« Je voudrais que tu sois là
Que tu frappes à la porte
Et tu me dirais c'est moi
Devine ce que j'apporte
Et tu m'apporterais toi. »
Boris Vian
Hermione se tenait debout contre un arbre, de grosses larmes coulant le long de ses joues. Il lui avait fallu un effort surhumain pour sortir de son lit mais elle n'avait pas eu le courage de s'habiller. Ainsi, elle était dehors, en pyjama, à pleurer toutes les larmes de son corps. Remus était parti prendre l'air lui aussi. Elle l'avait entendu descendre quelques heures plus tôt et ne l'avait pas revu depuis. Il ne valait mieux pas. Aujourd'hui était peut-être le seul jour où ils n'avaient pas besoin de l'autre, parce qu'il fallait qu'ils expriment leur peine sans se soucier de quiconque.
Tout semblait être un jour paisible. Le ciel était bleu, sans aucun nuage, il faisait déjà bon alors que la matinée était à peine entamée. La mer était calme, d'un beau bleu et on ne pouvait se douter qu'elle était glaciale seulement si on n'y mettait un orteil. Pourtant l'environnement avait beau être paisible, dans le cœur d'Hermione régnait un profond chaos.
S'il y avait bien un jour où Hermione cessait d'être Helena, ne se préoccupait plus de sa couverture, de sa mission c'était aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui on était le deux mai.
Si l'ordre naturel avait été suivi, Harry mourrait dans dix-huit ans, Ron dans dix-neuf. Mais le cours du Temps était modifié et pour Hermione, ses amis avaient disparu il y a sept ans. Sept ans que la Grande Bataille avait eu lieu. Sept ans qu'elle avait vu sa deuxième maison devenir des ruines. Sept ans qu'elle avait vu ses amis et camarades mourir un à un. Sept ans que ses espoirs étaient morts. Sept ans qu'Harry était mort. Sept ans que son propre esprit était mort.
Mais le deux mai de l'année 98 n'avait pas été le seul à être désastreux. Cela faisait six ans que Ron et Hermione avaient été attrapés par des mangemorts. Six ans qu'Hermione était plus seule que jamais. Six ans que Ron avait succombé à la torture. Six ans qu'Hermione avait été victime d'un viol collectif. Six ans que Drago Malefoy l'avait sauvé. Six ans que la quête des Bijoux du Temps avait commencé. Six ans qu'elle était devenue plus froide que la pierre. Six ans que la solitude la rongeait.
Jamais Hermione n'aurait pensé vivre aussi longtemps. Après la Bataille, lorsque les quelques survivants avaient fui, Ron et elle en avaient parlé, c'était un miracle s'ils survivaient plus d'une semaine. Ils ne pouvaient plus se déplacer avec les moyens de transport sorcier. La semaine s'était transformée en mois, les mois en années. Les années se transformeraient-elles en décennies ? Hermione espérait que non. Elle ne pourrait pas combattre encore les mangemorts et Voldemort pendant aussi longtemps.
Ce jour était le pire qu'elle avait connu. Le deux mai. Rien que l'entendre, elle détestait cela. Elle détestait le mois de mai, mais aussi la dernière semaine d'avril puisque l'échéance arrivait à grand pas. Le deux mai était un jour de deuil, le deuil de sa vie. Hermione partait en crise de larmes à chaque fois que ce jour était mentionné et c'était un miracle qu'elle n'ait pas encore fait de crise de souvenirs.
Hermione ne se préoccupait pas de son environnement, elle pleurait, les yeux dans le vague. Elle n'entendit donc pas que quelqu'un s'était approché d'elle et l'appelait doucement.
Une fois dans l'année, Hermione redevenait complètement elle-même, plus besoin de se faire appeler Helena. Elle avait même enlevé le charme de métamorphose humaine qui la faisait passer pour un mélange du trio d'or comme Harry, Ron et elle avaient été appelés il y a plusieurs années de cela.
—Helena. Helena réponds moi. Tu dois sortir de tes souvenirs. Arrête de pleurer s'il te plait, lui murmura une voix inquiète.
Hermione entendait la voix au loin, mais elle voulait pleurer, elle voulait être Hermione, avec sa sensibilité et sa fragilité. Mais la voix insistait. On la secouait pour qu'elle arrête de pleurer, pour qu'elle arrête de ressentir. Elle prit conscience de la personne qui la secouait et se concentra dessus.
—Va-t-en s'il te plait. J'ai besoin d'être seule.
—Tu ne peux pas rester ainsi, sous cette apparence, tout le monde va croire qu'une moldue a réussi à passer les sorts de protection, ou pire, une mangemort.
Il fit une pause, attendant que la jeune femme lui réponde, ce qu'elle ne fit pas. Elle continuait de pleurer.
—Pourquoi tu pleures ? demanda-t-il, un peu trop brusquement.
—On est le deux mai, répondit Hermione, comme si cela expliquait tout.
Sirius soupira. Elle ne pouvait pas lui donner une réponse claire ? Il connaissait tout de même la date du jour.
—Et qu'est-ce qu'il s'est passé le deux mai ?
—Beaucoup de choses.
—Tu ne vas pas m'expliquer plus ?
Le sorcier avait posé une simple question mais il ne s'attendait sûrement pas à recevoir une réponse aussi fournie, honnêtement, il pensait même que Helena allait le remballer sèchement, certifiant que ce n'était pas ses affaires.
—Mon école a toujours été un refuge pour moi et je pense que c'était la même chose pour tous mes camarades. Il y avait eu une guerre, une terrible guerre quelques années plus tôt et elle s'était terminée par la mort des parents de Harry et la destruction du mage noir qui terrorisait la population. Mes camarades et moi étions trop jeunes pour se souvenir de cette guerre. Mais rien ne s'est passé comme prévu. Le mage noir qui avait causé tant de mal n'était pas mort et il a refait surface à la fin de ma quatrième année. Harry était le seul témoin qui l'avait vu et le Ministère a fait tout son possible pour le discréditer. Cette année n'a vraiment pas été facile pour Harry, mais il a tenu bon. J'essayais d'être là pour lui mais j'avais l'impression de l'étouffer. Il avait vu un camarade mourir sous ses yeux et la renaissance du plus grand mage noir de tous les temps. Harry avait un lien avec ce mage noir, un lien qu'on ne connaissait pas encore. Il pouvait voir ses accès de colère comme de joie et il l'avait compris. Alors il lui a envoyé une vision. Il détenait son parrain. Harry s'est précipité au Ministère, Ron et moi l'avons évidemment suivi ainsi que trois autres amis. Mais c'était un piège et les sous-fifres du mage noir nous attendaient. Il y a eu une bataille, mais les membres de la lumière sont arrivés, dont le parrain de Harry. Il fut touché par un sort de sa cousine et tomba dans l'arcade.
Les larmes d'Hermione n'avaient cessé de couler pendant tout son récit mais ses sanglots redoublèrent lorsqu'elle acheva sa tirade. La mort de Sirius était toujours aussi traumatisante bien des années après. Il n'était pas mort dans la souffrance, ne s'était pas vidé de son sang ou arraché les membres mais toutes les souffrances que cette mort avait engendrées, ça, elle s'en souvenait parfaitement.
—C'était la première personne que je voyais mourir. Harry n'a pas eu une enfance facile, loin de là. Mais son parrain lui avait promis qu'un jour il viendrait vivre chez lui et quitterait son oncle et sa tante. Il a été privé de cela. Il n'a jamais connu ce que c'était de vivre avec un parent qui l'aimait.
Hermione s'arrêta de parler, pendant de longues minutes. Elle semblait s'être mise sur pause. Le silence était très pesant, mais Sirius n'osait pas l'interrompre, il avait trop peur qu'elle fasse à nouveau une crise de souvenirs et il ne voulait vraiment pas gérer cela maintenant.
—Puis ma sixième année est arrivée, murmura Hermione après de trop longues minutes, ce qui fit sursauter le sorcier. L'année de ma descente aux Enfers. L'année de la descente aux Enfers de tous mes camarades. Nous n'avions que seize ou dix sept ans, mais nous étions la génération sacrifiée, nous savions que nous allions mourir. Alors tout est parti en vrille. Je crois que les profs savaient que des choses se passaient dans nos salles communes, mais ils ne faisaient rien. Sans doute pensaient-ils qu'il fallait qu'on s'amuse un peu. Cette année fut horrible. La première d'une longue série. Des familles étaient massacrées tous les jours, je me souviendrais toujours de l'expression d'Hannah lorsqu'en plein cours de botanique on lui a appris que sa mère était morte. Nous étions des ados perdus, qui ne savaient plus quoi faire. La journée, tout le monde se comportait normalement, mais le soir… Les plus jeunes montaient se coucher, parce qu'ils savaient ce que les plus vieux faisaient, et malgré tout cela, j'essayais de les préserver, je pensais que c'était mon rôle de préfète.
Hermione eut un rire sans joie, comme si elle trouvait désormais l'idée stupide.
—Et dire qu'ils sont tous morts, fit-elle d'une voix froide, presque insensible.
—Qu'est-ce qu'il se passait dans ta salle commune ?
—Comme dans toutes les salles communes de l'école. ADS. Alcool, Drogue, Sexe. La plupart des personnes de notre âge en font de même, parce qu'ils se croient immortels, que rien ne peut leur arriver, mais pour nous, c'était différent. Nous ne faisions pas cela parce qu'on se croyait immortel, mais parce qu'on savait qu'on allait mourir. C'était une période sombre, je voyais mes amis avec une personne différente chaque soir, complètement déchirés entre l'alcool et la drogue. Ils sombraient. Nous étions entremêlés dans des fils qui nous retenaient prisonniers. On ne pouvait pas s'échapper. Peut-être qu'on ne le voulait pas vraiment. Mais on évitait de le montrer aux plus jeunes, parce qu'il fallait préserver leur innocence. Les quatrième année étaient peut-être les plus courageux d'entre tous. C'était eux qui envoyaient les petits se coucher le soir, et c'était aussi eux qui nous faisaient quitter la salle commune au beau milieu de la nuit, pour ne pas que les autres nous voient le matin. On faisait tous acte de présence en cours, mais très peu avait complètement décuvé. La potion anti-gueule-de-bois n'a jamais eu autant de succès. Au départ, dans mon comportement de Miss Parfaite, je me suis empressée de les juger. Mais j'ai vite compris que c'est moi qui avait tort. Harry me l'a bien expliqué. Je n'ai jamais été très branchée sexe ou drogue, mais je suis devenue accro au whisky pur feu. Entre une et deux bouteilles par jour. J'ai eu honte de moi, puis comme tous les autres, je me suis habituée à être droguée à la potion anti-gueule de bois. Les autres maisons étaient comme nous, je crois que c'était implicitement dit lorsqu'on se croisait dans les couloirs.
—Comment as-tu fait pour arrêter de boire ? Passer de tout au tout.
—Nous avons dû partir pour une mission que le directeur nous avait confié avant de mourir. Nous avions à peine de quoi manger, mon whisky était la dernière des priorités, comme la drogue de Harry et les filles que Ron se tapait. Et puis Harry est mort et j'ai repris. Moins qu'avant, mais j'ai repris. Jusqu'à la mort de Dennis.
—C'est…
—Celui qui est mort à cause de mes réflexes endommagés par l'alcool.
—Je ne vois toujours pas le rapport avec le deux mai.
Hermione frissonna à l'entente de la date tant détestée.
—Nous avons fini notre mission le premier mai dans la nuit, nous avons regagné notre école et la Bataille a éclaté. Quasiment tous mes amis sont morts ce jour-là. Y compris Harry, la femme et le fils de Rem'. Ron a survécu un an de plus.
Hermione se tut brusquement et fixa l'horizon, toujours adossée à l'arbre. Ses larmes avaient cessé de couler mais ses yeux étaient toujours brillant. Sa cicatrice lui faisait atrocement mal, elle avait vraiment l'impression d'être comme Harry. Elle ne voulait plus penser au deux mai, elle ne voulait plus penser à Harry et Ron, elle ne voulait plus penser à ce qu'il s'était passé, à son passé. A cet instant précis, elle voulait juste être avec Remus, qu'ils pleurent et se réconfortent mutuellement.
Elle se détourna de Sirius et marcha jusqu'à la barrière de sortilèges de sécurité. Son pyjama trop grand flottait derrière elle, comme ses cheveux châtains. Malgré ce qu'avait dit le maraudeur, elle ne se souciait nullement d'être vue sous sa véritable apparence. Il n'y avait personne au QG et qui aurait pu se douter que cette inconnue aux yeux noisettes et aux cheveux châtains était elle-même ? Il aurait fallu que quelqu'un s'approche d'elle et l'observe attentivement pour reconnaître ses cicatrices, ce qui était presque impossible puisque la plupart ne les avait vu que quelques secondes.
Une fois la barrière passée, elle transplana. Elle pensait connaître l'endroit où se trouvait Remus, mais elle n'en était pas sûre, il pouvait très bien se trouver dans un endroit désert au milieu des Highlands. Elle ne réfléchissait pas vraiment à la réaction que son ami pourrait avoir, ils s'étaient implicitement dit que le deux mai était une journée où ils se recueillaient individuellement.
Elle arriva à Pré-au-lard et se dirigea vers la cabane hurlante. Par chance, l'endroit était pratiquement désert et personne ne semblait se soucier d'une sorcière inconnue, en pyjama moldu, défigurée par les trop nombreuses cicatrices qui lui barrent le visage. Pour ne rien arranger, ses yeux étaient rouges et ses joues contenaient encore les sillons de ses larmes. Elle entra dans la cabane sans faire de bruit et observa la scène qui s'offrait à elle. Remus pleurait sur une vieux lit, Hermione ne savait même pas qu'il y en avait un, et tout ce qui lui était passé sous la main semblait avoir été détruit.
Il était vulnérable, et étonnamment, cela fit du bien à Hermione de le voir comme ça. Non pas parce qu'elle aimait le voir souffrir, mais parce que comme elle, il n'oubliait pas et il partageait sa peine. Ils avaient tous les deux survécu au pire, mais ils n'oubliaient pas de redevenir humain. Remus finit par l'entendre, il était tout de même un loup-garou et avait une audition supérieure à celle des sorciers.
—Hermione. Qu'est-ce que tu fais là ?
La sorcière ne lui répondit pas et se jeta dans ses bras, ce qui les fit tous les deux tomber à la renverse.
—J'avais besoin de toi, de sentir ta présence. Je me sentais si seule, mais toi, tu es toujours là, je ne dois pas l'oublier. Mais les autres fois, on le faisait chacun de notre côté, alors je peux partir.
—Reste. Je crois… je crois que j'ai aussi besoin de toi.
Ils restèrent dans la même position, collé l'un à l'autre, mais ça ne les dérangeait pas. Sentir la chaleur corporelle de l'autre, leurs corps l'un contre l'autre, leur rappelait qu'il n'était pas seul là-dedans. Ils y étaient tous les deux. Ils continuaient à pleurer et à détruire des objets, mais ils exprimaient leur peine, et même s'ils ne le faisaient pas de la même manière, ce n'était pas grave, il le faisait ensemble.
—J'ai réglé mon problème avec Lestrange, je pense que je serais capable de l'affronter la prochaine fois. Je pourrais enfin les venger. Sirius m'a aidée à y faire face. On a trouvé un épouvantard et il m'a montré tous ses défauts, et comment je pourrais mieux la combattre, quelles sont ses qualités et où je devrais être parfaitement vigilante. J'ai compris que j'avais dépassé cette peur quand l'épouvantard a changé de forme. Maintenant c'est toi. J'ai horriblement peur que tu meurs. Mais ce n'était pas ça. Tu étais vivant, comme moi, et tu m'avais abandonné, tu me reprochais leurs morts, mais ce n'était pas ça qui me hante depuis, bien sûr je n'ai pas pu dormir, je revoyais tes reproches, mais ce qui me terrifie, c'est que tu m'abandonnes. Je sais que tu ne me lâcheras pas en tant que tel, mais tu peux disparaître pour je ne sais quelle raison, tu peux être fait prisonnier, tu peux mourir en plein champ de bataille, tu peux décider de tout quitter et de partir vivre une fin de vie paisible au fin fond de la Sibérie. J'ai peur que tu ne sois plus là.
—Je ne t'abandonnerais pas. De n'importe quelle manière, je ne te laisserai pas. Tu as ma parole. Je serais toujours là pour toi. Ne l'oublie pas. On est plus que deux, mais on le restera toujours. Je n'ai plus personne Hermione. Tu ne crois pas que j'ai aussi peur de l'abandon ? Ma pire crainte est de te voir mourir, l'abandon le plus définitif.
—Tu sais que je pensais ce que je disais, lorsqu'on a dû décrire notre relation à Lily et aux autres. Je te considères vraiment comme mon père, mon oncle et mon meilleur ami à la fois.
—Je n'aurais pas pu faire de toi une jeune femme aussi formidable si j'étais réellement ton père.
—Bien sûr que si, ça fait plus de cinq ans qu'on passe notre vie collés l'un à l'autre. Tu me façonnes beaucoup plus que tu ne le crois. Beaucoup plus que ne pourrait le faire mon père, à partir du moment où je suis devenue une sorcière, je me suis éloignée de lui. Ce n'est pas grave si tu me considères comme une amie, ou même comme la meilleure amie du fils de ton propre meilleur ami, de ton neveu, je ne sais pas.
—Il y a bien longtemps que tu n'es plus seulement la meilleure amie de Harry pour moi. Tu ne l'as été que très brièvement. Et oublie cette histoire d'abandon, tu sais que ça n'arrivera jamais. Je ne survivrai pas à te laisser, tu le sais bien.
—Tu ne pourras pas m'empêcher de ressentir ça. Le pire qui pourrait arriver, c'est que tu meurs à ma place.
—C'est la chose la plus probable que tu m'aies dit.
—Je ne veux pas que tu te sacrifies pour moi.
—Je le ferais, sois en sûre, comme je ne doute pas que si les positions sont inversées, tu te sacrifieras aussi pour moi. Je me trompe ?
Hermione ne trouva rien à lui rétorquer. Il avait raison après tout. Elle se sacrifierait pour lui. Elle le faisait déjà.
Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Remus était là, avec elle, en forme plus que correct étant donné le jour. Elle était bien, en sécurité dans ses bras réconfortant. Elle était triste, en colère, apeurée, c'était évident, mais ça allait, parce qu'elle n'était pas seule. Ça allait, même pour un deux mai.
