Deryn fut réveillée par un sortilège de mixage particulièrement efficace.

Elle s'approcha de Dirk dans la cuisine pour aller l'enlacer. Ses orteils se recroquevillaient en sentant le froid qui balayait le lino de la caravane. L'extérieur de la caravane était recouvert de neige sale, et les conditions de vie des livreurs étaient rudes.

- J'ai trouvé cette recette pour remplacer le lait de vache dans un chocolat chaud. Ça sent très bon, lui dit Dirk.

- Qu'est ce que c'est ?

- Du lait d'avoine.

- Je me suis habituée à vivre sans, mais tu peux prendre du lait de vache, si ça te manque.

- Je pensais, au début. Mais avec le temps, j'ai réalisé que pour qu'on soit bien ensemble, il faut qu'on soit d'accord sur les choses importantes.

- Manifestement, tu dois penser que l'ordre est secondaire.

- Evidemment. Tu désapprouve officiellement quand on a rien de mieux à faire, mais tu perds rarement du temps là dessus dès qu'on parle d'autre chose.

- Admettons.

- Alors que je ne t'ai jamais vu faire le moindre écart pour la viande.

- Bin… Oui. Au début, j'avais simplement réduit, parce qu'un kilo de la viande la moins chère, c'est trois kilos de pâtes ou de légumes. Et puis comme je t'ai raconté, j'ai commencé à cogiter. D'ailleurs, j'ai vu que tu n'en mangeais plus non plus, même quand tu as le choix ?

- Depuis que je traine ici, beaucoup de choses me semblent moins évidentes.

- En parlant de trainer ici… Hésita-t-elle.

Ils s'étaient installés dans leur fauteuil respectif avec les tasses de chocolats chauds.

Depuis la venue d'Albert Runcorn, Dirk s'était fait très discret dans le camp boueux. Les autres pensaient que l'histoire s'était finie et n'avaient posé aucune question à Deryn, se contentant de regards peinés.

Pourtant Dirk avait continué à venir, tous les soirs. Deryn lui avait libéré des tiroirs, et avait fait une place pour le fauteuil bergère, seul meuble qu'il avait ramené de son ancienne maison avec sa malle de Poudlard.

- J'en suis à me demander quelle adresse tu mets sur ton abonnement à la gazette. Finit-elle.

- Celle de mon bureau au ministère. Ça te dérange que je sois ici trop souvent ? Demanda Dirk.

- C'est un peu contraignant pour mes autres amants, je dois leur proposer des lieux alternatifs, dit Deryn pince sans rire. Non, ça ne me dérange pas du tout. Au contraire. Ne le dis à personne, parce que ça décrédibiliserait ce que je dis contre le couple. La réalité, c'est que j'aime rentrer et savoir que tu vas arriver. J'aime être avec toi, nos discussions, nos câlins. Mais tu n'as pas besoin de plus de confort pour être bien ? Tu dois trouver ça spartiate.

Dirk hésita en haussant les épaules.

- Ta maison devait être plus confortable, insista Deryn. Mieux chauffée, avec plus de… de livres ? de bibelots ?

- Tu essayes de gratter la croûte pour voir si ça fait encore mal ? Demanda Dirk. Non, tout va bien. J'ai laissé la maison à ma femme, et en fait, je ne la regrette pas vraiment. Mais c'est vrai que je vis ici et pille les réserves sans retenue. Tu m'autoriserais à faire les courses ?

Deryn hésita.

- J'aurais l'impression de vivre à tes crochets, répondit-elle reluctante.

- Pour de la nourriture ?

- J'ai du mal à joindre les deux bouts. La nourriture n'est pas anecdotique, tu le sais.

Dirk regarda le plafond.

- On est un peu bloqué dans une situation absurde où je gagne beaucoup sans dépenser puisque je vis à tes crochets, et tu ne m'autorises pas à contribuer parce que tu as peur de devenir dépendante.

- Redevenir dépendante, pas devenir. Je sais déjà que ça va vite.

- Je tourne le sujet dans tous les sens depuis un moment. Avec les rumeurs de guerre, le taux de change gallion-livre sterling augmente beaucoup, alors que nous dépendons des productions moldues.

- C'est-à-dire ?

- C'est à dire que même s'il n'y a pas de guerre, on va rapidement être submergé par une crise économique majeure due à l'inflation.

- Il n'y pas quelqu'un au ministère dont ça serait le rôle de la juguler ? Cracha Deryn, toujours fielleuse quand on parlait des dirigeants.

Il y eut un silence.

- C'est-à-dire, commença Dirk très gêné. C'est possible que ce soit le mien.

Deryn eut l'impression d'avoir avalé un citron.

- Je ne savais pas que tu étais si haut placé….

- Tu pensais que faisait quoi le chef du bureau de liaison gobeline ? Demanda étonné Dirk.

- Signer des rapports et des réunions. J'ai été naïve. Tu vas faire quoi pour l'inflation et la crise économique ?

Dirk grimaça.

- J'ai proposé au moins dix plans différents pour intervenir. Des travaux publics, le plafonnement des denrées de base, imposer un salaire minimum et des temps de travail réduits pour éviter le chômage de masse. Limiter les importations moldues et réindustrialiser le monde sorcier. J'ai même proposé des mesures en lesquelles je ne crois pas parce que je trouve qu'elles seraient surtout à l'avantage de la classe déjà riche. Fudge ne veut rien savoir. Il ne veut que des actions invisibles pour que personne ne se rende compte de la gravité de la situation.

- Merlin…

- Je suis tellement désolé, je n'arrive à rien, dit-il affligé.

- Du coup, je dois faire quoi ? Je vais me retrouver sans emploi ?

- Pas tout de suite, mais quand les revenus des gens vont baisser, il semblera idiot de gaspiller des mornilles pour le prestige social de recevoir une gamelle alors qu'on pourrait l'amener le matin.

Deryn était effondrée.

- Du coup, je dois faire quoi, redemanda-t-elle.

- Tu vois, l'intérêt commun va ici complètement à l'encontre de l'intérêt individuel. En tant que cadre du ministère, je dois dire publiquement de continuer à consommer comme avant, de ne pas trop épargner pour ne pas que l'économie se contracte. Mais si tu fais ça en tant qu'individu, tu seras dans la mouise parce que les grandes fortunes, même anti-moldus, ont l'habitude des crises et ont déjà tout investi dans le monde moldu, donc la crise est maintenant inéluctable.

- En tant qu'individu, tu devrais convertir la plus grande part de tes revenus en livres sterling, et épargner ces livres le plus possible.

- Je ne gagne pas assez pour épargner, dit Deryn horrifiée. Je finis tout juste le mois.

Dirk se tourna vers elle, affligé.

- Je sais. J'ai deux-trois notions en calcul. J'ai bien remarqué.

Il retint sa respiration et attrapa quelque chose dans la poche de sa cape.

- Tu sais ce que c'est ? Dit-il en lui tendant un objet petit et plat, dans ce matériau bizarre dont les moldus raffolaient.

- Une sorte de carte de visite ? Pourquoi il y a nos deux noms dessus ?

- Ça s'appelle une carte bleue. J'ai la même. Ça te permet de retirer l'argent d'un compte moldu en livres.

- Un compte à nos deux noms ?

- Depuis que je squatte ici et ne dépense plus rien, je convertis tout ce que je gagne en livres et le mets sur ce compte.

- Quel rapport avec moi ?

Dirk haussa les épaules.

- Je ne l'aurais pas épargné sans toi.

- Je ne peux pas accepter !

- Tu peux toujours garder la carte bleue pour quand la situation sera vraiment désespérée. À ce moment-là, tu verras ce que tu choisis. Il n'y pas des sommes folles sur ce compte, je ne suis pas un riche héritier. Juste de quoi se retourner.

Deryn, assise en tailleur, jouait avec la carte sans se décider.

- Mais je devrais faire quoi si tout s'effondre ?

Dirk regarda le plafond.

- Le plus sûr serait de trouver du travail chez les moldus.

Voyant le regard catastrophé de Deryn, il ajouta dépité.

- Je suis tellement désolé de ne pas avoir su trouver une meilleure solution. Je ne peux pas aider les sorciers d'ici, mais je voudrais vraiment te savoir à l'abri.