Deryn rentra fourbue et frigorifiée le vendredi suivant.

Elle n'aspirait plus qu'à aller se coucher, et envisageait de faire une croix sur la chistole du soir.

Elle passa devant la caravane de Béa, qu'elle devina en train d'étendre son linge, derrière les draps.

- Je ne peux pas te laisser dire ça, la lutte des classes reste un prisme efficace pour comprendre notre société. La classe dominante est toujours bien vivante et sait très bien s'organiser pour le rester.

Elle sourit en se demandant qui était la personne inconsciente qui s'était laissée aller à débattre avec Béatrice.

- Je ne dis pas que la classe dominante n'existe plus. Elle est effectivement toujours bien là et est effectivement hyper organisée. C'est plutôt la vision de la classe opprimée que je trouve simpliste. Il n'y a aucune convergence des luttes entre des livreurs payés à la tâche, des femmes au foyer bourgeoises et des employés de commerçants.

Deryn s'arrêta net en reconnaissant la voix de Dirk. Il s'était habillé d'une façon plus adaptée aux conditions météorologiques du coin. Un pull en grosse laine et de grosses chaussures qui commençaient déjà à être boueuses.

- Bien sûr que si, il y a convergence. Déclara patiemment Béatrice. Parce que la classe dominante les domine et s'organise pour que leurs revendications n'avancent pas.

- Oui, convergence contre la classe dirigeante, répondit Dirk en extrayant des pinces à linge de sa bouche pour accrocher une chemise par le col. Par contre, il n'y a aucune convergence dans ce que demandent les opprimés. Un livreur voudra un contrat de travail stable quand les petits artisans demanderont une baisse des charges.

- Deryn, tu ne peux pas le laisser dire ça…

Dirk lui adressa un sourire éclatant dont elle sentit la chaleur jusque dans son ventre. Elle lui offrit un sourire étonné.

- Je suis désolée, je n'ai ce genre de conversation qu'avec une bière et des vêtements secs, répondit Deryn.

- Je t'avais prévenu qu'elle aurait l'air d'avoir cent seize ans après la météo terrible de cette semaine, dit Béatrice à Dirk.

- Je n'ai pas cent seize ans ! Et je m'attendais pas à te voir, Dirk, sinon…

- Sinon tu te serais pomponnée et mis un uniforme à paillettes ? Demanda moqueuse Béatrice.

- Sinon, j'aurais moins traîné.

Dirk la regarda hésitant.

- Je sais que tu ne m'attendais pas. Pardon. Mais je me suis dit que… Heu...

- Tu as parfaitement le droit de venir discuter lutte des classes avec Béatrice sans me prévenir, bien sûr.

- Moi ça me va bien d'être prévenue à l'avance, ça m'éviterait de cacher mes culottes à étendre jusqu'à ton retour. Dit Béatrice pince-sans-rire

- Tu n'aurais pas dû ! Je me fiche complètement de tes culottes. Dit Dirk mortifié.

- Alors à titre personnel, ça me va de ne pas les voir depuis ma fenêtre tous les matins, dit Deryn.

- Merci Béa pour cette discussion sur le prolétariat. Mais en réalité, j'étais vraiment venu pour… Pour te voir.

Deryn rosit de plaisir. Béatrice rentra discrètement chez elle en souriant amusée.

- C'était assez présomptueux de penser que tu serais libre à la dernière minute, mais…

- Tu as bien fait.

- Je ne voudrais pas m'imposer…

Deryn rit et l'enlaça, profitant pour échanger un baiser rapidement passionné.

- Tu ne t'imposes pas.

- J'espérais que tu accepterais de m'accompagner…

Deryn s'écarta brusquement.

- Je vais devoir t'arrêter.

- Tu ne veux pas qu'on sorte ensemble ? Demanda-t-il surpris.

- J'aimerais qu'il n'y ait pas de dissymétrie dans notre relation. Je me doute que tu es à l'aise et je suis dans une situation financière juste suffisante mais qui peut du jour au lendemain basculer.

- Je serai plus qu'heureux de…

- Non ?

- De…

- Non.

- Mais…

- De m'inviter ? Non. La dépendance vient très vite, je l'ai appris. Je ne souffre pas de mon manque de richesse mais si j'avais conscience de ce que je ne peux pas avoir ça serait différent.

Dirk ressera son étreinte en soupirant.

- Je comprends, dit-il. Mais il y a sûrement…

- Non, écoute ce que je viens de dire. Je ne…

- Par exemple des sorties…

- Tu as encore une alliance à ta main gauche, et un restaurant est déjà une dépense que je…

- Chez les moldus ?

- …

- Ils ont plein de propositions à prix abordable.

- …

- Tu crois que ? …

Il se tue, incertain de la raison du silence de Deryn. Il savait que pour la majorité des sorciers, le monde moldu était plus exotique que d'aller dans les Caraïbes et plus honteux que de se rouler dans une mare de purrin.

- Chez les moldus ?

- Et bien… Oui ? Ça pourrait être une solution ?

- Je… Je ne suis presque jamais allée dans leur monde, à part dans leurs magasins… J'ai peur de faire des gaffes ou pire… Mais…

- Mais ? Je connais assez bien et peux nous guider pour éviter les problèmes si tu veux.

- … Tu connais leur monde et t'y interresse ? C'est vrai ?

- Heu... Et bien… Oui.

Elle se mordit les lèvres, les yeux brillants d'excitation et de désir.

- Si tu es serieux, je crois que j'aimerais beaucoup aller visiter avec toi.

- J'en serai très heureux. Tu as entendu parler du cinéma ?


Dirk et Deryn prirent l'habitude de s'offrir régulièrement une sortie chez les moldus.

Parfois ils allaient au cinéma, dans des magasins de musique ou dans des pubs. Le plus souvent, ils marchaient seulement dans Londres pendant des heures, admirant les rues et les vitrines, et Dirk répondant du mieux qu'il pouvait aux questions infinies que posait Deryn.

Tout était sujet à son émerveillement et son intérêt, mais ce qui concernait l'électricité et la radio demeurait ses plus grandes interrogations.

Dirk n'avait pas de connaissances approfondies sur ces sujets, mais pouvait accompagner Deryn dans des bibliothèques moldues où elle dévorait les livres d'explication avec appétit.

Dirk, un livre alibi ouvert devant lui, se contenter de l'admirer, si passionnée, travailler sur ces ouvrages complexes.

Elle n'avait pas eu besoin de lui raconter son amour interdit avec les cours d'études des moldus. Sa passion était évidente et il devinait qu'une Runcorn avait dû la cacher bien profondément.

Dirk était la première personne avec qui elle pouvait partager cette passion secrète sans gêne. Et Deryn était la première sorcière avec qui Dirk ne se sentait pas gêné de connaître trop bien le monde moldu.

Leurs balades ne les empêchaient pas de passer du temps à Dyffryn Crochenydd.

Ce soir-là, l'assemblée de livreurs était plus nombreuse qu'à l'accoutumée. Deryn se fit la remarque qu'elle ne connaissait pas certains visages.

- Je fais l'impasse sur la chistole ce soir. J'ai plus rien dans les batteries, dit Terence.

- Pareil, dit Chiara. Il faut vraiment qu'ils recrutent. Six personnes ont raccroché et il n'y a eu que deux nouveaux.

- Tonks, on est quelques-uns à t'avoir connu à Poudlard. Dit Barnabé en lui souriant. Bien sûr, on s'attendait plutôt à ce que tu deviennes auror ?

Nymphadora, dépitée, haussa les épaules.

- Non, j'ai raté les sélections pour la troisième fois. Trop maladroite, ils ont dit.

- Bah mince, dit Chiara en lui tapotant l'épaule. C'est vraiment nul. Mais tu n'as pas postulé à la brigade d'intervention ?

La métamorphage regarda le sol, visiblement au bord des larmes.

- Franchement, pourquoi faire. Je suis nulle en tout, ça ne rimerait à rien.

Chiara lui passa les bras autour des épaules et lui murmura des paroles de réconfort.

- Et toi, tu es nouveau aussi ? Demanda Kenneth, le timide loup-garou.

Il avait reconnu un de ses semblables dans l'homme épuisé qui venait manifestement de faire son premier shift.

- Oui, Remus Lupin, dit celui-ci en tendant la main.

On la lui serra poliment.

Deryn remarqua la nuance de pitié sur les visages de certains.

Terence se pencha vers elle.

- C'est un ancien prof de défense contre les forces du mal. Tu n'as pas dû le connaître, c'était il y a juste deux ans. Il a perdu son travail quand on a appris pour… son petit souci capillaire.

Deryn essaya de ne pas montrer sa pitié.

Béatrice posa sa tasse de thé brutalement, aucune place pour de la pitié sur son visage.

- Est-ce qu'on doit t'appeler Lupin ou professeur ?

- Remus, c'est très bien.

- Remus, alors. Enchantée, je suis Béatrice. Ton balai m'a paru un peu difficile à manœuvrer en ville. Tu devrais emprunter le Friselune trop grand de Deryn.

- Oui ? se réveilla-t-elle. Ah oui, oui. Oui, bien sûr.

- Je ne voudrais pas… Commença Remus.

- Non, tu peux. C'est Higgs qui me l'avait donné quand il a raccroché, mais effectivement, il est un peu grand.

Dirk affichait un air soupçonneux depuis un moment.

Accompagnant Deryn chercher le balai dans sa caravane, il enfonça ses mains dans ses poches.

- Je me demande ce que Lupin fait ici.

Deryn le regarda étonnée.

- Quelque chose t'étonne de voir un loup-garou venir bosser pour Owl Eat ?

- J'avais compris qu'il était proche de Dumbledore.

- Oh ? Deryn se tordit le cou pour dévisager l'ancien professeur. Tu penses à quoi ?

- J'ai été étonné quand je suis venu pour la première fois du peu que je savais des conditions de vie ici. Et je dirai que c'est le cas de toute la classe dirigeante. Dumbledore a des soucis d'image publique en ce moment, à sa place, j'essayerais d'élargir mon audience.

- Tu penses que Remus est un espion de Dumbledore ?

Dirk hésita en haussant les épaules.

- Lupin a reçu l'aide de Dumbledore dans des histoires qui ont été étouffées. Je ne serais pas surpris qu'il soit un adepte de Dumbledore.

- Manifestement pas assez pour qu'il ne lui laisse son travail en le sachant loup-garou.

- Il savait forcément déjà que c'était un loup garou.

- Alors pourquoi ?...

- Le point commun entre tous les leaders sorciers, c'est le peu de cas qu'ils font du sort de leurs suiveurs.

- Tu crois ?

Il la dévisagea.

- Oui. Il n'a pas fait bon être partisan de Tu-sais-qui, et je trouve risqué en ce moment d'afficher le moindre soutien à Fudge autant qu'à Dumbledore.

- Tu parles de leur donner ton soutien sans que leurs idées ne soient un sujet.

- Parce qu'il n'y a pas de grandes différences. Dumbledore fait partie du système depuis longtemps, il n'a aucune intention de réformer la société, Dit Dirk.

- Et pour… Pour cette histoire de Tu-sais-qui ?

Il s'arrêta pour contempler le vide.

- Je ne sais pas. Fudge et la gazette cachent beaucoup de choses, mais quand même, le retour de… Je ne sais pas. Hésita-t-il.

- Il y a des histoires cachées ?

- J'ai entendu des choses, dit-il en grimaçant. Des détracteurs qui ne suivraient plus les ordres, des rapports d'incidents qui disparaissent, notamment avec des moldus, des marques des ténèbres.

Deryn frissonna.

- Son retour ne nous concernerait pas. On est tous des sangs-pur, ici.

Dirk regarda brusquement ailleurs.

- Oui, ah ah. Des sangs purs.


Note de l'auteure

Salut, salut.

Je me lance dans la réécriture de cette fic que j'aime beaucoup. Elle a peu de retour parce que peu de personnages canoniques (meme s'ils existent tous pour de vrai ! au moins dans hogwarts mysteries, et que toute l'histoire suit tres tres strictement les livres).

Si elle vous interresse un tout petit peu, j'adore vraiment les reviews. Elles me permettent de progresser en comprenant comment ce que je raconte est compris ou ressenti. SI vous avez 2 petites minutes pour me raconter comment vous lisez l'histoire, ça m'interresse beaucoup.