Deryn rentra chez elle, fourbue et frigorifiée et retournée par cette rencontre.
Elle atterrit à Dyffryn Crochenydd dans les landes de Brecon Beacons, au pays de Galles, où se trouvait sa caravane.
Il s'agissait d'un ancien camping abandonné par les moldus, idéalement situé à proximité de rien, coincé entre la lande et une ancienne forêt d'exploitation de bois industrielle.
Trop difficile d'accès et trop sinistre pour attirer les touristes, ce qui expliquait sans doute aucun doute l'abandon de ce camping.
Deryn regarda les nappes de brouillard courant sur la lande, se déchirer sur les premiers arbres.
Elle se demandait si c'était une impression ou si le brouillard ne devenait pas plus fréquent ces derniers temps. Elle avait lu dans un vieux numéro de la gazette une tribune d'Albus Dumbledore prédisant que le ministère perdait le contrôle des détracteurs, si tant est qu'il ne l'ait jamais eu.
S'en suivait une logorrhée alarmiste et lourde qu'elle avait survolée sans y prêter foi. Dumbledore lui semblait perdre la tête ces derniers temps. Qui pouvait croire que Vous-savez-qui serait revenu après toutes ces années.
Néanmoins ces brumes l'inquiétaient. Elle détestait les détracteurs et ne maîtrisait pas vraiment le sortilège du patronus.
Elle déverrouilla la porte de sa petite caravane et se réfugia à l'intérieur. Elle déposa son balai, avec amour et soin, dans le râtelier parmi les autres, puis s'occupa de ses vêtements trempés.
Elle suspendit sa cape dans la douche pour ne pas faire de flaques sur le sol, ainsi que ses gants, ses grosses chaussures, et à la réflexion ses chaussettes et sa casquette râpée de livreuse.
Il ne restait plus de place où se déshabiller confortablement et encore moins se laver. Elle attrapa donc des affaires et sortit de la caravane pour se rendre au bloc sanitaire du camping.
Les livreurs de Owl Eat se refilaient le tuyau de ce camping abandonné où s'installer. Ils étaient donc quelques-uns à y avoir posé une caravane. Si certaines caravanes étaient un peu délabrées, d'autres comme celle de Chiara Lobosca étaient joliment éclairées de lampions colorés et égaillées de jolis carrés de jardin ou potager.
Les livreurs avaient réparé de leur mieux le bloc sanitaire, entretenant avec un soin maniaque sa propreté.
La pièce carrelée était agréablement chauffée, elle sentait le savon noir et le bicarbonate.
Deryn entra dans une des douches, et dans la demi pénombre, s'assit enfin pour souffler sur le micro banc destiné à se déshabiller.
Elle repensa à ce client, Cresswell. Différent.
Gentil ou du moins affable et assez beau garçon.
Puis elle secoua la tête. Il avait juste été humain et elle n'attendait plus grand chose des hommes.
Sous le jet d'eau réconfortant, elle soupira. Elle avait tellement intégré le mépris institutionnel envers les livreurs que les marques de courtoisie les plus élémentaires la troublaient.
Secouant les épaules pour en chasser l'émoi, elle éteignit l'eau.
Quand elle se décida enfin à en sortir, la timide lumière de l'hiver commençait à se faire rare dans la pièce.
Elle frictionna vigoureusement son dos et des membres fatigués avec sa serviette rugueuse, boutonna sa chemise en flanelle, dû se contorsionner pour réussir à enfiler un jean sur ses jambes encore humides, et tenta de démêler sa tignasse, mais comme souvent, bien que pas très longues, ses boucles très serrés rendaient la tâche difficile et résistèrent à toute velléité de coiffure pour reprendre leur vie indépendante.
Peu attirée par la traversée glacée du camping, elle alla rejoindre ses collègues dans le salon improvisé.
Un de ses collègues lui tendit une tasse de thé ébréchée. Elle réalisa qu'elle n'avait rien mangé depuis son départ matutinale. Son amie Chiara dû entendre les bruyantes récriminations de son ventre et lui tendit un sandwich entamé.
- J'ai l'estomac retourné, vas-y. Lui dit-elle sans écouter ses dénégations.
La prochaine pleine lune allait se lever, et beaucoup des employés de Uber-Eat étaient des loups garou, à l'instar de Chiara.
La louve sortit un étrange appareil de son sac.
- C'est un pistolet moldu ? Demanda Barnabé Lee.
Chiara le regarda avec fatalisme. Barnabé était très gentil, mais ses parents mangemort emprisonnés lui avaient transmis un dramatique manque de culture moldue.
- Non Barnabé, c'est un sèche-cheveux.
- A quoi ça sert ? Demanda Barnabé.
- A sécher les cheveux.
Deryn étouffa un sourire amusé en mordant à pleine dents dans le sandwitch.
- Ok, mais pourquoi ne pas utiliser ta baguette ? Reprit Barnabé.
Chiara haussa les épaules.
- Je l'ai bidouillé pour qu'il se débrouille tout seul pour me sécher les cheveux pendant que je fais autre chose.
- C'est brillant, s'exclama Barnabé. Tu vas faire quoi pendant ce temps ?
- Le surveiller pendant qu'il me sèche les cheveux. Répondit Chiara après une courte réflexion.
La chaleur de la pièce et le demi sandwich aidaient Deryn à s'enfoncer dans une torpeur plutôt douce. Elle gardait une oreille dans une conversation proche. Un des livreurs s'indignait de s'être fait claquer la porte au nez sans signature après sa livraison. Il ne savait pas s'il aurait une retenue sur salaire ou serait payé.
- Bon, qui veut aller au pub, demanda soudainement Barnabé.
Barnabé n'était pas un loup garou, et il avait beau vivre depuis des mois à leur côté, il semblait ne pas s'en rendre compte.
Une grande majorité de l'assemblée, qui n'allait pas tarder à se transformer, se tut soudainement, regardant ses chaussures.
- S'il vous plaît, les gens, on n'est pas sorti depuis une semaine, et on est vendredi. Supplia Barnabé.
- Bah écoute, pourquoi pas, dit Terence Higgs.
Deryn eut un sourire en coin. Pour beaucoup des personnes de la pièce, leurs années à Poudlard avaient été les plus belles, leur permettant d'échapper à des situations familiales difficiles, et leur faisant miroiter un avenir potentiellement radieux dépendant de leur mérite.
La réalité s'était appliquée à les rattraper aussitôt leur diplôme obtenu.
Cependant les anciennes affinités de maison semblaient un peu perdurer. Terence, ancien serpentard (bien que tout le monde le trouvait beaucoup trop intègre et généreux pour avoir appartenu à une autre maison que Poufsouffle) soutenait son ami Barnabé.
- Tu viens avec nous, Deryn ? Demanda Terence.
- Oh, je ne sais pas. J'ai seulement envie de me rouler dans ma couette et de m'effondrer dans mon lit.
- Tu devrais y aller Deryn, ça te ferait bien de sortir et voir du monde, dit Chiara avec un clin d'œil.
- Oui, vas-y, encouragea Kenneth Towler, un autre loup-garou. Si je n'avais pas… Des choses à faire, je serai venu.
- Bin, viens, mon vieux, dit étonné Barnabé.
- Non, vraiment, je dois… Je dois…
La panique de Kenneth faisait de la peine à Deryn. Barnabé ne se rendait vraiment pas compte.
- Préparer une potion qui ne se fait qu'à cette période de l'année. Je suis désolé, vieux, trouva enfin Kenneth.
- Quelle potion ? Demanda Barnabé très maladroitement.
- OK, je viens, dit soudain Deryn espérant changer de sujet. Mais j'ai un souci sur mon balai.
La tentative était cousue de fil blanc, pourtant elle fonctionna. Absolument tous les coursiers à balai étaient des mordus de mécanique.
- Ah bon ? C'est quoi ? tu veux que je sorte mon pied d'atelier ? Demanda Terence.
- Il sous-vire, c'est ça ? Demanda Barnabé. Je l'ai remarqué l'autre jour. J'ai vu un sort dans Balais-magazine qui…
- Oui, voilà, c'est ça. Écoutez, allons au pub moldu du village d'à côté, vous m'aiderez à jeter un œil ? Demanda Deryn.
Deryn grimaça en enfilant sa cape encore humide, puis ressorti de sa caravane en ayant fixé une lampe moldue sur son meilleur balai.
- Ah, c'est malin ce système d'éclairage, dit admiratif Barnabé.
- C'est vrai que les lampions de chez brossdur ne sont pas terribles, ajouta Terence.
- Elles sont très bien, à 70 lumens. Avec ça tu éclaires déjà loin, répondit Deryn
- Tu parles, en plein ciel, on voit à peine les nuages dans lesquels on fonce.
- En même temps, même en plein jour, tu réussis à ne pas les voir et foncer dedans. Lui répondit Barnabé
- Ça, mon vieux, c'est parce que je vole beaucoup trop vite pour toi.
- Oh. Tu en penses quoi Deryn ?
Deryn était déjà ailleurs. Elle regardait rêveusement le ciel dégagé et éclairé par la lune presque pleine.
- Je n'en pense qu'une seule chose, les gars.
- Oui ?
- Chistole ?
Entendant le cri de ralliement désignant tout à la fois l'intention de voler à bride abattue, faisant fi de toute autre considération, et le plaisir de finir au pub, les deux hommes sautèrent littéralement sur leur balais.
Pourtant ils ne purent rattraper Deryn qui avait pris un peu d'avance au décollage et maîtrisait mieux le rase-motte qu'imposait la pleine lune.
Deryn oublia soudainement tous ses petits maux de la journée, sa fatigue, le froid. Elle ne sentait plus que les frémissements de son balai, ces mille petits riens qu'un jeune rideur ne connaît pas mais qui permet à celui ou celle qui sait y faire de voler tellement plus vite.
Elle sentit un petit frémissement, indiquant un courant ascendant. D'un coup de reins agile, elle l'évita. Elle entendit derrière qu'un de ses deux camarades se l'était pris de plein fouet, et qu'il venait de perdre quelques précieux mètres dans cette course puérile.
Sans s'en rendre compte, elle s'aplatissait de plus en plus sur son balais, rentrait sa tête, serrait les coudes, gagnant chaque fois en aérodynamisme et quelques centimètres par minute.
Elle sentit l'odeur douce de la tourbière proche, entendait le bruit de l'air qu'elle déplaçait dans l'herbe. Elle souriait.
La lune se leva enfin, magnifique et ronde. Elle perdit un peu de vitesse à la contempler. Terence en profita pour la dépasser. Celui qui aurait dû être le meilleur attrapeur de Serpentard si son père avait eu aussi les moyens d'acheter des Nimbus 2001 à toute l'équipe, était un magnifique rideur.
Petit et fin comme souvent les attrapeurs, il gagnait beaucoup en vitesse par sa légèreté.
Deryn, plus musclée, avait tenté de récupérer de l'avantage en prenant un grand balai. Un peu trop grand pour elle.
Elle l'avait récupéré d'un ancien livreur trop marqué par l'effort à seulement 45 ans et qui avait dû trouver un autre métier.
Ce balai, dont la taille aurait mieux convenu à Barnabé, était un handicape pour virer vite, mais offrait des performances impressionnantes dans les lignes droites.
Quand elle réussit à se remettre au niveau de Terence, il riait à gorge déployée.
Elle ne comprit pas ce qu'il lui cria, mais rit aussi, grisée. La soirée était belle.
Quand ils se posèrent enfin, dans un coin discret près du pub, Deryn se souvient brutalement pourquoi elle n'avait pas eu envie de venir. Ses pieds et doigts étaient complètement insensibilisés par le froid, elle ne parvenait même pas à retirer ses gants. Ses oreilles cuisaient, ses cuisses lui semblaient transpercées par des épines de glace douloureuses. Son dos était coincé dans une position arrondie, naturelle sur un balai mais parfaitement anormale sur le sol.
Elle devait fournir un effort considérable pour mettre un pied devant l'autre, ayant l'impression de marcher en canard.
Ce n'était d'ailleurs pas qu'une impression. Le Terence, si joyeux sur son balai, semblait maintenant avoir cent ans et marchait tout autant en canard.
Barnabé était le plus stoïque des trois mais lui aussi marquait la fatigue, son visage décoloré par le froid.
- Une bonne mousse, ça va nous requinquer, annonça Barnabé.
- Un appletizer, pour moi, dit Terence.
- Et un jus de pomme qui pique pour le monsieur.
Ils avaient réussi à se dégoter une table pas trop loin du feu.
- Soyons sérieux, on fait un métier de larbin, dit Barnabé.
- Ouais, une catastrophe pour les balais de s'arrêter et redémarrer en permanence tout le temps, acquiesça Terence.
- Je pensais plus à moi qu'aux balais, pour être honnête, dit Deryn en riant.
- Moi je me suis toujours demandé comment tu avais échoué là, lui demanda Terence.
- Comment ça ? Comme vous, je suppose. Répondit Deryn étonnée.
- Non, je ne crois pas, dit Terence en secouant la tête. Personne n'a les mêmes raisons de finir chez Owl Eat. Moi, c'est parce que ma famille est trop pauvre et Barnabé, la sienne est en prison, ce qui nous a coupé des réseaux sang pur classique.
- Yep, dit Barnabé en réprimant un rot.
- Liz Tuttle, c'est sa fille hors mariage. Je ne juge pas, ajouta Terence plein de dignité, mais que Deryn supposait juger.
- Puis bon, elle était déjà un peu… Différente, disons, à Poudlard. Ajouta Barnabé dans un haussement d'épaule.
- Et les autres… Ont aussi leur raison, reprit Terence.
Il jeta un œil à Barnabé pour voir si celui-ci relèverait, mais comme à chaque fois que la question de la lycanthropie pourrait enfin être abordée, Barnabé sembla ne pas comprendre.
- Mais toi, Deryn, reprit Terence. Les Runcorn, vous êtes tous embauchés au ministère dès le berceau. Comment as-tu pu te retrouver sans diplôme, sans réseau et sans argent ?
Deryn fit tourner sa chope, hésitante.
- C'est-à-dire que… Pour faire partie d'une famille de sang-pur, il vaut mieux naître du bon côté du lit.
- Comment ça ? Demanda Barnabé.
- Ça veut dire que ses parents étaient mariés de la main gauche, lui dit Terence.
- Hein ? demanda Barnabé.
- Qu'elle est une enfant de l'amour !
- Bin, c'est plutôt bien, ça… Dit Barnabé.
- Que mes parents n'étaient pas mariés !
- Ah !
- …
- Ah…
- Oui, dit Deryn. Qui croirait que ça pourrait avoir encore autant d'importance à notre époque.
Barnabé se gratta la tête sans trouver comment formuler sa phrase.
- Chez nous, ça en a, effectivement.
- Chez vous, il n'y a personne d'autre que toi, lui dit taquin Terence. Mais chez nous aussi.
- En plus, mon père m'a… "Conseillé"... De me marier juste après Poudlard, ce qui m'a empêché de faire des études, reprit Deryn.
- Tu connais quand-même ton père ? lui demanda Terence.
- Plus pour le pire que pour le meilleur. Je n'ai pas le droit de lui parler publiquement, pas le droit de l'appeler "Père" et encore moins "Papa". Je ne profite pas du statut du nom mais je n'ai pas non plus le droit de vivre en risquant de faire honte à ce nom. Les inconvénients sans les avantages, disons.
- C'est sale. Nous, au moins, on peut les appeler Père, dit Barnabé. Quoiqu'en général, j'aimerais mieux pas : ils ne brillent pas non plus par leur tendresse filiale. Et il t'avait trouvé un mari ?
- Yep, répondit Deryn, exhibant une alliance et un petit diamant porté à la main droite. Un gentil sorcier, vieux garçon, de lignage pur mais de rang intermédiaire. Du moment que son repas était sur la table à l'heure dite, il ne m'embêtait pas trop et ne me reprochait pas ma filiation pas bien propre. Il est mort au bout d'à peine quelques années de mariage.
- De vieillesse ?
- Même pas. Une crise cardiaque la seule fois où il a eu envie de m'accompagner voler.
- Une crise cardiaque en balade ? Mais… Comment ?
- Je me demande encore.
- Tu as été triste ? Demanda Barnabé.
Deryn, mal à l'aise,reprit sa contemplation de sa chope.
- Écoute, ça va vous paraître très bizarre. Angoissée, terrifiée, oui. Parce que je redevenais la bâtarde, et en plus veuve. Autant dire que ma vie sociale et familiale est finie. Mais j'étais complètement prisonnière de sa maison et des corvées domestiques. Des règles de bienséance, de la surveillance de sa mère. J'ai eu de la peine de le perdre, parce qu'il n'était pas méchant, mais en fait, j'étais assez soulagée de redevenir libre.
Terence et Barnabé échangèrent des regards, espérant que l'autre trouverait quoi dire.
- Bon, écoute, c'est triste mais je suis trop assommé par la bière pour trouver quelque chose d'intelligent à dire. Dit Barnabé d'un ton neutre.
- Comme si en temps normal, tu trouvais des trucs intelligents à dire. Lui dit Terence tout aussi assommé par la fatigue.
- Voilà, s'il y avait un diplôme de mettage de pied dans le plat, au moins, j'aurai réussi à le décrocher, reprit Barnabé. C'était quoi cette histoire de balai sous-vireur ?
Deryn sourit.
Comme Terence l'avait énoncé, tous les livreurs Owl Eat vivaient des vies compliquées et injustes. Celle des deux hommes n'était pas plus reluisante que la sienne.
Depuis la mort de son mari, elle s'était promis que le bonheur ne dépendait pas de la réussite sociale. Ou au moins, pas seulement.
Quand on a décidé de se convaincre de quelque chose, cette chose peut finalement devenir une réalité.
Elle avait vécu ces dernières années sans famille, sans beaucoup d'argent, mais trouvait son bonheur dans les amitiés de gueules cassées qu'elle nouait avec les autres livreurs.
