grande sagesse ne se bousculent pas pour me présenter leurs rejetons !

L'arrivée du bébé d'Alice me touche et soulève des questions qui sont liées à Avril elle-même. Partir loin d'elle, renoncer, c'est me résoudre à l'abandonner. Et cette fois, je le sais, je la perdrai définitivement, aussi sûrement que le soleil se lève à l'est tous les matins. Il y a un an, je me serai réjoui à cette idée, j'avais même mis un océan entre elle et moi ! Aujourd'hui, il m'est impossible de l'envisager. J'ai essayé en vain de l'oublier pendant ces six derniers mois. Ces sept années d'amitié chaotique, d'incompréhensions mutuelles, d'affection pour cette fichue emmerdeuse que j'ai tenté par tous les moyens d'écarter et de décourager ont abouti à quoi ? A ce qu'on devienne intimes, comme un pied de nez à l'univers tout entier ! La possibilité que je puisse la reconquérir, trotte en permanence dans ma tête, comme si je m'étais menti à moi-même pendant tout ce temps.

Aussi dingue que ce soit, cette damnée rouquine me manque, voilà la vérité. Si jamais elle entérine notre séparation, elle m'obligera à déployer tous les moyens en ma possession pour lui prouver que je la veux, elle, et pas seulement, elle. Rester, c'est les accepter tous les deux, elle et l'enfant.

Je suis prêt à me battre, si nécessaire. Il ne sera pas dit que je n'aurais rien tenté pour sauver ce qui peut l'être encore.

Extrait du journal intime d'Alice Avril, 4 janvier 1964

La nouvelle année démarre avec une surprise.

Swan a téléphoné. Il viendra ce dimanche. Il ne m'a parlé que deux minutes et s'est montré distant, presque froid, même en prenant de mes nouvelles. Je le sens pressé de passer à autre chose. Toutes mes vieilles angoisses ont resurgi et je ne suis plus que questionnements.

Je n'ai guère été plus ouverte, en réalité. Nos peurs respectives nous empêchent probablement de nous exposer. Il faudra que je lui parle, ne rien omettre de tout ce que je me dois de lui dire, sinon nous passerons l'un à côté de l'autre, et nos regrets n'en seront que plus vifs.

Pour le moment, laissons-lui le bénéfice du doute sur ses intentions.

Ces deux journées d'attente vont me paraître interminables.

oooOOOooo

Le dimanche arriva enfin avec son lot de tensions. Toute la matinée, Alice s'activa comme jamais, veillant à ce que tout soit prêt pour l'arrivée de son... à la vérité, elle n'arrivait pas à le qualifier correctement, alors elle s'en tint à « Laurence ». Même si c'était la réalité, le qualifier de « père de son enfant » avec tout ce que cela impliquait en terme d'engagement, lui semblait encore prématuré.

Vêtue d'une ample robe de grossesse d'un couturier parisien, elle l'accueillit sur le perron, alors qu'il sortait de sa Facel Vega, comme si rien n'avait changé en une année. Même costume bleu impeccable, même démarche assurée, il était le bon vieux Laurence qu'elle avait toujours connu. À un détail près : le magnifique bouquet de renoncules blanches et rouges vives qu'il tenait à la main, était exclusivement pour elle et ressemblait indéniablement à un geste d'ouverture.

En huit années, ce n'était que la seconde fois que Swan lui offrait des fleurs. Comme la première, allait-il lui présenter des excuses ?

Ils se saluèrent comme s'ils s'étaient quitté la veille et il vint même l'embrasser sur les deux joues, avant de lui tendre galamment le bouquet qu'elle reçut avec un sourire surpris et un remerciement. Pas un mot d'excuse cependant. Au contraire, fidèle à lui-même, Laurence jeta un œil moqueur sur sa silhouette et prit un air sarcastique :

« Quel tour de taille impressionnant ! Tu es sûre qu'il n'y en a qu'un ? »

« Qui sait ? Si ce sont des jumeaux, je paierai cher pour voir ta tête ! »

« Un seul rejeton me suffit amplement » grogna t-il, visiblement peu enchanté par cette perspective.

Alice ricana. Cependant, elle se sentit soulagée, tant la réponse de Swan trahissait son état d'esprit. Les yeux de l'ancien policier s'étirèrent d'amusement et son sourire se fit davantage affectueux.

« Dans le genre baleine à bosse, tu es resplendissante, Avril. »

« C'est toujours agréable de recevoir des compliments de ta part ! » ironisa t-elle. « Tu sais quoi ? Je m'en fiche, je vais bientôt me déplacer en roulant, alors personnellement, je me vois davantage comme une femelle éléphant de mer ! »

« Je confirme. Trait pour trait, rien ne jure ! »

Alice le fusilla du regard sans commenter.

« Manquent les moustaches » ajouta t-il, « mais elles feront leur apparition quand la sage-femme dira « Poussez ! »

« Très drôle... »

Toujours avec cette petite lueur ironique dans le regard, il continua :

« Tout se passe bien ? Tu ne te ressens plus de ta chute ? »

« Non, tout va bien. »

« Il te reste combien de temps avant de pondre ? »

« Haha ! Six semaines, tout au plus. »

À ces mots, le sourire de Laurence se crispa, signe que sous couvert d'ouverture, la tension était bien présente. Alice l'invita d'un geste à entrer et le mena au petit salon de jeu, lieu plus intime pour une conversation qui s'annonçait capitale pour leur avenir.

« Tu es seule ? »

« J'ai donné congé aux domestiques. Mon père est à Paris pour les vœux au personnel du siège. C'est une tradition à laquelle il ne déroge jamais. »

« Et comment ça se passe entre vous ? »

« On s'est ajusté plaisamment l'un à l'autre. Il est ravi de devenir grand-père et a retrouvé une nouvelle énergie. Rien que de le voir heureux, me rend heureuse. »

Il ne fit pas de commentaire. Alice lui proposa un whisky qu'il accepta. Elle se servit une tisane et vint s'asseoir à côté de lui sur le confortable chesterfield en cuir marron, devant l'âtre dans lequel brûlait un feu vif. Tranquille, Swan contemplait les flammes et attendait patiemment qu'elle reprenne la conversation à son compte.

Alice observa son profil romain, presque altier. Il semblait calme, tel qu'en lui-même.

« Et toi, comment vas-tu ? » finit-elle par lui demander, curieuse.

« J'ai connu des jours meilleurs. »

Immédiatement, Alice ressentit une vague d'inquiétude.

« Tu as toujours des soucis de santé ? »

« Pardon ? » Il fronça les sourcils, puis son visage s'éclaira en comprenant à quoi elle faisait référence : « Non, non, tout va bien de ce côté-là. C'est juste que... »

« Oui ? »

Devant son mutisme qui s'éternisait, Alice finit par s'impatienter.

« Tu es venu me dire quelque chose, alors ne tourne pas autour du pot. »

Il prit une inspiration.

« Je te confirme ce que j'ai dit le mois dernier : j'ai bien l'intention de reconnaître officiellement cet enfant. »

Le cœur d'Alice manqua un battement mais elle refusa de s'emballer. Cela ne signifiait en rien qu'il comptait jouer un rôle actif dans sa paternité.

« Je ferai cet effort, ne serait-ce que pour qu'il sache qu'il a un père, pour le voir grandir également, mais ne t'attends pas à ce que je sois présent au quotidien. Comme tu l'as dit si élégamment la dernière fois, toi et moi, c'est terminé. »

Alice masqua du mieux qu'elle put sa déception. Elle eut un sourire forcé et tenta de rester confiante :

« Je crois qu'en effet, c'est la décision la plus sage. Je te remercie de marquer ta volonté de vouloir exister à ses yeux. »

« Je ne tiens pas à passer pour le dernier des salauds. Tu risques fort de ne pas être très objective à mon sujet quand il te demandera de lui parler de moi. »

« Je ne ferai que dire la vérité. Les termes minable, lâche, mufle, coureur, enfoiré, risquent de colorer rapidement son vocabulaire. »

Laurence eut un sourire sarcastique, comme si l'idée lui plaisait.

« Je ne me gênerai pas pour lui vanter les innombrables qualités de sa mère. »

Cette fois, Alice serra les dents. Avec son arrogance coutumière, Laurence se leva et fit un signe vers la carafe en cristal. Avril hocha la tête et il se resservit de l'excellent whisky d'Arthur Grignan.

« Plus sérieusement, si j'ai tardé à répondre c'est parce que j'ai dû revoir mon organisation personnelle et professionnelle. Pour l'instant, je réside à Bruxelles. C'est temporaire. Je vais revenir m'installer à Lille, avec de fréquents séjours en Belgique. Si tu crois pouvoir te débarrasser de moi, tu en seras pour tes frais. »

« Je suppose que je dois me résigner à te supporter de nouveau ? »

Elle fit une grimace significative, comme si c'était la croix et la bannière. Encore ce regard brillant d'ironie et il se décida à l'asticoter :

« Je vais pouvoir critiquer ta façon d'élever ce bambin, sans en prendre la responsabilité directe. Je m'en réjouis d'avance. »

« Ne crois pas que tu vas t'en tirer à si bon compte, tu auras ton mot à dire sur tous les sujets. Et si on ne se met pas d'accord sur les décisions importantes... » Elle haussa les épaules. « … Et bien, ce sera mon avis qui tranchera. »

« Tu crois que je ne vais pas prendre à cœur les intérêts de mon enfant ? Je ne te laisserai pas faire n'importe quoi, Avril. »

« Mon enfant ? Tiens donc ! »

« C'est ce que tu veux entendre, non ? »

Alice réprima un sourire.

« Tu es une sacrée nuisance, Laurence, la pire épine dans le pied que je connaisse, de celle qu'on n'arrive jamais à enlever. »

« Mon dieu, je crois m'entendre... » murmura t-il en secouant doucement la tête.

Cette fois, elle se mit à rire.

« Et tu comptes t'impliquer de quelle façon ? »

« En le voyant régulièrement, en passant du temps avec lui... Avec toi, je suppose, dans les premiers mois. » Il parut mal à l'aise et grimaça. « Juste pour me faire à l'idée que ce bébé est autre chose qu'une boîte à bruits malodorante. »

« Si tu ne le fais pas de gaieté de cœur en lui prodiguant de l'amour, je ne vois pas comment ça pourrait fonctionner. »

« Je me cherche toujours » admit-il spontanément. « Ce processus d'intégration et d'interactions sociales fait partie de mon cheminement personnel. »

« Vers quoi ? »

Il reporta son regard vers les flammes et se tut. Alice l'observa avec surprise, en se demandant s'il était sérieux.

« Ne me dis pas que tu considères cet enfant comme une sorte d'expérience, un test ? »

Laurence soupira, puis se mit à marcher de long en large.

« La valeur des choses n'est pas dans la durée, Alice, mais dans l'intensité où elles arrivent. C'est pour cela qu'il existe des moments inoubliables, des choses inexplicables et des personnes incomparables. » Il prit une profonde inspiration. « Je ne te promets pas d'être à tes côtés dans un an, dans deux ans, dans cinq ans, ni même dans dix... Je veux juste être là, maintenant, pour profiter de l'instant présent. Je ne veux rien regretter. »

« Je te l'accorde, mais même si tu vis à Lille, je te connais suffisamment pour savoir qu'on finira par ne se voir qu'une fois par an, et encore ! Ce n'est pas ce que j'appelle s'impliquer. »

« Très bien, dis-moi ce que tu souhaites ! Mais rassure-moi, je ne vais quand même pas devoir t'épouser ? »

« Non, je ne nous imposerai pas cette épreuve pénible. »

Laurence fronça les sourcils.

« Tu es sûre ? Vis-à-vis du monde extérieur, comment justifieras-tu ton statut de mère célibataire ? »

« Je me fous bien du quand-dira-t'on ! Et je ne veux t'obliger à rien. Pour quoi faire, d'ailleurs ? Si c'est pour être la dinde de la farce à chaque fois que tu vas ramasser une femme quelque part, je préfère encore que tu sois libre. »

Laurence ne fit pas de commentaire sur ses éventuelles fréquentations.

« Et tu proposes quoi, alors ? »

« Après avoir lu un article sur les couples séparés avec enfants en Suède, j'ai eu envie de tenter une expérience... » Elle vit son visage s'assombrir. « Écoute moi d'abord, Swan, et je te montrerai ensuite. »

Elle temporisa, ménageant son effet :

« Qu'est-ce que tu dirais que nous partagions un grand appartement en ville, mais que chacun ait son espace privé bien à lui, pour conserver son indépendance ? »

« C'est quoi cette idée farfelue ? »

« De cette façon, tu pourrais aller et venir quand tu souhaites voir notre fils, et le garder quand... »

« Attends un peu ! notre fils ?! Et pourquoi pas notre fille ? »

« Appelle ça une intuition. Je suis persuadée que c'est un garçon. »

Il secoua la tête.

« N'importe quoi ! Tu sais que tes divagations ne reposent absolument sur rien de concret ou de scientifique ? »

Elle eut un grand sourire et le regarda tendrement.

« Et tu sais que tu ressembles furieusement à un futur papa impatient de voir arriver son bébé pour savoir enfin son sexe ? » se moqua t-elle.

« Impatient ? Ça m'étonnerait... » répondit-il, clairement pas enjoué.

Ils se dévisagèrent longuement sans se quitter des yeux, en exprimant des non-dits, puis il détourna le regard. Le moment passa.

« Alors, tu en penses quoi ? » Reprit-elle.

« Que c'est ridicule, bien sûr ! Un couple séparé, ne s'installe pas l'un juste à côté de l'autre ! »

« Un couple ? C'est ainsi que tu nous voyais ? »

« Avril, ne biaise pas, tu sais très bien que je ne t'ai jamais considérée comme une passante, mais comme une partenaire à part entière. Sept longues années à nous côtoyer et nous supporter, nom d'un chien, ça ne s'efface pas comme ça ! Et tu es toujours en vie ! »

À ces mots, Alice se crispa.

« Je ne vais tout de même pas te remercier pour cette marque d'attention particulière ? »

« Il y a longtemps que je ne me fais plus d'illusions ! Ça n'arrivera pas ! »

« Je t'aimais, Swan, mais toi, tu ne me l'as jamais dit. Alors non, je ne crois pas que tu m'aies considérée comme une partenaire. Une associée, à la rigueur ? Je me suis juste trouvée au bon endroit, au bon moment, pour que tu combles un manque affectif. »

« C'est ce que tu crois ? Je ne te l'ai jamais dit, mais ça ne veut pas dire que je ne ressentais rien. »

Alice détourna les yeux et eut un sourire amer, en secouant la tête comme si elle ne le croyait pas.

« Je t'ai aimée, Alice. Pas comme tu aurais aimé être aimée sans doute. Néanmoins, je t'ai aimée... et je t'aime probablement encore. »

Pour le coup, la rousse le dévisagea avec sidération et resta quelques secondes sans voix.

« Et il m'annonce ça, comme ça ?! Maintenant !? Tu es insensé, tu sais ? »

« Pas insensé, sincère. »

Cette fois, ce fut Alice qui se leva.

« Toi, sincère ? C'est la meilleure de l'année ! »

Elle commença à arpenter le parquet du salon en gesticulant, ce qui fit sourire Laurence : elle ressemblait à une toupie brinquebalante...

« Tu te rends compte de ce que tu es en train de faire, là ? Si tu m'avais dit ça, il y a six mois, alors je t'aurais accordé tout le temps nécessaire à ta guérison, sans poser de questions, sans remettre en cause ta loyauté ! Je t'aurais attendu ! Mais non, môssieur Laurence a préféré couper les ponts sèchement, sans rien expliquer, comme pour se prouver qu'il pouvait tout contrôler, comme avant ! C'est ça, hein, je ne me trompe pas ? »

« Alice... »

« Tu vois ce qui cloche entre nous deux ? On n'a jamais été synchro ! Tous les deux, on n'a jamais eu le même agenda ! » Elle secoua la tête, comme si elle n'y croyait pas. « Je suis folle de me lancer dans cette aventure avec toi, quand tout me crie que je suis en train de faire une connerie monumentale ! »

Laurence laissa passer l'orage, alors qu'elle marmonnait des mises en garde et des avertissements, qui s'adressaient davantage à elle qu'à lui.

« Tu es toujours le même minable » conclut-elle, une fois ses arguments épuisés. « J'aurais dû te laisser te débrouiller seul quand tu étais dans la merde, on n'en serait pas là aujourd'hui ! »

« Si c'était à refaire, tu referais la même chose ! » répondit-il sèchement, puis plus doucement : « Tu as agi selon ce que dictait ton cœur, Alice, c'est en ça que tu es unique, et je ne t'en remercierai jamais assez. »

La colère d'Avril retomba d'un coup devant ces paroles empreintes de vérité. C'était elle, qui donnait sans compter, qui se sacrifiait pour ses amis. Elle reprit sa place sur le canapé en méditant quelques instants là-dessus.

« Tu n'es pas le couteau le plus aiguisé du tiroir... » reprit-il en s'asseyant à son tour. Elle serra la mâchoire et se retint de l'insulter. « … Mais j'ai toujours été là quand tu avais besoin de moi ou pour sauver ta peau, Avril. Et toi, tu as fait exactement la même chose pour me sortir de là, parce que c'est notre pacte tacite, c'est comme ça que nous fonctionnons ensemble... Alors, c'est ensemble que nous affronterons ce nouveau défi, être des parents pour notre enfant. » Il marqua un temps. « S'il faut que je vienne habiter à côté de toi, alors je le ferai. Pour son bien. »

Alice secoua la tête, dépitée.

« C'est moi qui doute désormais du bien fondé de cette proposition. Pourquoi je m'imposerai ta présence, après tout ? Pourquoi je m'infligerai à nouveau cette torture ? »

« Parce que tu ne peux pas te passer de moi ? »

« Ne surestime pas ton charme, Laurence ! »

Il eut un sourire arrogant.

« Ainsi donc, j'ai du charme. »

« Rhaaa ! Tu es impossible ! Je ne t'aime plus ! Tu comprends ? »

« Alors pourquoi portes-tu toujours le pendentif que je t'ai offert ? »

Elle porta la main machinalement à sa gorge.

« Pour me souvenir de ne pas faire deux fois la même énorme bourde ! »

Deux fois... Alice se rendit compte trop tard qu'elle venait d'en révéler trop. Les yeux de Swan brillèrent et ils se dévisagèrent intensément en silence, chacun essayant de prendre l'autre en défaut, en cherchant à démêler le vrai du faux.

« Se dire nos quatre vérités, sur lesquelles on ne sera jamais d'accord, ne résoudra pas la problématique de fond » souligna t-il doucement sans relever davantage.

Il fit un signe vers le dossier posé devant elle, sur la table basse.

« Montre moi ce que tu as trouvé. »

« Comment tu sais ? »

Bref coup d'œil de sa part signifiant Je te connais...

« Tu es sûr ? » demanda t-elle, surprise par son revirement.

« Oui ! Allez ! Montre moi ! »

Elle sortit deux plans du dossier et les étala sur ses genoux en les mettant côte à côte. Il se pencha vers elle pour voir ce qu'elle voulait lui expliquer.

« J'ai trouvé deux appartements, à dix minutes à pieds de la gare de Lille. L'un donne sur cour, l'autre sur rue. Comme tu le vois, ils sont adjacents, comportent chacun un salon, une salle de bain, une cuisine et deux chambres, avec deux entrées indépendantes, qui ne donnent pas sur le même escalier, donc pas de danger qu'on se croise le matin ou le soir. Avec des travaux, on perce la cloison attenante ici... on met une porte et chacun peut accéder à l'appartement de l'autre, quand il le désire. Enfin, quand l'autre donne son accord. »

« Vraiment ? »

« Tu es libre de voir qui tu veux, comme je suis libre de fréquenter qui bon me semble. »

Laurence la dévisagea curieusement.

« Avril, tu ne crois tout de même pas que j'aurais envie d'inviter une femme, alors que tu es ma voisine ? »

Elle lui adressa un regard innocent.

« Ça te pose un problème ? »

« Les chambres ne sont séparées que par ce mur... Tu risques de prendre mal mes interactions sociales répétitives. »

Elle soutint son regard sans rien trahir et il finit par détourner les yeux, clairement embarrassé. Ce n'était que de l'esbroufe, il mentait sur ses intentions.

« Et je n'ai aucunement envie de savoir avec qui tu sors ! » ajouta t-il pour se justifier... une fois de trop.

« Pourquoi ? »

Cette fois, il ouvrit la bouche, resta sans voix et fronça les sourcils. Alice se mit à sourire devant son expression éberluée.

« Ça ne me regarde pas, enfin ! » finit-il par lâcher sèchement, preuve totale du contraire s'il en faut.

« Ça ne t'intéresse réellement pas de savoir avec qui la mère de ton bébé s'envoie en l'air ? »

Les yeux de Laurence s'écarquillèrent, puis lancèrent des éclairs. Sa mine s'assombrit d'un coup alors qu'il serrait la mâchoire. Cette idée le mettait visiblement hors de lui.

« … Moi, ça m'intéresserait de saborder tous tes plans d'un soir » se contenta t-elle de répondre avec malice.

Il comprit qu'il était tombé dans le panneau et, vexé, marmonna un « ça ne m'étonne pas de toi ! » acide, pendant qu'elle riait doucement.

« Pour en revenir à cet appartement en commun, je voudrais savoir si tu es partant ? Je peux convaincre mon père d'acheter ces deux biens, et...

« Pas question que je me fasse entretenir ! Je ne suis pas un gigolo !»

« Très bien, alors tu paieras un loyer. Il faudrait aussi qu'on fasse des travaux avant de pouvoir emménager. Ça peut prendre quelques mois, alors une réponse... »

« ... Tu me laisses y réfléchir, s'il-te-plaît ? »

Alice n'insista pas, et décida d'enchaîner.

« Il y a un autre sujet, qu'il faut qu'on aborde. »

« Pitié, si c'est encore l'une de tes brillantes idées, laisse tomber, Avril. »

« Non, quelque chose de plus prosaïque : le choix du prénom de notre enfant. »

Brièvement surpris, il considéra la question, puis lâcha un « Fais comme bon te semble » qui n'augurait rien de bon.

« Non ! Je ne veux pas que tu me fasses ensuite le reproche d'avoir choisi un prénom épouvantable ! » se mit-elle à protester. « C'est une décision qui doit se prendre en commun, sinon j'ai l'impression que tu t'en fiches comme d'une guigne et démontre que ton implication n'est pas si... »

« D'accord, Avril ! J'ai compris ! » la coupa t-il pour faire court.

Elle hocha la tête et reprit :

« Si c'est une fille, j'aimerais bien Andréa, Camille, Anne, Sophie, Charlotte... ou Sarah, comme ta tante. »

Swan se passa les mains sur le visage, en mode dépassé.

« … Si c'est un garçon, je verrais bien un petit Louis, Julian, Stephen, Gabriel ou Alexander... Tu as des préférences ? »

« Je n'en sais rien ! Je n'y ai pas pensé ! »

Alice eut la très nette impression qu'il était pris au dépourvu.

« Pas de pression, d'accord ? Je te laisse y réfléchir et tu me diras quand tu seras prêt, ok ? » Perfide, elle ajouta : « On pourrait aussi prendre les prénoms des grands-parents en second prénoms, Émilie et Alexina, par exemple ? »

« Surtout pas ! Ma mère serait trop heureuse ! »

« Enfin, Swan, tu ne crois pas qu'il serait temps d'enterrer la hache de guerre avec elle ? C'est l'occasion rêvée, non ? »

Il se contenta d'un regard noir pour toute réponse.

« D'ailleurs, il faudrait peut-être la prévenir qu'elle va devenir grand-mère ? »

« Certainement pas ! »

Cette fois, ce fut Alice qui le dévisagea froidement :

« Si tu ne le fais pas, c'est moi qui l'appelle ! »

« Je t'interdis ! »

« De quoi ? De le lui dire ? Swan, qu'est-ce que tu peux être puéril, parfois ! »

« Dixit la folle irresponsable qui ne se rend pas compte du cataclysme qu'elle va déclencher ! » ricana t-il. « Alexina ne nous lâchera plus, et franchement, je n'ai pas besoin de ça en ce moment ! »

Alice préféra ne pas insister pour l'instant et reprit :

« Si c'est un garçon, il pourrait avoir Arthur en second prénom et... il s'appelait comment ton père ? »

« Saint James » prononça t-il avec réticence.

« Hum ? Chic, mais pas facile à recaser ! » Elle le vit détourner le regard, comme il le faisait quand il refusait d'affronter un obstacle. « Swan, tu me promets d'y réfléchir ? Parce que sinon, j'ai l'impression que cet enfant est une notion totalement abstraite pour toi. »

« Tu ne crois pas que j'ai d'autres choses en tête, que de penser à un prénom ? »

« Comme quoi ? »

« L'endroit où tu vas accoucher, les premiers jours à la maternité, toute l'organisation à ton retour, les... trucs qu'il faut faire, dans ces cas-là ! »

« C'est déjà prévu, ne t'inquiète pas. »

« Ah, bon ? »

« Un prénom n'est pas anodin » dit-elle en revenant au sujet initial. « Ça va t'aider à réaliser que ce bébé est ton fils, ou ta fille. »

Pour la seconde fois, il se prit la tête à deux mains et elle mesura à quel point il n'était pas prêt.

« Hé, tout va bien, tu as le droit d'avoir peur. »

« Je n'ai pas peur ! »

« Tout ce qui nous dépasse, nous fait peur. C'est normal. »

Il se releva soudain et se mit à arpenter rapidement l'espace entre la cheminée et le divan, et vice-versa. Alice ne fit pas davantage de commentaires et attendit qu'il se calme. Quelqu'un en profita pour se manifester silencieusement... Avec un sourire, Alice interpella Laurence.

« Swan, approche. »

Il fronça les sourcils, indécis, puis devant le visage attendri de la rousse, il vint se rasseoir lentement à ses côtés. Alice lui prit la main sans un mot, pour la poser sur son ventre rebondi. Le premier réflexe de Laurence fut de la retirer avec sa brusquerie habituelle, mais soudain il écarquilla les yeux en sentant un coup de pied volontaire sous ses doigts. Il leva un regard étonné vers sa compagne qui le dévisageait en souriant légèrement.

« Papa, voici bébé... Bébé, c'est papa. »

Laurence fit la grimace devant cette introduction qu'il jugea ridicule. Le sourire d'Alice s'élargit, alors qu'un nouveau coup venait entériner la présentation officielle.

« Ça ne te fait pas mal ? » Demanda Laurence, curieux malgré tout.

« Non, c'est même une sensation plutôt... je sais pas comment la décrire... curieuse et agréable ? » Nouveau remue-ménage intérieur. « … Sauf quand il fait la java au beau milieu de la nuit et me réveille, ou quand il appuie sur ma vessie, comme en ce moment ! »

Elle changea légèrement de position. La surface du ventre d'Alice fut agitée et sembla se distordre. La main de Laurence glissa, apaisante, et son visage exprima de la fascination et de l'émerveillement.

Alice se félicita de pouvoir lui faire partager le quotidien de sa grossesse. Elle constata aussi que les yeux de Laurence brillaient intensément et qu'il était ému.

Effectivement, Swan se sentait submergé par une forte émotion indescriptible. Pour la première fois, sous sa main, ce bébé devenait réel et prenait l'identité d'un être à part entière. C'en fut trop. Il se leva brusquement et se détourna d'Alice pour masquer sa détresse soudaine.

Alice l'observa alors qu'il s'éloignait d'elle en lui tournant le dos, bouleversé. Elle lui laissa quelques instants pour se reprendre, alors qu'elle-même, souriait doucement en se massant le ventre.

« Pardonne moi... poussière dans l'œil. »

« Tout va bien » lui dit-elle tranquillement.

Elle se leva à son tour et lui fit signe.

« Viens, j'ai donné congé au personnel aujourd'hui, mais il y a ici quelqu'un d'autre que je tiens à te présenter. Tu me suis ? »

Sans un mot, Laurence l'accompagna jusqu'à la cuisine, où une vieille dame tricotait, assise au coin du feu. À leur entrée, elle se leva lentement et les regarda avancer, en se concentrant sur l'inconnu qu'elle dévisagea en se renfrognant.

« Ma chère Marceline, permettez-moi de vous présenter Swan Laurence. Swan, voici Marceline qui m'a aidée à traverser cette période difficile plus sereinement. Je ne l'en remercierai jamais assez. »

« Madame, je vous tire mon chapeau. Votre dévouement pour une cause perdue d'avance est remarquable. »

La réflexion caustique de Swan ne fit pas rire la vieille dame, qui plissa des yeux.

« Il parle toujours comme un livre, votre ami ? » demanda t-elle à Alice.

« Tout le temps. C'est très agaçant. Un vrai Monsieur Je sais Tout. » ricana la rousse.

Laurence lança un regard venimeux vers Avril.

« C'est votre automobile garée dans la cour ? » reprit froidement la vieille dame en s'adressant cette fois à Swan.

« Oui, pourquoi ? »

« Votre aspirateur à minettes, il faudrait en changer ! C'est pas un engin fait pour les jeunes enfants, ça ! Le landau rentre pas dans le coffre ! »

Alice se mordit la lèvre pour ne pas rire devant le franc-parler de Marceline. Surpris, Laurence s'apprêta à rétorquer, lorsque la rousse préféra intervenir :

« Chaque chose en son temps, Marceline. Swan tient beaucoup à sa voiture et il réfléchira à en changer quand le temps sera venu, n'est-ce pas, mon chéri ? »

Œillade surprise de Laurence, puis froncement de sourcils réprobateur. Un coup de coude d'Alice dans les côtes plus tard, il répondit précipitamment :

« Euh... oui ! »

La vieille dame considéra l'élégant Laurence de la tête aux pieds, sans cacher son mépris.

« Il ne faut pas trop s'attacher aux choses matérielles, comme une auto ou un beau costume, mon bon monsieur ! » Elle montra son ouvrage. « Je tricote une barboteuse bien chaude pour votre petit. Ça, c'est important ! »

« Dites donc, vous n'allez pas m'appr... »

« D'accord, Marceline, on va vous laisser continuer ! » l'interrompit Avril. « Il faut encore que je montre à Swan comment langer bébé et l'habiller ! Et c'est pas gagné, je vous assure ! »

« Mais, enfin... »

« Suivez le conseil avisé d'une vieille dame, monsieur Laurence : concentrez vous sur les liens et l'amour pour votre famille, c'est tout ce qui compte en ce bas monde ! »

Alice entraîna Swan hors de la cuisine. Laurence l'arrêta et se tourna vers la rousse :

« Tu peux m'expliquer ce qui vient de se passer ? »

« Treize enfants, une quarantaine de petits enfants et arrières petits enfants ! Marceline est la matriarche, par excellence, une vraie cheffe de clan à l'italienne ! Ajoute à ça quarante ans au service de mon père, et elle se permet de dire tout haut ce qu'elle pense tout bas ! »

« Je ne parlais pas de ça ! Pourquoi lui fais-tu croire que nous sommes rabibochés ? »

Elle passa son bras sous celui de Swan et eut un grand sourire.

« Parce que c'est le visage uni que nous allons tacher de présenter au monde ! Sinon, à quoi bon tous ces efforts ? »

« Uni ? »

Laurence la dévisagea comme si elle était devenue folle.

« Marceline a raison. Il est temps de grandir, Swan, et de ne plus jouer aux petites voitures ! »

« Peuh ! »

« Oh, ne fais pas cette tête ! Tu crois que j'ai le choix, moi aussi ? Elle a décidé de me prendre sous son aile et me rabâche sans cesse des trucs que tu peux même pas imaginer ! Il faudra t'y faire. »

« Plutôt mourir ! »

Alice gloussa.

« Tu sais quoi ? »

« Vas-y. »

« Je suis sûre que Marceline va s'entendre à merveille avec ta mère. »

Cette fois, Laurence ferma les yeux, avec une expression qui ne laissait planer aucun doute sur ce qu'il pensait. Alice éclata de rire.

A suivre...