Deryn et Dirk, qui dormaient, sursautèrent quand de violents coups sur la porte de la caravane se firent entendre.

- Qu'est ce que… Commença Dirk.

Mais le regard affolé de son amante le fit taire encore plus que les mains qu'elle appliqua catastrophée sur sa bouche.

Avec des gestes angoissés, elle l'invita à s'asseoir silencieusement sur le lit avant de lui lancer un sortilège de désillusion.

- Une minute, monsieur, j'arrive. Cria-t-elle à la porte.

Elle s'habilla en hâte, et Dirk remarqua étonné qu'il s'agissait de vêtements urbains. Et il n'était pas sûr d'aimer cette Deryn engoncée dans une robe-tapisserie.

Elle ouvrit enfin la porte après avoir jeté quelques sorts de rangement et nettoyage dans la caravane pourtant toujours impeccable.

Dirk reconnut instantanément l'homme au physique antipathique qui était rentré, collègue antipathique du ministère.

- J'ai failli être vu par tes voisins, reprocha Albert Runcorn.

- Pardon Père, je ne m'attendais pas à votre visite.

L'homme regarda autour de lui. Il ne semblait pas du tout aimer ce qu'il voyait. Il s'assit avec la plus grande répugnance dans le fauteuil de Deryn, la contraignant à rester debout.

- Tu dois te douter de pourquoi je suis là.

- Monsieur ?

- Tu as été vu, au ministère. Ce déjeuner avec… Hum…

- Père, je ne…

Elle réussit très bien à ne surtout pas regarder dans la direction de Dirk. Celui-ci s'approcha outré pour écouter. "N'interviens pas, surtout, n'interviens pas".

- Qu'est-ce qui a bien pu te passer par la tête. Et même pas décemment vêtue, en plein ministère. C'était affligeant. On aurait dit une clocharde.

- Peut-être parce que je ne suis qu'une…

- Tu ne peux pas t'afficher comme ça. Tu salis le nom des Runcorn !

- Je croyais que je n'en étais pas une.

- Pardon ?

- Je… Rien, monsieur. ça ne se reproduira plus.

- Et cet homme, ce… Cresswell. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

- Monsieur ?

- Tu vas tout gâcher. Tu as enfin une position qui permet une certaine dignité !

- Une certaine dignité ?

- Les veuves attirent la sympathie, les gourgandines, non !

- La sympathie ?

Deryn se mordit la lèvre. Insignifiante et transparente. Insignifiante et transparente. Dirk suivait l'échange avec indignation et colère.

- Ce Cresswell, il a quelque chose de louche, je finirai par trouver quoi. En tout cas, tiens-toi loin de lui.

- Oui… Oui, m'sieur. Bien M'sieur.

"Pitié Dirk, n'écoute pas. Je dois juste être insignifiante et transparente quelques minutes et il partira".

- Tu ne peux plus te permettre ce genre de comportement. Très bientôt, les choses prendront un tournant différent, et il n'est pas question que tu fragilises les efforts des Runcorn.

- …

Il se leva et boutonna la cape dont le prix aurait permis à Deryn de manger pendant une année.

- Qu'est ce que c'est que ça ? Demanda-t-il en avisant des composants électriques sur la table basse.

- Heu… pas grand chose. Un circuit electrique de...

- Runcorn Père déplaça du bout de sa baguette quelques pièces avec l'expression de quelqu'un qui serait tombé sur des viscères malodorants.

- Vraiment, heureusement que tu n'es personne et ne connais personne. Tu serais une tâche dans la lignée Runcorn. Dis moi si la voie est libre dehors.

La porte de la caravane claqua enfin. Deryn s'affala au sol, la tête dans ses bras, sans parvenir à refouler ses larmes.

Dirk attendit d'être sûr qu'il était parti.

- Et bien, c'est chaleureux comme relation. Dit-il d'une voix neutre.

- Il faut juste que je sois insignifiante et transparente, répondit Deryn entre ses larmes. et il finit toujours par partir.

Dirk s'assit sur le sol à son niveau et la serra dans ses bras, caressant son dos pour l'apaiser.

- Bon, démêlons tout ça. Qu'est-ce que je dois comprendre ?

- …

- Non, bien sûr, je veux dire, qu'est ce que je dois comprendre à part que ton père est charmant ? Est ce que tu vas l'écouter et me demander de disparaître de ta vie ?

- Dirk… Je…

- Parce que, honnêtement, je vivrais mal d'être expulsé de ta vie pour que tu plaises à quelqu'un qui n'a même pas pris deux secondes de sa visite pour te demander comment tu vas.

- Dirk ? Dit Deryn en parvenant enfin à surmonter son effarement.

- Oui ? Répondit-t-il en lui frottant affectueusement le dos.

- Il y a quelque chose qu'il faut que je sache.

Elle tremblait de tous ses membres, mais au moins, ne pleurait plus.

- Est-ce que tu es né-moldu ? Demanda-t-elle en fermant les yeux.

- Qu'est-ce que…

- Ça fait un moment que je me pose la question.

La main de Dirk qui lui avait frotté le dos, s'était arrêtée.

- Est-ce que c'est vraiment important ? Lui demanda-t-il, profondément affligé

Elle le regarda intensément.

- Dirk, j'ai besoin que tu me dises la vérité pour que je puisse te la dire aussi.

Il la regarda longuement. Elle avait l'impression de lire ses doutes.

- Je suis né moldu. Lui dit-il douloureusement.

Elle referma les yeux, essayant de faire taire ses battements de cœur.

- Tu comprends, c'est pour ça que je dois être insignifiante et transparente, particulièrement maintenant. Il faut qu'il ne te voit pas, qu'il n'ait aucun doute, qu'il ne fouille rien.

- Il ?

- Il. D'abord, il s'est demandé si tu pourrais lui être utile en beau-fils de la main gauche. Mais il a dû vite comprendre que tu ne serais pas très admiratif de son attitude. Ensuite, il s'est au contraire méfié, sûrement parce que tu ne serais pas très admiratif. Et puis ton poste est haut placé. Et maintenant, il va vouloir à tout prix t'en déloger.

- Deryn, je sais que tu n'aimes pas beaucoup les jaunes, mais honnêtement, je ne suis pas arrivé à ce poste en enfilant des perles. Je vois très bien le genre d'homme qu'il est, et je me doute de ce dont il est capable. Je peux gérer.

- Dirk. Si… Si c'était vrai pour Tu-sais-qui ? Mon père veut ta peau. Et ça serait tellement facile pour lui si...

Dirk regarda dans le vide un moment.

- Tu m'as dit que tu voulais savoir la vérité pour me la dire. Quelle vérité voulais- tu me dire ?

Elle le regarda.

- Je… Je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose à cause de moi.

- Ne me quitte pas. Je peux affronter ce type.

Elle ferma les yeux et fit non de la tête, les doigts de Dirk s'étaient enfoncés dans ses homoplates, et elle s'agrippait à la taille de son amant comme à une bouée.

- J'ai falsifié ton arbre généalogique et tes documents officiels au ministère, dit-elle dans un souffle.

- Tu as fait quoi ? Comment ?

- En allant livrer des gamelles aux archives de l'état civil. Personne ne se méfie du gamin insignifiant qui livre des gamelles.

- ...

- Je n'arriverai pas à te quitter, mais je ne peux pas me résoudre à te perdre. Dit-elle douloureusement.

Il la regarda étonné. Ses mains caressaient à nouveau son dos, rassurantes.

- Est-ce que ça officialise quelque chose dans notre relation ?

Elle le regarda, ayant l'air de ne pas le voir.

- Est-ce que tu m'as entendu ? Au contraire, ça n'officialise rien du tout. Officiellement, nous ne nous verrons jamais, nous ne nous connaissons pas. Il faut qu'il t'oublie.

Il encaissa le coup. .

- Alors, est-ce que ça marque un tournant de notre non-relation officielle mais très sincère relation émotionnelle ?

Deryn se rendit soudainement compte qu'elle avait oublié depuis quelque temps de respirer, et que tant qu'à faire, elle pouvait recommencer.

- Je crois que je peux très officiellement te dire que je suis profondément impliquée dans une intense relation émotionnelle avec toi.

- Mhm. Alors, en fait, c'est comme quand Béatrice dit que le patriarcat est une construction sociale des puissants afin de maintenir plus de la moitié de la population dans un état de servilité, alors qu'en fait, ce qu'elle veut dire, c'est que les pères, ça craint.

- Euh ?... Deryn était perdue. Comment ça ?

- Si moi, je te disais aussi que je suis profondément impliqué dans une intense relation émotionnelle avec toi, je voudrais surtout dire que je t'aime.

- …

- Les larmes de Deryn coulaient à nouveau, et elle riait bêtement en même temps.

- Moi aussi Dirk.