Chapitre 8 : La pancarte ensorcelée

Ruines Englouties, 26ème jour de l'Eté…

Dylas s'immobilisa bien droit sur ses jambes alors que Frey lui barrait le passage, les bras croisés. Elle avait visiblement fouillé les pièces délabrées et trouvé un coffre contenant des vêtements, troquant sa robe d'un blanc rosé et ses protections de cuir brun pour une tunique vert tendre d'un temps passé et des collants crème, gardant ses bottes de cuir blanc-rosé. L'ensemble n'était pas très gracieux, mais elle ne semblait pas s'en soucier.

Le cheval regarda les épées croisées dans son dos avec méfiance.

Il l'avait vue s'en servir contre la Chimère et avait très vite comprit que la frêle princesse était tout sauf sans défense.

_ Qu'y a-t-il ?

_ J'en ai assez de manger du poisson. Je veux aller sur la berge et labourer un lopin de terre. Et tu vas venir avec moi puisque me surveiller te semble si important.

_ Je refuse.

La jeune fille afficha une expression contrariée.

_ Pourquoi ?

_ Ça ne vous regarde pas.

Dylas se retourna, sa queue cinglant l'air avec agacement, s'éloignant d'un pas raide.

_ Donc je vais devoir mourir de faim. Tant pis, c'est la vie… On meurt tous un jour, après tout, c'est notre destin commun…

Il poussa un soupir de cheval mais ne s'arrêta pas. Finalement, il aurait mieux fait de laisser son frère cueillir l'une de ses roses bleues et repartir sans ennuis, mais à présent il était trop tard, sa fierté obstinée refusait de le faire admettre ses tords et de libérer sa prisonnière.

_oOo_

Ville de Selphia, 29ème jour de l'Eté…

Tully scruta de ses yeux rubis la forêt s'étendant juste à l'entrée de la ville, l'épée au poing. Arnaud était debout à côté d'elle, tout aussi tendu. L'elfe noire grimaça alors qu'un nouveau mugissement faisait s'envoler quelques oiseaux tout proche.

_ C'était un cri de Minotaure, ça ?

_ Oui.

_ Ce n'est pas normal, ils ne quittent jamais la grotte d'Idra, normalement.

_ Quelque chose a dû chasser celui là. Sans doute un Minotaure plus fort, ce sont des monstres très violents et belliqueux. Il suffit qu'un individu se fasse battre pour qu'il quitte son territoire et en cherche un nouveau.

Tully regarda Arnaud et inclina la tête. Le garde de la porte ne payait peut-être pas de mine, mais il était intelligent, et il s'y connaissait en monstres.

Bientôt, ils virent la massive silhouette rougeâtre du Minotaure approcher, marchant entre les arbres en balançant un gourdin poisseux de sang, quelques lambeaux macabres encore accrochés à ses piques. Il avait le buste d'un homme à la musculature impressionnante, mais des jambes, une queue et une tête de taureau, dont l'une des cornes était brisée.

_ Le voilà ! Je vais chercher Forte et…

_ Tully, on a plus le temps, il faut l'arrêter à nous deux, sauf si d'autres chevaliers ont la bonne idée de venir par ici.

Arnaud s'élança, lance en avant et épée au fourreau, Tully sur les talons. Elle asséna une succession de coups de sa simple épée d'acier et fit un bond en arrière pour esquiver le gourdin et fronça ses délicats sourcils.

_ Arnaud, il y a une main…

Le garde de la porte piqua le flanc du monstre, lui arrachant un mugissement furieux, et regarda le gourdin. A l'une des piques, il vit effectivement une main. Humaine. Très pâle. Et très petite…

_ C'est celle d'un enfant…

_ Par La Dame… Saloperie !

Le visage d'ordinaire si neutre de Tully refléta toute sa fureur et elle fondit sur le monstre avec une férocité redoublée. Protéger les peuples, voilà pourquoi elle se battait. Elle avait prêté le Serment de l'épée pour cela, renonçant à tout désir personnel pour ne se dévouer qu'à l'acier et protéger des vies.

Elle avait échoué avec cette petite main. Les monstres lui avait tout prit à elle, elle aurait simplement voulut éviter cette tragédie à d'autre.

Arnaud la regarda se glisser en souplesse sous le bras armé du Minotaure et bondir, prendre appui sur le poing du monstre pour se propulser plus haut. Il entendit son épée siffler, puis le son mat de la chair tranchée lorsque l'elfe décapita le monstre.

Il hocha la tête, abaissant sa lance. Tully était une fine lame, sans doute l'une des meilleures de la ville. L'affronter était pour beaucoup synonyme de suicide, et il comprenait pourquoi. Elle n'avait pas eut besoin de lui le moins du monde pour terrasser un Minotaure, l'un des monstres les plus forts qu'il connaisse.

Il la regarda détacher la main de l'enfant encore sur le gourdin avec un visage triste, petite main si fragile, si pâle que ça en était intolérable.

_ Arnaud, il vaudrait mieux fermer la porte le temps que les monstres nécrophages viennent nettoyer la carcasse du Minotaure.

_ Oui. Ça devrait prendre jusqu'à demain matin. Je resterais à la poterne au cas où une urgence se présenterait. Est-ce que tu peux t'occuper du rapport ?

_ Je le ferais… Et aussi, il va falloir savoir ce qui est arrivé à…

Elle regarda la petite main mutilée et pinça les lèvres. Arnaud hocha doucement la tête et laissa Tully partir avant de s'occuper de la fermeture des portes.

_oOo_

1er jour de l'Automne…

_ Dis Kiel, c'est qui, l'Ouragan ?

Kiel tourna la tête vers Amber, alors qu'il cheminait avec la jeune fille dans les rues de Selphia tout en grignotant des sucreries, des gâteaux au miel achetés chez Porcoline, les préférés d'Amber.

_ C'est un justicier masqué qui protège les gens. Il est incroyablement fort, et tellement rapide ! Il manie ses épées si vite qu'on n'arrive pas à savoir combien il en a. Il porte une grande cape verte et un masque doré. C'est pour ça que les gens l'ont appelés l'Ouragan, il a la vitesse et la couleur du vent. Quand je serais un vrai chevalier, je veux être comme lui !

_ C'est pour ça que tu t'habilles en vert ?

Kiel émit un rire un peu gêné mais hocha la tête.

_ Oui… j'ai l'impression que ça me rend plus fort.

Amber sembla réfléchir et afficha un sourire solaire.

_ Tu vas devenir encore plus fort que l'Ouragan, Amber le sait !

Le jeune homme sourit avec douceur. Il croqua dans son gâteau au miel tout en continuant de cheminer paisiblement.

_oOo_

_ Promouvoir Selphia ?

_ En organisant un bal ?

Arthur eut envie de rire devant l'expression étonnée de Lest, et le regard pétillant de Ventuswill. La Dame de Selphia lui rappelait à cet instant une jeune femme espiègle a qui on venait de promettre la Lune. Il se contraignit à garder une expression sérieuse qu'il adoptait constamment avec les marchands venus négocier avec lui. Il ne pouvait tout de même pas se laisser aller à rire, lui, Grand Prince de Norad, devant le prince de Selphia et La Dame.

_ Oui. La ville est relativement connue, mais je pense que nous pourrions étendre davantage son rayonnement. J'ai eut l'idée d'organiser un bal. Nous proposerions un buffet avec les spécialités culinaires de notre ville, nos meilleurs bardes pourraient jouer nos chants traditionnels…

''Nos''. Il parlait comme s'il faisait parti intégrante de la cité. Il venait pourtant de la capitale du royaume de Norad, avait grandit là-bas, était à Selphia depuis moins d'une année… et pourtant il ne s'était jamais autant senti chez lui quelque part que dans cette ville rustique protégée par une dragonne à la voix grondante mais au regard attentif.

Lest leva les yeux vers Ventuswill et sourit.

_ C'est une bonne idée ! Et cela pourrait aussi aider les habitants de la ville à… à accepter que ma sœur, leur princesse bien-aimée, soit absente. Et les commerçants seront ravis d'avoir de nouveaux clients.

La dragonne aux écailles vertes resta silencieuse quelque instant, laissant son regard se perdre dans la vaste salle de marbre blanc. La disparition de Frey avait eut l'effet d'une onde de choc, et si la vie continuait dans les rues de la ville, elle se doutait que les habitants avaient de la peine. Frey était très aimée. Ventuswill aussi appréciait la jeune fille l'appelant sans complexes Venti. Avec elle, elle avait l'impression d'être avec une égale, et non une personne inférieure la contemplant béatement de loin comme une divinité inatteignable.

_ Oui. J'autorise cet évènement. C'est une excellente idée, Arthur.

_ Je vous remercie, Ma Dame.

Le Grand Prince de Norad inclina le buste, la main droite sur son cœur.

_ Sais-tu déjà où tu vas organiser ce bal ?

_ Non, pas encore. Je voulais d'abord obtenir Votre autorisation. Je vais réfléchir à un endroit assez vaste pour accueillir un grand nombre d'invités.

Lest sourit, l'idée lui plaisant visiblement.

_ Je vais vous aider, Arthur ! Si nous nous y mettons à plusieurs, je suis certain que nous trouverons.

_ Merci.

Arthur s'inclina à nouveau et remonta ses lunettes sur son nez, un léger sourire aux lèvres. Il prit congé de La Dame et du prince de Selphia et tourna les talons, le tapis traçant un chemin pourpre sur le sol étouffant le bruit de ses pas.

_oOo_

Ruines Englouties, 2ème jour de l'Automne…

Dylas secoua sa lourde crinière en renâclant. Il s'appuya lourdement contre une colonne de pierre, faisant grincer l'armure couvrant sa robe noire. Elle était si solide… Combien de fois avait-il tenté de l'ôter, en vain ? Sans mains, c'était presque impossible. Il avait tout essayé, jusqu'à s'en faire saigner à force de frotter les attaches dans l'espoir de les briser.

_ Dylas ?

Ses oreilles pivotèrent vers l'origine de la voix.

Frey le regardait depuis le haut d'un balcon, portant ce jour-là sa courte robe rose. Il avait aperçut la tunique verte sécher au soleil, sans doute après qu'elle l'ait lavée. Ses cheveux lâchés glissaient souplement dans son dos, se balançant au rythme d'une brise légère. Elle ressemblait à une princesse de conte de fée.

Une princesse au dos barré de deux épées à poignée d'or et au corps protégé par des pièces de cuir épais.

_ Tu as besoin d'aide ?

_ Rien qui vous concerne.

_ Tu pourrais te montrer un peu plus aimable, c'est tout de même toi qui as tenu à avoir un prisonnier. Et comme je suis supposée passer le reste de mon existence dans ce château en ruine à manger du poisson et des algues, tu pourrais faire un petit effort. Non ?

Pour la douce princesse silencieuse et obéissante, il repasserait. Frey était gentille, mais elle avait du répondant, et il s'en apercevait un peu plus chaque jour.

Et ce jour-là, il dû bien admettre qu'elle avait particulièrement raison. Il poussa un soupir de cheval, conscient que la chance qui s'offrait à lui était inespérée.

_ Oui… J'aurais éventuellement besoin d'aide. Je ne peux pas ôter mon armure seul.

_ Il fallait le dire plus tôt !

Frey enjamba le parapet du balcon et se laissa tomber souplement sur la terrasse où se trouvait Dylas.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour le libérer de son carcan de métal.

_ Tu es blessé…

Il s'en doutait. Il portait cette armure pesante depuis tellement, tellement longtemps, sans jamais pouvoir l'enlever… Sa belle robe noire était sale et hirsute là où l'armure s'était trouvée, et à chaque endroit où elle avait frotté, ses poils avaient étaient arrachés jusqu'à laisser sa peau à vif.

Frey lui sourit doucement avec compassion.

_ Je vais m'en occuper, si tu veux.

Il l'observa et souffla bruyamment par les naseaux avant de frapper le sol de son sabot. Il détourna la tête, lentement.

_ Je le veux bien.

_oOo_

Ville de Selphia, 3ème jour de l'Automne…

_ Arthur ! J'ai trouvé quelque chose !

Le Grand Prince de Norad sursauta, manquant de lâcher la paire de lunettes d'un rouge vif qu'il rangeait avec précaution dans une vitrine. Il se retourna et sourit en voyant Illuminata entrer dans son bureau sans même frapper, avec son expression de détective annonçant qu'elle avait déniché ce qui l'intéressait.

_ Tu as trouvé où je pourrais organiser le bal ?

_ Quoi ? Ah, ça ! Non, ça m'étais sorti de l'esprit. Mais j'ai trouvé bien plus intéressant !

_ Et… Qu'est-ce que c'est ?

_ Une pancarte !

Arthur haussa un sourcil. Illuminata était une elfe probablement âgée de plusieurs siècles, elle était un peu loufoque, mais certainement pas du genre à crier au miracle pour une simple pancarte.

_ Qu'est-ce qu'elle a de spécial, cette pancarte ?

_ Elle se promène toute seule en ville.

_ Oh.

Ça, ce n'était pas normal, mais l'elfe ne semblait pas s'en soucier. Elle rajusta sa casquette en plissant ses beaux yeux turquoise derrière son monocle.

_ J'ai mené mon enquête. Amber et Kiel n'ont pas vu la pancarte, mais Amber m'a dit que des fleurs flottaient toutes seules dans la boutique, l'autre jour. J'ai interrogé Forte mais elle est devenue toute blanche, et Meg a faillit s'évanouir. Porco m'a dit que ses plats disparaissaient tout seul, mais là je crois que c'est parce qu'il les mange sans s'en rendre compte. Oural et Mistral ont vu la pancarte, par contre. Voyons… Ah oui ! Xiao Pai a dit à Amber que quelque chose a rattrapé toutes les assiettes qu'elle a fait tomber hier. Donc, j'ai réfléchit à tout ça, et j'ai trouvé ! Selphia est hantée !

Elle paraissait particulièrement fière de sa déduction. Arthur sourit, elle était jolie avec cette expression.

_ Il faudrait en parler à Lest, non ?

_ Bonne idée ! Merci Arthur !

L'elfe tourna les talons et reparti aussi vite qu'elle était venue, laissant seul un Arthur quelque peu déstabilisé par le débit de parole impressionnant d'Illuminata.

_oOo_

_ Reculez mon prince, restez derrière moi, je vais vous protéger ! Je ne laisserais personne vous faire de mal.

Lest pencha la tête sur le côté alors que Vishnal se plaçait devant lui. Face à eux se trouvait la créature la plus laide qu'il leur ait été donné de voir. C'était une humaine, à n'en pas douter, bossue et difforme, des yeux globuleux d'un gris sale et des cheveux noirs et filasses tombant sur ses épaules. Elle portait un manteau noir lui donnant l'allure d'un corbeau boursoufflé et s'appuyait sur une grossière canne de bois pour avancer, ses pieds bots la faisant boiter.

_ Tu sais Vishnal, je crois que je ne crains rien d'Emaline… Elle est très gentille !

_ Ce n'est pas d'Emaline que je me méfie, mon prince, je sais très bien qu'il n'y a pas personne plus douce qu'elle dans tout Selphia.

Lest fronça les sourcils et regarda dans la direction qu'indiquait Vishnal, juste derrière la dénommé Emaline.

_ Une pancarte ? … C'est moi où elle bouge toute seule ?

_ Clorica m'en a parlé, plusieurs domestiques l'ont aperçue. Et il semblerait que quelqu'un est mort juste après l'avoir vu.

_ Un arrêt cardiaque plutôt qu'une malédiction, non ?

Vishnal ne répondit pas. Il était un peu superstitieux sur les bords, et une pancarte bougeant toute seule n'était pas pour le rassurer.

Quelque chose se troubla à côté de la pancarte. Lest plissa les yeux. Il n'était pas le seul à voir ce phénomène, Vishnal semblait prêt à le jeter sur son épaule pour déguerpir à l'autre bout de la ville, Emaline s'était arrêtée, modifiant sa prise sur sa canne comme pour se défendre s'il l fallait. Un elfe noir aux longs cheveux d'argent se tenait derrière elle, se préparant visiblement à jeter un sort s'il le fallait, et plusieurs autres passant se tenaient prêts également.

Lest laissa échapper une exclamation lorsque la silhouette éthérée d'une petite fille habillée de violet, indistincte et translucide, apparut. Elle s'accrochait à sa pancarte comme si le sort du monde en dépendait.

Le jeune homme déchiffra l'écriture alors que les lèvres de la fillette remuaient doucement. Elles disaient la même chose.

_ Dolly… Aidez-moi, il faut... Il faut aider Dolly !

Elle disparu brutalement et la pancarte heurta le sol avec un bruit sec.