C'était la fin de son shift, il était presque 14h, son petit déjeuner remontait loin et l'odeur du plat du jour à la cafétéria du ministère était alléchante.
Elle s'approcha pour regarder le prix.
Le vigile zélé qu'elle avait appris à redouter se précipita vers elle. Elle se demanda s'il ne l'avait pas suivi toute la tournée.
- Z'avez rien à faire là, circulez !
- J'allais juste…
- Vous n'alliez rien du tout. Cette cafétéria est réservée aux employés du ministère.
- Mais j'voulais rien que…
- Rien du tout, il n'y aurait plus rien pour les vrais gens. Circulez.
- Elle est avec moi.
Le vigile énervé et Deryn se retournèrent. Elle reconnut ce Mr Cresswell qui lui avait donné de l'essence de Murlap.
Étonnée, elle vit que les vociférations du vigile avait provoqué un attroupement de plusieurs personnes, dont Cresswell.
Il s'approcha.
- Venez Mrs Runcorn, allons déjeuner.
Comme à son habitude, elle ne laissa rien paraître des sentiments qui la traversait.
Elle n'exultait pas du tout à voir son ennemi vigile défait et bouillonnant de rage. Elle n'était pas reconnaissante à Cresswell de l'avoir défendue.
Elle se laissa guider vers le comptoir puis vers une table, mais intérieurement, se rongeait les ongles d'agacement.
- Mr Cresswell, c'était vraiment charmant de votre part, mais je n'avais aucun besoin qu'un chevalier servant vienne à mon secours. Je vous assure que je vis très bien sans qu'on me prenne en pitié.
Elle se gifla mentalement. Plus de tact, il n'est pas un ennemi.
- Veuillez m'excuser de ce manque de gratitude, Mr, Cresswell.
- Non, vous avez raison, Mrs Runcorn, je n'aime pas ce vigile et j'ai été trop rapide à intervenir, je n'ai pas du tout pesé les conséquences de ma réaction ni ce que les gens pourraient en penser.
Dans un regard gêné, ils réalisèrent soudain ce que les gens autour allaient voir et déduire. Elle était habillée de ses vêtements de livreuse un peu défraîchis quand lui était impeccablement vêtu d'une robe discrètement luxueuse.
L'image produite était humiliante, une cendrillon sauvée du ruisseau déjeunant avec son prince, ce qui les affligea autant l'un que l'autre.
- Merlin, dit-elle au désespoir.
- Vraiment, je suis désolé.
Elle ne savait plus si elle devait se tenir parfaitement droite, les jambes croisées bas, comme on lui avait inculqué ainsi qu'à toutes les sang pur, ou si cette position dans sa tenue et dans sa situation ne serait pas encore plus ridicule. Elle hésita à s'affaler sur la chaise, mais doutait de réussir à le faire sans que ce ne soit artificiel.
- Merlin !
- Si vous le souhaitez, nous pouvons aller ailleurs, dit Cresswell au supplice.
- Mr Cresswel, dit-elle entre ses dents, j'ai payé mon déjeuner et sans vouloir vous inviter dans des considérations budgétaires personnelles particulièrement gênantes à aborder avec un inconnu, je vous avouerai que j'ai l'intention de le manger sans en laisser une miette.
- Je…
- Je devine que vous allez me proposer de me payer un déjeuner dans un autre endroit. Ce serait encore une fois charmant mais particulièrement mortifiant pour moi.
- Je…
- Je ne doute pas une seconde que vous n'avez aucune intention condescendante. Mais voyons les choses en face : toute la situation actuelle l'est, et il n'y a aucune façon d'en sortir sans devoir rajouter en misérabilisme, syndrome du sauveur et humiliation publique.
- Alors quelle est la…
- Mr Cresswell, vous êtes le cadre brillant et haut placé du ministère, et je suis la livreuse de rien du tout. Vous êtes supposé maîtriser bien plus parfaitement que moi ces questions sociales. Il n'y a qu'une sortie. Il va falloir que nous déjeunions comme si de rien n'était.
- Pardonnez-moi, Mrs Runcorn, je n'ai vraiment pas réfléchi.
- Deryn.
- Je vous demande pardon ?
- Nous allons prétendre que vous m'avez invité par cordialité et pas par condescendance. Cela implique donc d'avoir une conversation entre deux personnes au statut social équivalent. Ce n'est bien sûr pas le cas, mais toute autre alternative impliquerait un paternalisme que je trouverais très mal venu.
Il eut un tressaillement quand il intégra la phrase.
- Diederik.
Deryn releva les yeux de son bol de soupe. Elle s'attendait à tout moment à une réaction plus froide ou supérieure qui ne venait pas.
Il dû se méprendre sur son regard.
- Mais je vous avoue que personne ne m'appelle comme ça. Ceux qui utilisent mon prénom m'appellent Dirk.
- Dirk ?
- Je réalise en le disant qu'il n'y a quasiment personne pour utiliser mon prénom. La majorité de mes relations m'appellent par mon nom de famille.
- C'est la coutume, j'aurai dû y penser. Pardonnez moi.
- Je croyais que nous avions convenu que j'étais ici le seul responsable à blâmer. Appelez moi Dirk, ça me convient très bien. Je suis rarement passé aussi rapidement à ce degré d'intimité. Dit-il dans un sourire désarmant.
Deryn lui sourit aussi, désarmée, donc, par son attitude.
- Enchanté Dirk.
- Ne vous méprenez pas sur mes intentions, Deryn, mais vous êtes réellement un paradoxe.
- Vraiment ?
- Quand vous parlez publiquement, vous vous exprimez… Pardon, je ne veux pas du tout vous insulter, mais je n'ai pas d'autre mot. De la façon dont parle une jeune prolétaire galloise. Alors que dans la panique précédente, votre façon de parler était tellement posh que sans votre délicieux accent gallois, j'aurais hésité à faire la révérence.
Deryn se mordit la lèvre pour ne pas rire.
- Je préfère coller à ce que je suis. Je ne suis qu'une livreuse sans aucune prétention, et n'ai pas spécialement envie qu'on me plaigne ou qu'on voit en moi une snob déclassée qu'il faut sauver. Répondit-elle.
- Pardon d'avoir été indiscret.
- Vous aussi êtes une énigme. Vous avez une alliance. Et vous recevez des gamelles de navets que vous n'aimez pas. Enfin, receviez, parce qu'aujourd'hui, vous ne recevez plus rien et il n'y avait personne chez vous.
- Je vois.
Il eut pendant quelques minutes le regard vague.
- Je suis désolée d'avoir été porteuse de mauvaises nouvelles. Je ne savais pas que vous l'ignoriez, dit Deryn.
- Ce n'est pas vraiment une surprise, dit-il rêveusement. Juste la fin de quelque chose qui était devenu de plus en plus nauséabonde pour les deux parties. Je n'aurais pas osé la quitter, mais… Et le pire, c'est cette boule de soulagement, alors que je me sens très coupable.
Il se tut.
- Vous n'êtes probablement pas un salaud. C'est la société qui vous permet de l'être.
- Je n'avais pas vu venir cette sortie, lui répondit-il surpris.
- En tant qu'individus, je peux parfaitement comprendre que vous et votre femme souhaitiez vivre. Je veux dire… Avoir une vie chacun de votre côté. Mais la société vous transforme en salaud en ne lui permettant pas de vivre, elle, sans perdre en statut social et en argent.
- Je ne lui interdis rien.
- Vous, non. Mais nos conventions sociales vous permettent de reprendre votre liberté et pas elle. Sa vie sociale va en pâtir et pas la vôtre.
- Je crois que je vois mieux ce que vous voulez dire. Et comment puis-je ne pas être un salaud ?
Deryn haussa les épaules.
- Si je savais comment changer la société, je ne turbinerai pas par tous les temps. Ne pouvez-vous pas lutter contre les injustices depuis votre poste ?
- Je ne serai pas très légitime dans ce combat, n'étant pas victime.
- Mais celles qui en sont les vraies victimes ne peuvent pas accéder aux leviers pour faire changer les choses. Donc rien ne change.
Un silence suivi, que Deryn trouva rapidement pesant.
- Vous êtes veuve, si je comprends. Dit-il en désignant les bagues portées à la main droite.
- Oui… Oui.
- Ça a dû être une grosse perte.
- Ça fait quelque temps, maintenant. Mais en fait…
Il la regarda étonné.
- Je sais que j'ai l'air d'avoir tout perdu avec mon veuvage, et en fait… Je suis tellement délestée de tout impératif social que je pourrais danser nue sur cette table, si j'osais. ça ne changerait plus rien à ma vie. Je suis libre et j'aime ça.
- Le prix à payer n'est-il pas… Un peu élevé ?
- Oui, sans doute.
- Vous n'envisagez plus de réintégrer… Merlin, pardon, j'allais dire la "vraie" vie et trouver un "vrai" métier. J'entends la condescendance de cette question, j'en suis désolé.
Deryn lui sourit, compréhensive.
- Je comprends. La seule chose qui me manquera, c'est de ne pas avoir de famille à moi. Pas une famille comme l'entendent ces gens des grandes lignées, ils pensent à un réseau de pouvoir. Mais des gens que j'aime et avec qui je peux vieillir en confiance. Oui. ça me manquera.
- Ce n'est vraiment pas possible ?
- Et bien, pour les femmes veuves ou divorcées, les chances de remariage sont de 15%. 1% sans fortune. Et en outre, je crois vraiment qu'il n'y a aucun moyen dans l'état actuel du droit sorcier pour que je puisse me marier sans devenir entièrement soumise et dépendante à un mari. Même le meilleur des hommes ne peut pas être aimé quand il devient le dominant d'une relation maître-esclave.
- Les lois sur les autorisations maritales pour travailler et ouvrir un compte ont été abrogées.
- Mais pas la pression sociale. Un employeur me demanderait si je ne risque pas d'avoir du mal à conjuguer travail domestique et salarié. Les voisines se demanderaient pourquoi mon mari repasse lui-même ses chemises. Une belle-mère qui ont une connaissance beaucoup trop intime de leur brue me reprocherait mes sorties en balais ou mes loisirs honteux, elle me rappelerait qu'elle a dû s'oublier et que tout le monde s'attend à ce que je le fasse aussi. Ce n'est pas hypothétique, je l'ai vécu et n'en veux plus. Je veux être libre.
Dirk marqua un temps d'arrêt.
- Je n'ai pas volé depuis les cours de vol à Poudlard. Dit-il rêveusement.
- Aimiez-vous ça ?
- Je crois, oui.
- Pourquoi avoir arrêté ?
- Je voyais ça comme une activité pour les enfants, mais qui ne correspondait pas du tout à mon nouveau statut de...
- De ?
Il eut un sourire gêné et désigna du regard les briques pourpres du ministère.
- Ah, oui.
Deryn se mordit la lèvre en contemplant les murs qui l'entouraient.
- J'avais presque oublié qui vous étiez et où nous étions, j'en ai peur. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'en suis désolée.
- Deryn, non, je…
Il amorça un geste pour se saisir de sa main, mais s'arrêta juste à temps, se souvenant aussi de qui il était et où ils se trouvaient.
- S'il vous plaît, Deryn. J'ai tout oublié aussi, et je n'ai rien vu venir. Mais j'aimerais vraiment qu'on puisse rester à ce stade d'intimité. C'était…
Elle le regarda amusée.
- Je suis ridicule n'est-ce pas, demanda-t-il dans un nouveau sourire désarmant. Je ne me permettrais pas de… Je ne sous-entend rien du tout mais… Pourrions-nous…
Il s'arrêta.
- Aimeriez-vous venir voler ? Lui demanda-t-elle.
- Pour faire des livraisons ?
- Non, pour voler. Avec d'autres livreurs nous partons souvent les nuits claires.
- Où allez-vous ?
- Ce n'est pas la destination qui compte mais le voyage.
- Pour faire des courses de vitesse ?
- Certains ont l'esprit de compétition, mais en ce qui me concerne, il s'agit surtout d'en profiter.
- J'aimerais beaucoup mais…
- Ah. La pression des conventions sociales se fait sentir ? Je comprend bien qu'il pourrait être délicat pour vous d'être vu avec des coursiers.
- Pas plus qu'actuellement, lui dit-il très amusé.
Elle réprima un rire.
- C'est juste que, reprit-il, je n'ai pas volé depuis longtemps et ne sais pas si je pourrai suivre la cadence.
- On s'adaptera.
Dirk ne savait pas qui était le "on". Mais il eut un grand sourire, déjà grisé par la situation.
