- Qu'est ce que c'est que ce truc ? Demanda Térence.

Une coulée de boue de cette fin de printemps humide avait emporté une partie du camping. Heureusement sans faire de blessés, mais certaines des caravanes étaient très endommagées et le camping était jonché de déchets que la coulée avait charrié.

- Une bicyclette moldue, lui répondit Tonks. Une sorte de véhicule musculaire assez rapide.

Tous s'affairaient à nettoyer le camp et réparer les caravanes.

Terence avait tiré la bicyclette d'un monticule de rebuts moldus. Elle était rouillée et on ne devinait plus les mécanismes sous la boue qui la maculait.

- C'est très étrange. Comment ça marche ? demanda Terence.

- Je ne suis pas sûre qu'elle soit encore en état. Il faudrait la rafistoler, lui répondit Tonks.

La jeune femme alla rejoindre l'ancien emplacement de la caravane de Kenneth.

- Tu sais, Kenneth, on peut essayer de la récupérer mais je crois que ta caravane est vraiment trop endommagée. Pourquoi tu ne prendrais pas la mienne ?

Kenneth se retourna étonné.

- Et toi, tu irais où ?

- Hum, heu...

Elle se tourna vers Remus qui avait levé les yeux en entendant la conversation. Ils se dévisagèrent et il sembla acquiescer en haussant les épaules.

- Chez Remus. Lui répondit gênée Tonks.

Un silence se fit, et Chiara chercha des yeux Barnabé pour s'assurer qu'il n'était pas à portée d'oreille.

- Et pour la pleine lune ?

Tonks haussa les épaules.

- Chez mes parents, si je ne trouve rien de mieux.

Remus s'approcha, en rougissant.

- Kenneth, tu seras sûrement d'accord pour que je passe la pleine lune avec toi ?

- Bien sûr.

Deryn et Dirk posaient des palettes sur le sol pour baliser un chemin à l'abri de la boue. La catastrophe avait été si soudaine dans la nuit que Dirk n'avait plus pensé à se cacher, et était sorti, baguette au poing, comme tous les autres.

- Je suis ravi de te revoir, mon vieux, dit Barnabé, mais pourquoi t'être planqué tout ce temps ?

- Mon père, expliqua sombrement Deryn. S'il vous plaît, dit-elle fort, il ne faut vraiment pas qu'il l'apprenne et il a des oreilles partout.

- Tu as pensé qu'on pourrait le lui dire, s'étonna Terence. Pourquoi ?

Deryn se mordit la lèvre.

- Tu as bien dit que tu ne savais pas ce que tu ferais si ta famille te rappelait. Qu'est ce que tu ferais si pour faire plaisir à mon père, elle te demandait de… De faire quelque chose ?

- Terence regarda dans le vide sans répondre.

- Par les caleçons les plus avachis de Merlin ! Dit soudain Dirk. Là bas, on dirait une de mes assistantes au ministère.

Tous s'arrétèrent pour contempler la femme qui progressait difficilement dans la boue.

Elle était habillée d'un tailleur complètement déplacé en pleine nature, avec un collier de perles rentré dans son pull, et les bagues retournées pour ne sembler n'être que des anneaux. Elle avait troqué ses chaussures à talon contre des bottes plus adaptées, mais paraissait marcher sur la pointe des pieds pour ne pas les salir dans la boue.

- Ne m'en veuillez pas, mais je… Commença Dirk.

- Vas te planquer, oui. D'ailleurs tous ceux qui doivent se planquer, allez-y. On va gérer, dit Terence à la cantonade.

Ne restèrent que peu de gens, parmi lesquels Terence, Barnabé, Kenneth, Chiara, Beatrice et Deryn.

- Bonjour. Dit la dame en s'approchant. Je suis Déborah Johnson du ministère. Je suis venue pour préparer un rapport sur vos conditions de vie.

Un silence étonné l'accueillit.

- Alors c'est ici que s'est formé un… Un hameau, oui, de sorciers ? C'est… C'est pittoresque.

Deryn jeta un œil sur le camping dévasté pour s'assurer qu'elle parlait du même endroit.

- Et ça, je suppose que c'est une zone de rencontre ? Une sorte de forum ?

Elle se dirigea vers les canapés en palette et le bloc sanitaire, épargnés par la catastrophe.

Puis revient après un coup d'œil.

- C'est charmant, parfait.

Elle les regarda enfin.

- Y aurait-il un chef avec qui je pourrais parler ?

Dirk, qui surveillait depuis la caravane, s'arrachait les cheveux de honte.

- Non ? Vous peut-être, monsieur ? Dit-il en regardant Terence.

- Il n'y a pas de chef, ici, lui dit Kenneth.

- Hum, vraiment ? Dit Johnson froidement en grattant quelque chose sur son parchemin.

Plus tard, Dirk lirait sur son rapport que le pouvoir était accaparé par quelques lycanthropes qui imposaient le silence aux autres, notamment les femmes.

- Et, Euh... Combien êtes-vous dans ce… Ce...?

Personne ne lui répondit. "Bourbier ?" pensa Deryn agacée.

Béatrice ramassa une pelle, très menaçante. Chiara attrapa un balai, toute aussi effrayante.

Le rapport indiquerait que seules les femmes s'occupaient du nettoyage, sans beaucoup de succès, et qu'elles semblaient être maintenues en état de servitude.

Johnson reprit plus fort en articulant, comme si elle pensait avoir à faire à des gens qui ne comprenaient pas bien l'anglais.

- Je-suis-votre-amie. Je dois répertorier votre mode de vie pour voir si le ministère pourrait vous aider.

Les regards durs et fiers lui répondirent.

- Vous diriez que vous avez besoin de quelque chose ? Dit-elle très détachée.

- Je ne vois pas ce qui vous laisse penser ça, répondit ironique Chiara.

Johnson porta son regard sur les caravanes éventrées par la catastrophe récente et sur les immondices.

"Terrain insalubre et malsain, ces gens ne sont manifestement pas en capacité de le tenir propre, sans doute par manque de sensibilisation à l'hygiène. Néanmoins ils refusent par avance toute aide du ministère".

- Qu'est ce que c'est que ce bruit ? Demanda-t-elle soudain.

La petite fille de Liz Tuttle qui s'indignait bruyamment contre l'autorité parentale qui prétendait que l'heure était venue de ranger ses jouets pour aller faire une sieste.

- Chuis pas spécialiste, m'dame, j'ai pas fait des longues études comme vous, mais j'crois bien que c'est un bébé. Lui répondit Barnabé, entre ses dents, exagérant à la limite du compréhensible un accent prolétaire.

- Il y a des enfants ici ? Combien en avez-vous en moyenne, mesdames ?

Personne ne lui répondit, encore une fois.

"Possiblement des cas de maltraitance, nous n'avons pas pu rencontrer les enfants qui ont été cachés, mais tout laisse penser que des familles nombreuses vivent dans ces caravanes".

- Écoutez, je suis votre amie, dit-elle encore inutilement. Je dois savoir ce qui se passe ici pour que le ministère puisse prendre les mesures appropriées.

- On vit ici depuis des années, le ministère n'a jamais accepté ne serait-ce que de relier une cheminée au réseau, répondit Kenneth.

"Les chefs autoproclamés confisquent la moindre discussion pour la transformer en revendications politiques délirantes".

- Prenez au moins ces tracts édités par le ministère, mesdames, dit Johnson en distribuant des brochures. Ils vous aideront à mieux gérer votre budget.

Deryn feuilleta rapidement le document.

- "Achetez en grande quantité, évitez les fruits et légumes hors saison et préférez les viandes de seconde qualité, moins chères au kilo" ? Sérieusement ?

- Oui, c'est épatant ce qu'on arrive à faire avec ces conseils approuvés par les meilleurs economistes, dit la femme en repartant, s'assurant que son collier et ses bagues étaient toujours là.

- Je crois que je n'ai jamais eu aussi honte de ma vie, dit Dirk effondré.

Le soir avait fini par tomber, et tous s'étaient regroupés autour d'un feu de brochures, assis sur les canapés en palettes.

- Le pire, c'est que c'est moi qui lui ai commandé ce rapport après notre première rencontre, dit-il à Deryn. On ne savait rien de cet endroit, et je pensais qu'il pourrait y avoir une économie souterraine qui pourrait déstabiliser la stabilité financière.

- C'est quoi une économie souterraine ? Demanda Barnabé, toujours le plus prompt à reconnaître son ignorance.

- Un marché noir ou de la fausse monnaie. Tout ce qui échappe l'économie officielle et sur lequel le ministere ne peut pas réguler et poser des taxes, expliqua Dirk. Dans un sens, il y en a une ici. Vous échangez vos balais, vos compétences en réparation, les plantes pour les potions pour la pleine lune et tout ce qui pousse et se mange, mais sans monétisation, ni même transaction. Vous donnez, c'est tout. Aucune loi ne vous en empêche.

Un silence concentré suivi.

- Tu veux dire qu'on a créé un hameau autogéré et que tu as essayé de trouver des lois nous l'interdisant mais qu'on est dans un trou de la raquette ? Demanda Béatrice.

- Yep. Répondit Dirk.

- C'est pour ça que tu es venu la première fois ?

- Non ! Non, absolument pas. Non. Je suis venu par curiosité et surtout pour Deryn.

- Et ton adjointe ? Lui demanda Terence.

- Je l'avais envoyé étudier le camp avant d'y être venu moi-même. Mon but à l'époque était plutôt de voir si on pouvait vous aider. Mais les conseils de vieilles familles ont bloqué toute aide ou intervention. Ils ont dit que si on intervenait, vous n'auriez aucune raison de travailler, dit-il dans une grimace.

Tous les presents gromelèrent d'agacement.

- C'est vrai, c'est beaucoup plus logique de balancer des gallions dans des surveillances de normes pour que les français ne puissent pas nous vendre de chaudrons, moins chers que nous on pourrait se payer, plutôt que de nous aider à soigner la pneumonie de la petite de Liz. Chiara sentait ses oreilles bruler de rage.

- Quand je te dis que tu ES le système, Dirk, lui dit compatissante Béatrice. Toutes tes tentatives pour changer les choses en restant au ministère sont vouées à l'échec. La seule chose que tu réussiras à faire en nous mettant dans la lumière, c'est à faire peur aux bourgeois. "Des pauvres qui se réunissent pour être pauvres ensemble, ça ne va pas du tout, il faut fermer ce camp. Trouvons une excuse pourrie, les femmes sont soumises, ou les enfants battus, non ?". Ceux qui maintiennent Fudge en place, ils ne veulent pas nous aider, ils veulent qu'on leur rapporte encore plus.

- Attends, tu exagères, ce truc nous recommande de mettre de côté en début de mois pour payer les charges fixes. Ils nous aident. Dit Kenneth ironique en soulevant le dernier tract à brûler du bout des doigts, comme s'il s'était agit d'un papier d'emballage sale.

- Non, tu n'as pas bien compris, lui expliqua doctement Barnabé. C'est encore à leur avantage. Comme ça, on se prive de manger pour ne pas oublier de leur payer la taxe pour la cheminette alors qu'on y a pas accès.

- Vous savez, je crois que c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, dit calmement Deryn.

Remus, Tonks, Dirk et tous les autres se turent pour la regardèrent.

- La seule différence entre nous ici et les femmes au foyer, les ouvriers à la tâche, les loups-garous et les autres exclus, c'est qu'on discute ensemble. Dit Deryn. Greyback ne réussira pas à améliorer la situation des loups garou sans s'intéresser aux problèmes des femmes, Vous-savez-qui n'a pas pour but de vous sortir de la melasse alors que son cercle le plus proche est composé de grands bourgeois. Fugde, on sait maintenant que quand on est emporté par une coulée de boue, il nous donne des tracts pour gérer notre budget, et Dumbledore met en place ce système depuis 170 ans à vue de nez.

- C'est… commença Remus, sans savoir comment corriger.

- Et donc ? Donc on fait quoi ? Demanda Béatrice.

- Peut-être qu'il va effectivement falloir se battre, mais pas chacun pour son bout de gras. Et il faut aussi qu'on prépare la suite.

- Préparer la suite ? Mais comment ? demanda encore Béatrice.

- On parle aux autres comme nous et on s'unit.

- La presse est muselée, lui rappela Chiara.

- Mais pas la radio. Dit Deryn. Chacun peut émettre sur une fréquence libre. Et si des événements récents impliquant une liste de courses font douter que tout le monde sache écrire…

- Hey ! S'insurgea Barbabé

- Aucun doute que vous savez tous parler. Finit Deryn.