Chapitre 40 : Quitte ou double ?
Le nouvel appartement d'Alice au cœur de Lille sentait la peinture fraîche. Cette odeur, somme toute pas si désagréable, marquait la fin de la première phase des travaux, et apportait une immense satisfaction à la jeune femme.
Avec fierté, Avril considéra les murs de son futur salon, puis le magnifique parquet en chêne blond, en se félicitant encore une fois d'avoir suivi les conseils de son architecte, Paul Delcourt. Les tons étaient harmonieux et modernes, chaleureux même, ils respiraient un confort auquel elle n'avait jamais eu droit. Elle prit conscience à cet instant précis, que c'était son vrai premier chez soi. Elle avait désormais hâte d'y emménager, alors que le jeune architecte lui détaillait les travaux qui restaient encore à faire dans l'autre appartement.
Ce dernier était un immense chantier poussiéreux, en plein devenir... comme son futur locataire ! Alice apprécia brièvement l'ironie du parallèle avec la personnalité de Laurence, avant de reprendre son sérieux devant l'ampleur de la tâche qui l'attendait. Le plus dur restait de convaincre son susceptible ex- d'y emménager en espérant que l'endroit lui plaise.
Alice avait décidé de mettre tous les atouts de son côté, et s'était inspirée du logement qu'il avait occupé à Washington. Elle avait voulu que cet appartement soit lumineux, classique et plus vaste que le sien, en profitant des belles hauteurs sous plafond. Les moulures y seraient mises en avant, ainsi que les imposantes cheminées en marbre restaurées dans chaque pièce, y compris celles des deux chambres.
Objet de fierté personnelle, la cuisine serait par contre résolument moderne et d'inspiration américaine, avec son îlot central révolutionnaire. L'implantation lui avait tout de suite plu quand elle l'avait découverte pour la première fois. Le petit menuisier lillois avait bien été perplexe quand elle lui avait exposé le projet, mais maintenant il était totalement emballé et lui avait fait des propositions audacieuses. Ça allait avoir de la gueule ! A coup sûr, Laurence pourrait y exercer ses talents de gastronome.
Si son alter ego savait qu'elle mûrissait ce projet depuis des semaines, il serait furieux ! Elle imaginait aisément la tête de Laurence avec son expression contrariée et ne pouvait s'empêcher d'en sourire.
Quand Alice lui avait présenté son projet trois semaines plus tôt, elle ne lui avait pas tout dit. Ces deux appartements étaient en réalité les bureaux qui avaient vu naître l'entreprise de son père près de quarante plus tôt. Siège historique de Grignan SA, Arthur avait fini par les acheter et les réunir comme un symbole de sa réussite. Jugés trop vétustes désormais, ils étaient à vendre depuis des années, quand Alice lui avait proposé de les transformer en appartements quelques mois plus tôt, bien avant le retour de Laurence dans sa vie.
L'opportunité avait été trop belle pour le futé Arthur Grignan qui voyait là une occasion inespérée de détourner l'attention de sa fille déprimée. Si elle se focalisait sur un projet, quel qu'il soit, et non plus sur ses problèmes personnels, alors son état psychologique dans ces instants critiques de sa vie, s'en verrait sûrement améliorer. Avec l'aide de son avocat, il avait donc procédé à une donation au bénéfice d'Alice, en lui laissant carte blanche pour la restauration des lieux. Il faisait d'une pierre, trois coups, car c'était aussi une belle preuve de confiance.
Consciente de cet enjeu, Alice s'était emparé à corps perdu de son projet et avait embauché un cabinet d'architecture réputé de Paris. Ils avaient tout rasé pour dégager de belles surfaces et permettre l'aménagement de deux beaux appartements modernes, séparés par un couloir privé.
Fière du résultat, la jeune femme avait hâte de montrer son futur logement à son amie Marlène, qui allait arriver d'un moment à l'autre. Il lui restait encore à caler la livraison des meubles auprès d'un prestigieux fabricant régional. Ce serait l'affaire d'une dizaine de jours. Elle pourrait emménager en attendant que bébé pointe son nez, et livrer quelques articles qu'elle avait sous le coude depuis un moment.
Alice avait conscience que cette décision ne plaisait guère à son père, qui l'aurait bien vue dans le rôle plus « traditionnel » d'une mère au foyer exclusivement consacré à son enfant. La perspective qu'elle élève seule son petit fils ou sa petite fille loin de lui, l'avait également fait tiquer. Pour tout dire, il aurait préféré que la future mère reste auprès de lui au manoir Grignan... en famille. Indépendante dans l'âme, Alice n'avait pas cédé, surtout qu'elle avait concocté un tout autre plan pour ce second appartement et qu'elle espérait y loger le père de son enfant. Dans cette négociation entre le père et la fille, Arthur avait seulement obtenu qu'Alice emploie une cuisinière, qui serait aussi chargée de veiller sur l'enfant quand la journaliste travaillerait.
Avril avait donc la pression pour convaincre Laurence d'être à ses côtés. Même si elle l'avait senti sur le point de basculer la dernière fois qu'ils s'étaient vus, elle savait que l'équilibre entre eux était fragile, et qu'il pouvait à tout moment « laisser tomber ». Cette idée était par trop préoccupante et inquiétante, aussi refusait-elle de l'envisager, car elle marquerait la fin définitive de leur histoire.
La sonnette retentit, interrompant le cours sombre de ses pensées. Alice se précipita et ouvrit la porte de façon enjouée.
« Salut Marlène ! Tu arrives à point nom... »
Le regard d'Alice se figea sur la haute silhouette postée derrière la blonde, dans la pénombre de la cage d'escalier. Laurence... Un grand blanc envahit l'esprit de la rouquine alors qu'il s'avançait avec son assurance ordinaire.
« Bonjour Avril... » Un regard appuyé sur sa silhouette, comme s'il la découvrait pour la première fois. « … Dieu du ciel, on dirait que vous allez exploser ! »
Alice eut un sourire figé devant sa muflerie coutumière si caractéristique.
« Laurence... »
Le sourire de Marlène se figea et elle déchanta quand elle vit la tête peu ravie d'Alice.
« Tu ne m'en veux pas, j'espère ? J'ai parlé à Swan de notre rendez-vous et il mourrait d'envie de découvrir ton futur chez-toi. »
« Je ne pouvais pas manquer l'opportunité de voir comment vous avez tourné, Avril » renchérit suavement son ex- sur un ton totalement hypocrite.
Alice se raidit immédiatement.
« C'est toujours un plaisir, Laurence » balbutia t-elle d'un ton qui dénotait tout le contraire.
« En ce qui me concerne, jamais ! Bon, vous nous laissez entrer ou vous comptez nous faire prendre racine sur le palier ? »
« Oui, pardon ! »
Alice s'écarta et les laissa passer en croisant le regard fourbe de Laurence.
Merde ! Je viens encore de me mettre dans de beaux draps !
Sa présence en ces lieux ne pouvait pas plus mal tomber, surtout quand elle lui avait partiellement caché la vérité. Sans compter que Marlène ignorait toujours le lien inédit qui les unissait désormais tous les deux... L'une dans l'autre, la situation était potentiellement explosive !
« Et bien... voilà ! » se contenta de dire une Alice prise au dépourvu.
Marlène s'avança dans le salon vide en observant le moindre détail et les couleurs, et en appréciant l'ambiance qui s'en dégageait. Son sourire alla en s'élargissant, mais Alice n'en avait cure, perdue dans des pensées contradictoires qui s'entrechoquaient, urgemment à la recherche d'une solution pour éviter une catastrophe programmée d'avance.
Déjà qu'elle n'osait pas tourner la tête vers Laurence ! La rouquine sentait peser sur elle le regard de Swan, hermétique à l'atmosphère de la pièce.
« Comme ça s'harmonise bien ! Alice, c'est toi qui as choisi ces couleurs ? »
« Sur les conseils du décorateur, oui » répondit elle machinalement.
« Ce salon est fini ? »
« Il ne reste plus que des détails à peaufiner. En principe, je pourrai emménager avant la naissance... Enfin, si bébé m'en laisse le temps, le terme est prévu dans trois semaines. »
« C'est beau, hein ? » demanda Marlène à Laurence qui fit seulement la moue. Imperturbable, elle poursuivit : « Je peux voir les autres pièces ? »
« Bien sûr, Marlène. Vas-y, on te rejoint. »
Alice et Swan attendirent que la blonde ait disparu. Aussitôt, devant le mécontentement affiché par son ex-, Avril leva les mains pour se dédouaner, tandis qu'il croisait les bras sur sa poitrine dans l'attente d'une explication.
« Ce n'est pas ce que tu crois. »
« Comme Saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. Alors ? »
« Ce sont les anciens bureaux de la société de mon père. Arthur ne parvenait pas à les vendre en l'état, alors je lui ai suggéré de les transformer en appartements. En plein centre ville, dans un quartier recherché, ça allait se vendre comme des petits pains... C'était bien avant de savoir que j'étais enceinte et de te revoir ! »
« Tu m'as proposé sciemment d'y emménager sans me dire ce que tu avais réellement en tête. »
« Ça changeait quoi ? Si je ne me trompe, tu ne t'es engagé à rien ? »
Impassible, il se contenta de dévisager Alice. Marlène revint sur ces entrefaites et ils reprirent leur indifférence coutumière.
« Oh, il faut absolument que vous voyiez la future chambre du bébé ! » s'écria la blonde avec enthousiasme. « Quel adorable cocon ! Il va être tellement bien ! »
« Merci, Marlène, mais je préfère m'abstenir d'y pénétrer. »
« Allez, venez, vous n'êtes tout de même pas allergique aux chambres d'enfants ? »
« Seulement au terme enfant, Marlène. »
Alice se crispa devant ce coup bas et tacha de faire bonne figure. Devant l'insistance de la blonde, Laurence découvrit à contrecœur la petite pièce claire avec son parquet couleur miel, et son ambiance très chaleureuse.
« Je ne voulais pas la genrer, alors j'ai opté pour de la simplicité, et surtout, de la luminosité » expliqua Alice, qui tachait de masquer son malaise avec des bavardages. « Il ne reste plus qu'à poser les rideaux, rajouter des accessoires par ci, par là, choisir un bel abat jour, et ce sera fini... Et déballer les cartons, bien sûr ! »
Ils se trouvaient tous à même le sol, en attente d'être ouverts.
« Tout est déjà prêt, à ce que je vois » remarqua froidement Laurence en regardant le petit berceau avec ses jolis voiles blancs qui trônait déjà dans un coin, prêt à l'emploi, tout comme la commode en bois blanc sur laquelle reposait une modeste table à langer.
« Bébé peut arriver n'importe quand. »
Alice le vit prendre une profonde inspiration, et constata qu'il était toujours aussi peu à l'aise avec cette idée de paternité. Comme elle le pensait, ça n'allait pas être simple.
« Vous ne préférez pas vous installer chez votre père dans les premières semaines ? » demanda t-il soudain.
« Non, je veux avoir mon indépendance. Et puis, Arthur va souvent être sur Lille pour ses affaires, même s'il est davantage en retrait désormais. On ne sera jamais bien éloigné l'un de l'autre. »
« Tu ne m'avais pas parlé d'un second appartement mitoyen? » demanda Marlène. « Ce serait pour lui ? »
« Euh... On cherche un arrangement. »
Alice jeta un coup d'œil vers Laurence, impassible. De toute façon, tant que Swan ne donnait pas son accord, l'appartement pouvait être occupé par n'importe qui, non ?
« Les rénovations de l'appartement ont commencé il y a quelques semaines seulement » précisa t-elle. « C'est un vrai chantier ! »
« Allons le voir » ordonna Laurence.
Misère ! Tout ce que je voulais éviter !
« Laurence, il vaudrait peut-être mieux revenir quand il sera terminé ! »
Trop tard, Swan était déjà reparti vers le salon et les filles furent contraintes de le suivre. Il passa la porte de communication, se retrouva dans un couloir sombre, sorte de sas, avant de pénétrer dans l'autre appartement.
Il y faisait à peine plus clair que dans le couloir. Sous les lumières des baladeuses, des ouvriers s'activaient en enduisant les murs de plâtre, montés sur de petits échafaudages mobiles. Seul le plafond avec ses moulures blanches était déjà apprêté, en attente d'être peint. Les deux cheminées avaient été démontées pièce par pièce, et il ne restait plus que de vastes trous béants noirs où apparaissaient quelques briques. Partout, ça s'activait et ça tapait, entre des monticules de débris et une poussière envahissante. Difficile de se faire une idée de ce que cela deviendrait, vu l'état général de délabrement de la pièce !
En faisant attention où il posait les pieds sur le vieux plancher blanchi et défoncé par endroit, Laurence s'approcha d'une fenêtre qui avait connu des jours meilleurs et observa la cour en contrebas.
« Tout est à refaire ici, mais cet appartement sera tout aussi confortable que le mien ! » s'empressa de dire Alice. « On va démolir une partie du mur extérieur pour faire entrer davantage de lumière par une nouvelle fenêtre... Ici, ce sera le salon / salle à manger... » La rousse s'enthousiasma soudain : « En parlant de manger, vous verriez ce que j'ai prévu pour la cuisine ! Venez voir ! Ça ne ressemble à rien de ce que vous avez connu, c'est prévu pour quelqu'un qui adore faire la popote, ça va être superbe ! »
Laurence lui lança un regard perçant. Alice devina ce qu'il mourrait de lui dire et les entraîna tous deux dans la pièce plus vaste qu'une cuisine ordinaire. Les servitudes apparaissaient au sol, ainsi que les prises de courant et les fils qui pendaient encore. L'électricité et la plomberie venaient tout juste d'être refaites. Les murs étaient dans un état lamentable et avaient besoin d'être rebouchés et enduits. Ça ne ressemblait à rien, mais Alice était enthousiaste. Elle leur montra les plans définitifs posés sur une vieille table branlante.
« Je souhaite mettre des placards partout, dans un style scandinave très épuré... Là, il y aura un îlot central, c'est un meuble rehaussé pour travailler confortablement, et je vais mettre un piano, et une grande table ici... »
La blonde dévisagea Alice avec confusion.
« Un piano ? Que vient faire un piano dans une cuisine ? »
« Un piano de cuisson, Marlène. Quatre feux avec une grande cuisinière et un four, le top du top, c'est ce que les cuisiniers dans les grands restaurants utilisent. »
« Catégorie dans laquelle vous n'entrez pas, Avril. Vos talents culinaires se limitent à faire bouillir de l'eau, et encore... »
« C'est vrai que je préfère m'empiffrer, mais si on me montre comment faire, je peux très bien apprendre » lui rétorqua t-elle, en le défiant du regard.
Laurence adopta une expression clairement dubitative. Alice essaya de garder son calme.
« Je voudrais que cette cuisine soit une agréable pièce de vie, qu'on s'y sente comme chez soi... »
Le message fut parfaitement compris par l'intéressé qui la fixa quelques secondes de plus que nécessaire. Alice tenait à sa présence en ces lieux, en mettant tous les atouts de son côté.
« Pour l'instant, il y a encore pas mal de travail » souligna Marlène.
« Cette pièce sera achevée dans une dizaine de jours. Les meubles sont réalisés sur mesure par deux ébénistes, mais ils ne seront pas installés avant quelques semaines. »
Elle leur fit signe de les suivre à nouveau dans la pièce principale.
« … Que pensez-vous de la surface de ce salon ?
« Vous avez abattu des cloisons ? »
« Oui, pour bien mettre en valeur la hauteur sous plafond conséquente. Ce sera à la fois classique et moderne, sobre et bourgeois. Le parquet va être déposé, et remplacé par un nouveau, en chêne massif, le même que celui dans mon appartement. »
« Ça va être beau ! » s'extasia Marlène en se projetant.
Merci, mon dieu ! pensa Alice, soulagée par le soutien inconditionnel de son amie.
« Quelle couleur avez-vous choisi pour les murs du salon ? » demanda un Laurence, finalement curieux.
« Grise. Les encadrements de portes seront peints en blanc. Je le veux neutre, chic, un intérieur plutôt sobre. »
Il fit clairement la moue.
« Pourquoi ne pas plutôt le peindre en rose ? »
Alice eut un moment d'incertitude et se demanda s'il ne se moquait pas d'elle.
« Du rose ? » fit-elle avec une grimace.
« Pourquoi pas ? »
« Vous, Laurence, vous vous projetteriez dans un appartement rose ? » demanda t-elle alors pour le provoquer.
« Absolument pas ! Rose, gris, vert, bleu, peu importe ! J'aime voir les gens passer dans la rue, regarder la vie autour de moi. Ici, j'ai l'impression d'être dans une tombe ! »
Vexée, Alice ravala sa déception, tandis que Marlène souriait.
« Ne fais pas attention, Alice... Gris ou rose, moi, je m'y verrais très bien ! En fait, ça me plairait d'habiter juste à côté de toi, surtout si tu as besoin d'aide avec le bébé. Avec Mathieu, mon fiancé, on cherche un nouvel appartement pour nous installer, quand nous serons mariés. Celui-ci serait parfait ! »
Surprise, Alice ne retint qu'une chose :
« Vous allez vous marier ? »
« En juillet prochain. Vous êtes les premiers à qui je l'annonce ! Et bien évidemment, je voudrais que mes amis les plus proches, vous, soyez mes témoins... Si vous êtes libres, bien sûr ! »
Laurence et Avril se lancèrent un coup d'œil avec appréhension.
« Évidemment ! » Alice s'éclaircit la voix. « Oh, Marlène, c'est formidable ! Félicitations ! Je suis tellement heureuse pour toi ! »
La rousse se précipita dans les bras de la blonde et elles s'embrassèrent comme elles purent, vu le tour de taille impressionnant d'Alice.
Comme à son habitude, Laurence resta plus circonspect et enlaça son ancienne secrétaire pudiquement.
« Toutes mes félicitations, Marlène. Ça me fait également plaisir de vous voir enfin être heureuse. »
« Merci, Swan. Ah, si vous saviez comme je suis ravie de partager mon bonheur avec vous ! Et bientôt ce bébé qui va poindre sa tête ! C'est merveilleux ! »
Quand Alice lui avait annoncée qu'elle était enceinte, Marlène n'avait pas fait mystère qu'elle aimerait aussi un jour devenir mère.
« Et toi ? Pas de projet en vue de ce côté avec ton Jules ? »
« On essaie toujours, Alice. Un jour peut-être, on ne désespère pas. »
Il y eut un silence gêné et la rousse se sentit mal à l'aise et coupable d'avoir abordé le sujet.
« Avril, vous devriez suggérer à votre père de louer cet appartement à un jeune couple amoureux, désireux de fonder une famille » dit-il perfidement.
Swan avait suffisamment mis d'ironie dans ses mots pour qu'elle comprenne qu'il ne parlait assurément pas d'eux et de leur « compromis ». Alice sentit fondre tous ses espoirs, pourtant, elle ne put s'en empêcher :
« Pour votre information, ces deux appartements sont ma propriété... Et je ne vous ai pas attendu pour y penser sérieusement ! » ajouta t-elle sèchement.
Swan reçut parfaitement le message et riposta :
« En attendant, personne ne voudra de ce taudis, tant qu'il sera dans cet état. »
« Revenez dans un mois, ce sera bien avancé. »
« Merci, Avril, mais j'ai d'autres chats à fouetter que de visiter des appartements en ruine ! »
Voilà, c'est mort... Mon rêve de reconquérir Laurence s'effondre avant même de pouvoir prendre forme. Alice eut un serrement de cœur. Juste retour des choses, je suppose... Qu'est-ce que tu croyais ?
La situation aurait pu en rester là, mais le pire était encore à venir, quand elle entendit dans son dos, la voix magnifiquement grave et modulée de son architecte.
« Alice ? Excuse moi de t'interrompre, alors que tu es avec tes amis, je peux te parler quelques instants ? C'est important. »
Un beau brun au regard bleu comme l'azur venait effectivement de faire son apparition. Marlène écarquilla les yeux devant tant de beauté virile. Avec son costume impeccable, ce trentenaire sortait tout droit d'un magazine de mode !
« Je vous présente Paul... Paul Delcourt, mon architecte. C'est lui qui est à l'origine de tout ce que vous voyez ici. Ses conseils me sont précieux. Il fait un travail formidable. »
Le dénommé Paul eut un sourire à faire craquer toutes les vieilles filles de Lille et se permit de poser familièrement la main sur le bras d'Alice.
« Alice exagère, comme toujours. Avec ses idées hors normes, elle est une source constante d'inspirations. » Il dévisagea la rousse. « Sans ta confiance, rien de tout cela n'aurait vu le jour. » Puis se retourna vers Marlène et Laurence. « Excusez nous un moment, je vous l'emprunte quelques minutes... »
Alors qu'ils s'éloignaient ensemble, Laurence considéra l'intrus d'un sale œil et le prit immédiatement en grippe. Un arriviste, ni plus, ni moins ! Et cette idiote d'Avril qui le dévore des yeux et boit ses paroles comme du petit lait ! Elle n'y voit que du feu !
Un élan de jalousie submergea Laurence à la pensée qu'il y ait quelque chose de plus entre ces deux-là. Pendant l'espace de quelques secondes, il tenta de réfréner l'envie d'attraper l'opportuniste par le col et de le sortir manu militari de l'appartement. Ce fut Marlène qui le ramena au présent.
« Vous avez vu comment ce Paul est avec elle ? Il la couve du regard, il est aux petits soins... Cet homme est amoureux d'Alice ! »
Incrédule, Laurence la considéra avec horreur. Elle poursuivit :
« Depuis deux mois, Alice semble renaître et enfin aller mieux. C'est grâce à lui ! Elle va mieux depuis qu'elle l'a rencontré ! »
« Enfin, Marlène, vous plaisantez ? Ça se voit que ce Delcourt est un coureur de dot ! »
« Non, il est amoureux d'elle, je vous dis... Il y a des signes qui ne trompent pas. Il est bel homme, charmant, poli, ouvert. Et ce sourire ! Alice n'est pas insensible à son charme. »
Laurence rongea son frein et observa le couple qui discutait en tachant de lire le langage corporel de son ex-. Rien dans l'attitude d'Avril ne dénotait une certaine intimité, même si le rival semblait familier et sûr de lui. Il tiqua au mot rival mais ne le renia pas, alors que Marlène poursuivait, indifférente au dilemme de son compagnon :
« … Après tout ce qu'elle a enduré ces derniers mois, je suis contente qu'elle ait retrouvé de la sérénité. C'est bien pour l'arrivée du bébé. Il aura besoin d'un père. »
C'est moi, son père ! L'affirmation avait fusé dans l'esprit de Laurence à la vitesse de l'éclair et il se surprit à ne pas la rejeter une seule seconde. Cela allait à présent bien au delà d'une maigre contribution biologique, il l'avait accepté comme une évidence, mais il ne pouvait pas le dire de but en blanc à Marlène qui ignorait encore tout.
La curiosité prit néanmoins le dessus et il ne put s'empêcher de demander :
« Avril vous a parlé de ce qu'il s'est passé aux États-Unis il y a quelques mois ? »
« Avec réticence. Elle a mentionné un Italien. J'ai cru comprendre qu'elle aurait vécu une folle passion avec lui... Mais j'y pense, vous devez le connaître, celui qui lui a brisé le cœur, vous étiez là ? »
Pendant une seconde, Laurence paniqua. Il ouvrit la bouche, puis bafouilla :
« Un type peu recommandable... et dangereux... Elle a bien fait de le quitter. »
« Jamais je n'avais vue Alice aussi désespérée et perdue, elle d'ordinaire si énergique, si positive et si forte... Elle n'allait vraiment pas bien et son père s'est fait un torrent de bile pour elle. Et puis, elle a appris qu'elle était enceinte. Elle ne s'y attendait pas. Je crois qu'elle a mis du temps à accepter ce fait nouveau. »
« Pauvre gosse ! Être affublé d'une mère pareille ! Il va en voir de toutes les couleurs ! »
Marlène soupira devant son éternel dénigrement envers la rousse.
« Au contraire, je fais totalement confiance à Alice. Elle va être à la hauteur et lui donner tout ce qu'elle n'a pas eu. Vous verrez, elle sera une maman formidable. »
Laurence ne fit pas de commentaires, gardant son lourd secret pour des jours meilleurs. Le couple continuait à discuter et Alice tourna la tête dans sa direction pour croiser le regard de son ex. Maître de lui, Swan ne trahit rien de l'agitation qui le secouait.
Paul et Alice se séparèrent, puis elle revint vers ses amis quelques minutes plus tard et expliqua :
« Pardon, des choix à faire et des ajustements pour cet appartement. »
« Peut-être devriez vous laisser à quelqu'un d'autre le soin de superviser vos travaux pendant vos dernières semaines de grossesse ? »
« Je ne suis pas malade, Laurence, juste enceinte ! » répliqua sèchement Alice.
« Il ne fallait pas que vous vous ménagiez après votre chute ? » insista t-il.
« Je fais attention. Et puis, ça me plaît de m'occuper de ces rénovations. »
« Et vous croyez que vous allez encore avoir du temps pour ça, une fois que votre enfant sera là ? »
« Paul prendra le relais. Après tout, c'est son métier. » Elle s'interrompit et le dévisagea en pressentant que quelque chose le dérangeait. « Il y a un problème, Laurence ? »
Il ne répondit pas immédiatement, préférant ne rien trahir, et regarda dans la direction que le jeune homme avait prise.
« Ce Delcourt a su se rendre indispensable. »
« Je lui ai confié la réalisation de travaux pour lesquels je n'ai aucune compétence. Alors, oui, il m'est fortement utile. »
« Avril, ouvrez les yeux, bon sang ! Votre architecte est bien plus intéressé par l'appât du gain que représente votre héritage, que par vos travaux de rénovation ! »
« Paul ? N'importe quoi ! »
« Et tout ça à votre insu. Il est doué, le bougre ! »
« Vous déraillez complètement ! »
Cependant, Laurence venait de semer le doute dans l'esprit d'Alice. L'espace de quelques secondes, elle questionna ses propos, mais comme il ne semblait ni inquiet, ni même jaloux, elle en vint inévitablement à s'interroger sur l'attitude et le comportement de Paul.
Delcourt avait toujours été chaleureux, ouvert, peut-être un peu trop familier depuis quelque temps, mais elle n'y avait rien vu de déplacé, même quand il la complimentait, comme pour s'assurer son intérêt. Un intérêt totalement inexistant de sa part, d'ailleurs, et elle le fit savoir à Swan :
« Laurence, j'ai autre chose en tête en ce moment que de courir la bagatelle ! »
Marlène ouvrit des yeux comme des soucoupes et se tourna vers l'ancien policier, clairement choquée.
« Enfin, Alice est enceinte jusqu'au fond des yeux ! Elle ne peut pas... »
« Les femmes enceintes sont avant tout des femmes, Marlène. » Il eut un sourire coquin. « Mis à part les premiers mois, elles éprouvent même des désirs décuplés à cause du chamboulement hormonal qui résulte de la grossesse. »
Marlène ouvrit des yeux ronds pendant qu'Alice préférait ignorer son commentaire.
« Je ne veux même pas savoir d'où vous vient cette idée totalement absurde ! » murmura t-elle, puis, plus haut : « Bon, et si on retournait dans l'autre appartement, on y serait plus à l'aise que dans cette poussière ? »
Marlène était du même avis, aussi prit elle les devants. Alice allait la suivre, lorsque Laurence intercepta Avril par le poignet et la retint :
« Il faut qu'on parle, toi et moi. »
« Quand Marlène sera partie. »
« Cette comédie a assez duré ! Quand comptes tu lui dire ? »
Alice plissa les yeux :
« Et pourquoi tu ne lui dirais pas, toi ? »
Soudain très raide, il se redressa en la fixant silencieusement.
« Non, bien sûr... Toujours aussi lâche, hein ? »
Elle dégagea son bras de son emprise avec un regard méprisant. Le coup avait fait mouche. Vexé, il serra la mâchoire, et sans un mot, quitta le chantier au pas de charge.
Alice le suivit plus lentement en se tenant le bas des reins. Il était temps qu'elle s'assoit. Marlène allait s'adresser à Laurence lorsqu'elle le vit passer devant elle sans prononcer une parole et sortir comme un météore de l'appartement.
« Qu'est-ce que vous vous êtes encore dit comme amabilités ? » soupira la blonde de façon désabusée.
« Rien, laisse tomber... » Alice prit lourdement place sur un vieux banc et soupira. « … Essaie de le rattraper, tu veux bien ? On doit se parler, lui et moi.»
Marlène lui lança un regard réprobateur, tandis qu'Alice s'en voulait d'avoir laissé s'exprimer une fois de plus son fichu tempérament. La blonde sortit néanmoins dans les pas de Laurence.
Assise devant la fenêtre, Alice attendit de longues minutes un retour qu'elle n'espérait pas. Livrée à elle-même, elle se mit à gamberger en regardant les gens qui marchaient dans la rue, sans les voir véritablement.
Foutu pour foutu, autant qu'on se dise les choses une bonne fois pour toutes et qu'on en reste là... Quelle perte de temps ! Quel gâchis ! Je vais encore devoir recoller les morceaux.
Ce n'était pas tant le désespoir qui prédominait, mais la lassitude. Elle se sentait fatiguée de livrer un combat contre elle-même et contre un homme qu'elle ne cernerait jamais complètement. Cet amour était trop dur à porter, trop compliqué, alors qu'elle n'aspirait plus qu'à des choses simples, clairement ordonnées et bien établies. Elle attendait un enfant et allait devoir faire passer ses besoins avant ceux de son cœur de femme. Dans l'immédiat, du moins.
Comment avait elle pu croire un instant que les choses entre eux s'arrangeraient et redeviendraient comme avant ? Elle s'était bien leurré en s'inventant un avenir rose au possible. Leurs vies d'avant étaient dominées par un déséquilibre permanent, des oppositions en tout, de l'animosité et de l'incompréhension mutuelle. Leur désir d'indépendance était plus fort que l'affection qu'ils pouvaient peut-être encore se porter, plus fort que l'arrivée d'un bébé, que de toute façon, ils n'avaient voulu, ni l'un, ni l'autre.
Perdue dans ses idées moroses, Alice ne le vit pas passer la tête par la porte et l'observer avec curiosité.
Laurence considéra le profil triste d'Alice et la larme qui avait tracé un chemin humide sur sa joue. Le parquet craqua sous son poids alors qu'il approchait, et elle tourna la tête vers lui en revenant au présent. Il était seul.
« Tu es revenu. »
Elle avait prononcé ces mots doucement, comme si elle n'y croyait pas elle-même. Prestement, elle essuya ses joues. Il y eut un silence inconfortable qu'elle brisa avec un rire triste :
« Une fois de plus, j'ai réussi à tout faire foirer. »
« Magistralement » confirma t-il tranquillement. « Je n'ai jamais vu un tel fiasco. »
Alice se passa la main sur le front en mesurant l'ampleur du désastre. Clairement désœuvrée, elle ne savait plus quoi dire ou quoi faire pour éviter ce qu'elle redoutait le plus : son départ définitif.
« Quel boulet je fais ! » essaya t-elle encore de plaisanter sans susciter de réaction de sa part. « Je suis désolée, j'aurais tellement aimé qu'on puisse se donner une dernière chance. Qu'on reparte à zéro, ou presque. Maintenant, c'est foutu. »
Incapable de poursuivre, elle s'éclaircit la voix pour chasser l'émotion qui menaçait de la submerger, et détourna le regard en se mordant la lèvre inférieure.
Elle aurait observé Laurence à cet instant, qu'elle l'aurait vu troublé. Il déglutit et prit son temps avant de répondre d'une voix sourde :
« Tu t'es plantée, certes... mais pas autant que moi il y a sept mois. »
À ces mots, Alice releva vivement la tête et ils restèrent ainsi de longues secondes à se dévisager en silence. Finalement, elle n'y tint plus :
« Swan ? Est-ce que tu veux encore de moi ? Parce qu'il faut me le dire maintenant, pour que j'arrête d'espérer et de croire bêtement qu'on peut encore avoir un avenir ensemble... Parce que c'est l'enfer de ne pas savoir exactement ce que l'on est devenu l'un pour l'autre aujourd'hui... Je dois savoir si je peux tourner la page, pour aller de l'avant, pour tenter de t'oublier à nouveau, même si ça sera dur... et affreusement douloureux. »
« Je ne peux pas me résoudre à te laisser » finit il par avouer. « Pas cette fois. »
Elle ouvrit la bouche, sidérée qu'il admette volontairement le dilemme qu'il vivait également.
« Alors, on en est là ? » murmura t-elle.
Il s'avança et s'assit à côté d'elle sur le banc en soupirant.
« Comme d'habitude, tu mets la charrue avant les bœufs, Avril. »
« C'est toi qui ne te rends pas compte de ce que je vis ! Bébé peut arriver à tout moment ! »
« Et alors ? Tu crois que je vais prendre la poudre d'escampette en voyant son affreuse frimousse et en l'entendant hurler à plein poumon? »
Elle ne répondit pas et le dévisagea en cherchant dans ses yeux s'il disait vrai. Il secoua doucement la tête. Quelque chose céda en Alice, une tension, dont elle ignorait qu'elle fut là avant de la sentir s'envoler.
« Tu vas rester, alors ? » demanda t-elle d'une voix incertaine.
Laurence eut un soupir.
« Si c'était aussi simple, Alice, on n'en serait pas là aujourd'hui, à se demander si on doit donner une suite favorable à notre histoire. Pour ma part, j'ai le sentiment très net qu'elle est inachevée. »
« Inachevée, c'est le moins qu'on puisse dire... » Elle secoua la tête, dubitative. « Et si c'était ainsi qu'elle devait se terminer, notre histoire, avec pertes et fracas ? Soyons réalistes, vu nos caractères antagonistes, tu imaginais réellement une autre issue ?
« Je n'imaginais rien. Après Maillol, je n'avais même pas l'espoir de pouvoir revivre quelque chose d'aussi intense avec quelqu'un. »
« Moi ? »
« Tu vois une autre emmerdeuse capable de mettre un bordel sans nom dans ma vie, et de me contraindre à sortir de ma zone de confort, comme tu l'as fait ? »
Alice ne put s'empêcher de glousser.
« J'assume totalement mon statut de chieuse hautement qualifiée. »
« Comme je revendique celui de sale macho sexiste et misogyne. »
« Tu peux ajouter briseur de cœur désormais... Swan, quand tu as coupé les ponts, j'ai eu l'impression que j'allais crever, tu comprends ? Alors, aujourd'hui, je n'ai nullement envie de me brûler à nouveau les ailes et de souffrir si je prends ce risque avec toi. Je dois être certaine que tu souhaites t'engager, que tu désires même plus que cela... que tu veux réellement qu'on devienne une famille. »
« Je ne t'ai rien promis la première fois, je n'en ferai pas davantage aujourd'hui, parce qu'une relation comme la nôtre est fragile, et qu'à ce titre, on se doit de faire des efforts pour bâtir quelque chose de solide. »
« Toi, en particulier ! »
« Tous les deux. Ensemble. Et ça ne se fait pas sur un claquement de doigts ou à renfort de belles paroles, Avril. »
« Si tu fais des efforts, je ferai des efforts, c'est l'idée ? »
« C'est ça. »
« C'est un bon début, mais c'est insuffisant. J'attends autre chose de ta part. »
Une lueur singulière s'alluma dans le regard de son compagnon et il ricana :
« J'ai déjà formulé des excuses quand on s'est revu après Noël. Cependant, pour montrer ma bonne foi, et comme je suis conciliant... »
« Tu parles ! »
« Comme je suis conciliant... » répéta t-il calmement, « je réaffirme que je regrette de ne pas avoir pu être à la hauteur de tes espérances. Il m'a fallu du temps pour le reconnaître, alors j'espère que tu pourras me pardonner un jour tout le mal que je t'ai fait. »
Alice le dévisagea quelques secondes en silence. Elle le connaissait trop bien désormais pour savoir qu'il n'était pas aussi sincère qu'il le paraissait.
« Quelques mots et on efface l'ardoise, ce serait tellement simple, n'est-ce pas ? Tu es vraiment le plus grand manipulateur que je connaisse, Laurence. »
Il encaissa sans broncher le commentaire en se reconnaissant ce « mérite ».
« Tu es capable de recommencer, sans aucun remord. Je le sais, parce qu'en bon égoïste, tu te choisiras toujours en premier, pour te préserver. »
Il baissa simplement les yeux et son visage se ferma. Alice prit conscience que la situation était sans issue, si elle ne lui accordait pas un peu de crédit, mais elle ne voulait pas non plus lui faciliter les choses.
« Très bien, je pourrais dire que je te pardonne. Est-ce que cela le rendra vrai pour autant ? »
Alice fit une moue d'ignorance en laissant la question en suspens.
« Je comprends. C'est une question de confiance avant tout. Tu me fais bien confiance, n'est-ce pas ? »
Elle lui retourna simplement la question :
« Je peux ? »
Il marqua à nouveau un temps de réflexion.
« Oscar Wilde disait : un couple, c'est ne faire qu'un, mais lequel ? Il a raison, il y a toujours un laissé pour compte qui doit s'accommoder de la situation, se faire plus petit, renoncer à ses rêves... Je ne suis pas homme à faire des compromis. Tu en as déjà fait beaucoup pour me plaire, et ça n'a pas suffit. »
Laurence la sentit se tendre à nouveau.
« J'ai été injuste avec toi, Alice, c'est vrai. Ma seule excuse est que je suis qui je suis. Je comprendrais parfaitement que tu ne veuilles plus t'exposer à souffrir, surtout quand tes priorités et ton énergie vont désormais aller vers cet enfant. Je voudrais simplement que tu te rappelles que ce que nous avons vécu ensemble, était un moment unique et profondément sincère, où chacun a pu exprimer son affection réelle. C'était essentiel et authentique. Il ne tient qu'à nous que cela le redevienne. »
C'était quelque chose qu'elle ne pouvait pas nier. Elle se leva et fit quelques pas en réfléchissant.
« Tu sais, je me rappelle très bien dans quel état d'esprit j'étais quand tu es mort. C'est marqué au fer rouge en moi pour le reste de ma vie... » Elle laissa passer un temps. « … Je n'arrêtais pas de me répéter que j'aurais donné n'importe quoi pour entendre encore une fois ta voix, tes réparties cinglantes, ton rire. Même ton arrogance, tes provocations, ta mauvaise humeur, tout ce que je détestais chez toi, en fait. Tout ça me manquait déjà. »
« Vraiment ? » demanda-t-il ironiquement.
Elle déglutit difficilement.
« Il n'y a eu qu'un seul homme qui a toujours été là pour moi, qui m'a donné le sentiment que je valais mieux, qui a cru en moi, et qui m'a accepté telle que je suis. Tu vois, avec lui, je n'ai jamais eu à faire semblant, je n'ai pas eu à tricher, j'étais juste... moi. »
« Et c'est déjà beaucoup trop ! »
« Cet homme, c'est toi. Derrière toutes nos perpétuelles prises de bec, malgré nos différences, notre pudeur imbécile, tu demeures celui qui me comprend le mieux et celui qui me fait me sentir moi-même, tout simplement. Comment je pourrais renoncer à quelqu'un qui est tout mon contraire, et qui est autant fait pour moi ? »
Cette fois, il laissa transparaître son émotion et se leva pour la rejoindre.
« Même si tu ne m'as jamais rendu la tâche facile, je me suis efforcé d'être un soutien inconditionnel et loyal. » Il prit une profonde inspiration avant de prononcer doucement : « Aujourd'hui, cette position n'est plus tenable, car j'éprouve toujours des sentiments pour toi, et je sais que, malgré tout ce que tu as vécu et enduré par ma faute, tu continues à m'aimer. »
« Swan, je... »
« Laisse moi finir ! Je suis parti parce que je n'ai pas supporté l'idée que tu m'enchaînais comme un esclave, Alice. T'aimer, c'est une joie, mais c'est aussi une épreuve. Je te déteste et je t'aime pour cette même raison. Mais aujourd'hui, j'ai peur de te perdre définitivement, et je suis incapable de faire face à ce vide affectif. »
Elle déglutit devant son aveu d'impuissance et sentit battre son cœur devant son admission. Cette fois, il était sincère.
« Je cultive ce paradoxe avec toi depuis si longtemps que je n'arrive pas à envisager de ne plus le vivre. Il m'a fallu ces longs mois d'absence, l'hypothèse que tout soit fini, pour que je me rende compte que c'est une nécessité absolue, que ça m'est impossible d'y renoncer... » Il haussa les épaules, et pour la première fois, le désarroi s'exprima dans sa voix : « Ça fait partie de moi. Aujourd'hui, je suis au pied du mur devant une situation qui ne dépend plus de mon bon vouloir. »
Et c'était bien l'impression qu'il donnait, alors qu'elle le dévisageait, avec un sourire attendri.
« C'est ça, aimer quelqu'un, c'est accepté de ne plus rien contrôler, d'être impuissant, sans défense, de s'exposer... Oh, mon chéri, je suis tellement fière du chemin que tu as parcouru. »
Elle posa une main sur sa joue et la lui caressa avec un sourire. Il haussa les épaules :
« Que veux tu que je fasse d'autre ? Si je n'essaie pas, si je ne fais pas d'effort pour aller vers toi, je me condamne à être seul, malheureux, comme tu le seras sans doute, toi aussi ? Quelle magnifique perspective d'avenir pour chacun d'entre nous, y compris notre enfant... »
Il prit son autre main dans la sienne.
« Alice, tu n'es peut-être pas la dernière femme que j'aimerais, mais tu es certainement mon ultime chance de découvrir enfin ce qu'est le bonheur, de ne plus vivre dans la peur, de donner mon amour à ce petit miracle que nous avons conçu au pire moment de ma vie... Comment pourrais-je renoncer à ce cadeau que tu m'offres encore une fois, avec cette générosité infinie qui te caractérise ? »
L'émotion submergea Alice et elle sentit ses yeux se noyer de larmes.
« Tu m'aimes, alors ? »
La réticence joua sur sur ses traits et il sembla chercher un échappatoire. Faute de le trouver, il leva une épaule impuissante.
« Comment peux-tu encore en douter ? »
« Dis-le, alors »
Il se mit à rire doucement et déposa un petit baiser sur le dos de sa main.
« Ça ne se commande pas, Avril... En revanche, j'ai très envie de t'embrasser. »
Sans attendre sa réponse, il prit le visage d'Alice entre ses mains et posa avec tendresse ses lèvres sur les siennes. Il prit son temps, éveillant en eux les échos de leurs étreintes passées. La rouquine s'abandonna avec un frisson à cette caresse.
Quand il se recula, satisfait de son effet, Alice avait les pupilles dilatées et le souffle court. Sans compter qu'elle s'accrochait à lui, comme si elle avait peur qu'il disparaisse à nouveau comme par enchantement !
« Laurence, on ne peut pas tout résoudre d'un simple baiser. »
« Deux, alors ? »
Il l'embrassa à nouveau, et cette fois, elle ne fut pas en reste pour exprimer ses désirs en l'enlaçant avec une force irrésistible. Leurs baisers devinrent plus appuyés, plus passionnés.
Avec regret, il se recula et posa son front contre le sien.
« Je suis descendu à deux pas d'ici, au Couvent des Minimes* » murmura t-il d'une voix rendue rauque par le désir.
L'invitation était à peine masquée. Les yeux de Laurence brillaient d'anticipation.
« Sérieux ? »
« Comme je l'ai dit, je suis qui je suis. »
« J'en déduis alors que tu t'es pleinement retrouvé ? »
« Pas complètement. Il me manque une partie de moi-même, que je suis venu chercher ici. »
« Moi ? » Alice eut un sourire espiègle. « Tu réalises qu'un monastère a vu naître les fondements de notre histoire, et que maintenant, c'est un ancien couvent qui va nous réunir ? Si ça continue, on va finir devant l'autel d'une église avec Gennaro pour officier ! »
« Damned ! Peut-être est-il encore temps que nous renoncions ? »
« Certainement pas ! Swan Laurence, si tu ne me fais pas l'amour dans l'heure qui vient, je te jure qu'on retrouvera ton nom demain dans la rubrique nécrologique de La Voix du Nord ! »
« Et je connais ta détermination sans failles » ricana t-il, puis il soupira. « Comme je suis vieux jeu et que je ne veux pas que tu me reproches de ne pas te l'avoir demandé... »
Il lui prit la main et elle le regarda de façon perplexe.
« … Accepterais-tu d'épouser le père de ton enfant ? Après tout, être là l'un pour l'autre dans une épreuve complexe, comme celle qui nous attend, n'est-ce pas la définition même de l'amour ? »
Elle se figea et le dévisagea longuement en silence, ahurie qu'il lui fasse une pareille proposition.
« Je préfère célébrer des noces plutôt que des obsèques, alors donne-moi une réponse avant que j'exhale mon dernier souffle ! »
Alice sortit de son mutisme. Elle tira sur la cravate de Laurence et le rapprocha d'elle de façon menaçante.
« Pour le pire, et encore le pire ? » demanda t-elle. « Tu crois que j'ai vraiment envie de vivre ça au quotidien avec toi ? »
« Voyons, tu aimes bien trop me dire des horreurs et m'insulter, pour qu'on s'ennuie ou qu'on tombe dans la routine ! »
Elle fit une grimace significative qui le fit sourire. Il ajouta :
« Si tu veux qu'on évite de s'entre tuer, on n'a pas besoin d'être tout le temps ensemble, ce serait même souhaitable qu'on ait chacun un jardin secret et du temps pour soi. »
« Un jardin secret ? Je peux respecter ta volonté d'être seul parfois, mais si tu en profites pour me tromper avec une belle plante carnivore, ne serait-ce qu'une fois, ce sera ciao bye-bye, Junior et moi ! »
« Alice... »
« Non négociable ! Tu pourras même dire adieu à tes attributs masculins parce que je les pendrai à un crochet au mur, ici même, pour qu'il n'y ait pas un jour sur cette Terre où tu regretteras de m'avoir fait pousser des cornes ! »
« C'est pour cette délicatesse légendaire que je t'aime, Avril... Entre autres choses. »
Laurence venait de le dire, mais son regard moqueur démentait sa sincérité. Elle le lui fit remarquer :
« Ne te fous pas de moi ! Je suis sérieuse. »
« Moi aussi, mon amour. Alors, quelle est ta réponse ? »
Elle le considéra en silence.
« Non. »
« Non ? »
Il parut décontenancé.
« On ne sera jamais conventionnel, toi et moi. Alors, c'est non. »
« C'est un non définitif, ou bien il va falloir que je m'emploie pour te faire changer d'avis ? »
« Ça va dépendre de la façon dont tu t'en sors en tant que père. »
Il fronça les sourcils et réalisa ce qu'elle attendait probablement de lui :
« Ah non ! Pas ça ! Je te préviens, je ne langerai pas ce bébé ! »
« Oh, si ! Tout comme moi, tu feras manger notre bébé, tu lui donneras le bain, tu le berceras pour l'endormir, tu lui raconteras des histoires, le promènera au parc, l'habillera... »
« Alors, là, Avril, tu peux toujours rêver ! »
« C'est une liste non exhaustive de tâches à laquelle pourrait venir s'ajouter d'autres activités, comme exercer tes talents en cuisine de temps en temps. »
« Pas question ! »
« Tu adores faire la cuisine ! Ce n'est pas une contrainte ! »
« J'ai un emploi et je ne peux pas consacrer le peu de mon temps libre à ce que tu me demandes ! »
« Et pourquoi pas ? Moi aussi, j'ai un emploi, et tout autant le droit à du temps libre ! Je veux que la parité soit le credo de notre couple ! »
« Quoi ? Certainement pas, maudite féministe émancipée ! »
« Je ne veux pas d'un macho rétrograde de mes deux sous mon toit ! »
« Cet enfant a besoin de sa mère ! »
« … Comme il a tout autant besoin de son père ! »
Un cri strident retentit alors, et ils tournèrent simultanément la tête vers l'entrée en sursautant. Marlène les regardait, les yeux exorbités, la main sur la bouche, le teint pâle. Ils ne s'étaient pas aperçu que le ton était monté entre eux sur leurs derniers échanges, et que leur amie, attirée par leur conversation animée, avait tout entendu...
A suivre...
* Le Couvent des Minimes est devenu un hôtel depuis les années 90.
Désolée pour cette longue période de silence, le travail est beaucoup trop omniprésent dans mon existence d'une part, et d'autre part, la très perturbable dichotomie de croiser parfois l'interprète de l'un des protagonistes de cette histoire dans la vie réelle, me fait légitimement douter de ma santé mentale !
Encore une fois, Laurence, Avril et Marlène ne sont que des personnages auxquels je prête des caractéristiques fictionnelles, basées sur les interprétations originales, et ils sont encore réinterprétés par mon imaginaire et divergent de ceux stricto sensu des PM. Je m'excuse donc pour les détournements, crimes, maltraitances, et autres prises d'otages, commis sur eux, tout en vous assurant que je ne confonds pas la fiction et la réalité, comme certains pourraient le penser !
Cette mise au point faite, il ne reste plus qu'un chapitre à cette fiction et elle sera achevée, peut-être pas tout à fait comme je l'avais souhaitée initialement, mais la boucle sera bouclée, rapidement désormais, je l'espère.
Bonne lecture ou relecture, et bonnes vacances à tous !
