SEPTEMBRE

Soir d'automne -

Un corbeau passe

Sans un cri

Kishû

Chapitre III, Cohabitation

Cela faisait maintenant bien dix minutes qu'Harry Potter, l'élu du monde sorcier, le survivant, le garçon-qui-devait-vaincre-celui-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom attendait devant la porte de la chambre. La pluie battait toujours violemment contre les fenêtres du château, accompagnée par les éclats intermittents d'éclairs.

Severus Snape l'avait laissé là, évoquant une tâche urgente à accomplir pour Dumbledore. Depuis, Harry n'avait pas bougé d'un pouce. De mémoire, il n'avait jamais été dans ce couloir. Il faut dire que le château en possédait tellement…

C'était quand même comble de malchance. Combien pouvait-il y avoir d'élèves, de professeurs et d'agents d'entretien à Poudlard ? Et quelle était la probabilité pour que, parmi toutes ces personnes, Harry tombe sur la seule qu'il ne voulait pas voir.

Pas qu'il en avait peur, non, le Survivant n'avait peur de personne – essaya-t-il de se convaincre. Mais il y avait certaines choses du passé qui auraient dû n'appartenir qu'au passé.

Il soupira et tourna nerveusement son pendentif entre ses doigts, son autre main serrée sur la poignée de la porte. La sensation de malaise redoubla. Devait-il frapper ou entrer directement ? Après tout c'était aussi sa chambre désormais, non ?

Enfin, après avoir longuement pesé le pour et le contre, il entra sans frapper.

Deux yeux gris se posèrent sur lui et suivirent silencieusement son entrée dans la pièce. Harry se figea, sentant son cœur menacer de s'arrêter. Drago Malfoy. Depuis combien de temps ne s'étaient-ils pas revus ? Son visage n'exprimait aucun sentiment et Harry se tendit un peu plus.

En tout cas, sa Némésis de toujours ne semblait pas surprise et elle ne l'avait pas non plus attaqué d'un sort mortel. Les années avaient-elles adouci son humeur ?

Tout en fixant la pointe de ses chaussures, Harry ouvrit la bouche : « Je… je suis désolé de t'ennuyer, mais Dumbledore m'a demandé de partager ta chambre. Je n'ai pas vraiment eu le choix.»

Harry se serait giflé. Ce n'est pas pour cela qu'il devait s'excuser ! Il devait avoir l'air tellement stupide à marmonner dans sa barbe ! Comme un adolescent pris en faute ! Ridicule ! Mais à ce moment précis, il était incapable de réagir autrement.

« Bonjour Potter » La voix était grave et douce, sans la moindre once d'agressivité. Harry releva les yeux. Drago le regardait toujours, assis à un bureau de bois sombre. Il avait – semblait-il – arrêté sa correspondance pour observer l'intrus qui avait pénétré dans son antre.

La plume, encore couverte d'encre noire, reposait sur l'encrier et semblait attendre patiemment qu'on la reprenne en main. Mais Drago n'esquissa aucun geste pour la récupérer.

Le Survivant déglutit difficilement, tentant de maîtriser cette étrange nervosité qui l'envahissait. Drago Malfoy n'était plus l'arrogant jeune homme qu'il avait connu à Poudlard, du moins en apparence. Son attitude était posée, calme, presque indifférente. C'était déconcertant, perturbant même.

« Salut... Malfoy. » Harry répondit avec un léger hochement de tête. Ses cheveux noirs étaient collés à son front par la pluie, lui donnant un air plus désordonné que d'habitude. Il aurait préféré que cette rencontre se déroule dans des circonstances différentes, loin de la pluie battante et de l'orage menaçant. Le plus discrètement possible, il essaya de repositionner sur son crane ses cheveux dégoulinants.

Drago inclina légèrement la tête, esquissant un semblant de sourire en coin. Un silence pesant s'installa entre eux, comme si le temps lui-même retenait son souffle, attendant de voir comment les choses allaient évoluer. Finalement, ce fut Drago qui brisa le silence :

« Dumbledore t'a donc réquisitionné pour partager ma demeure, Potter. » Sa voix était teintée d'une ironie subtile. « Une situation plutôt inattendue. »

Harry hocha la tête, se sentant étrangement obligé de justifier sa présence : « C'est temporaire, enfin je suppose... »

« Oh, je n'ai pas l'intention de te mettre à la porte. » Drago leva les yeux vers lui, son regard d'acier fixant intensément Harry. « Poudlard est grand, il y a de la place pour nous deux. »

Harry détailla le visage de son nouveau compagnon de chambre. Il avait changé. Grandi. Ses traits étaient devenus plus fins (qui aurait pensé cela possible ?), plus masculins, et une étrange aura l'entourait. Ses cheveux étaient aussi plus blonds, presque blancs, et n'étaient plus retenus par l'horrible gel qu'il utilisait alors qu'il était encore étudiant. La lumière accrochait ces cheveux, leur donnant des reflets argentés. Cela paraissait aussi doux que des milliers de petits fils de soie. Les longues jambes de Drago, recouvertes d'un jean noir, étaient élégamment croisées et, malgré le feu qui crépitait dans la cheminée, il avait l'air de supporter facilement son pull à col roulé.

Il lui semblait qu'il avait toujours été là, assis à ce bureau. Comme si Harry venait de rentrer d'une balade de quelques heures et qu'il retrouvait sa maison dans l'état exact où il l'avait laissée en partant. D'une certaine façon, cela le rassurait. Il y avait quelque chose de familier dans ce tableau, quelque chose qui semblait avoir survécu à la tempête du temps et aux vicissitudes de la vie. Et pourtant, en même temps, tout était différent.

Le Survivant déglutit, cherchant ses mots dans le tumulte de ses pensées. « Tu as... changé », dit-il enfin, optant pour la simplicité. C'était étrange de parler avec Drago de manière aussi détendue, presque normale. Mais alors encore une fois, rien n'était vraiment normal dans cette situation.

Drago haussa légèrement un sourcil, un sourire en coin curieux dansant sur ses lèvres. « C'est ce que font les années, Potter. Elles changent les gens. »

Harry hocha la tête, un petit sourire en coin naissant également sur ses lèvres. « Ouais, je suppose que c'est vrai. »

Drago observa longuement Harry, un éclat curieux dans ses yeux gris. « Alors, Potter, qu'est-ce qui t'amène à Poudlard après tout ce temps ? »

La question était simple, mais Harry sentait qu'il y avait plus derrière. Peut-être voulait-il savoir s'il y avait des motivations cachées derrière cette cohabitation forcée ? Harry leva les épaules avec nonchalance, essayant de paraître décontracté malgré le poids des secrets qui pesaient sur ses épaules.

« Oh, tu sais, les choses habituelles la guerre, Voldemort, l'élu… tout ça quoi... Avec Severus on a pensé que c'était le bon moment pour que je revienne à Poudlard. »

Harry avait voulu dire cela sur un ton léger, mais Drago fronça légèrement les sourcils et se détourna de lui, se reconcentrant sur la lettre qu'il écrivait, sans ajouter de commentaire.

Harry se dandina sur place, un peu plus mal à l'aise, se sentant obligé d'ajouter quelque chose. « Merci. »

Drago releva les yeux de ses parchemins et croisa le regard d'Harry. Quelque chose de fugace traversa ses yeux orageux mais Harry n'aurait su dire quoi. « Merci de quoi ? »

Une multitude de réponses traversèrent la tête d'Harry : « Merci de ne pas m'avoir tué », « Merci de ne pas te moquer de moi », « Merci d'être toujours en vie », « Merci de ne pas m'avoir envoyé ton poing dans la figure »… mais il répondit : « Hé bien… merci de me laisser partager ta chambre… »

Drago haussa légèrement les épaules puis détourna les yeux, revenant à son travail comme si de rien n'était. « Ne me remercie pas trop vite. On verra bien comment les choses se dérouleront. »

Harry acquiesça, sachant que c'était là le meilleur compromis qu'il pouvait espérer pour le moment. Des années de rivalité, d'inimitié et de méfiance ne pouvaient pas être effacées d'un coup de baguette.

Harry regarda autour de lui, prenant en compte l'espace qui allait devenir son nouveau lieu de vie, du moins pour un certain temps.

Chacun avait sa propre chambre, offrant ainsi un semblant d'intimité dans ce qui pourrait autrement devenir une situation inconfortable. De là où il était, Harry voyait, à travers une porte ouverte, la chambre de Drago. Elle semblait élégante et minimaliste, reflétant son esthétique raffinée. Un grand bureau en bois sombre était orné de parchemins soigneusement disposés, attestant de ses engagements professionnels et peut-être personnels. Des étagères remplies d'ingrédients étranges ornaient les murs et un gros coffre de bois ainsi qu'un grand chaudron noir mangeaient un bon tier de la pièce. Harry espéra fortement que son colocataire ne ferait pas trop d'expériences avec tout ça : l'appartement se retrouverait vite enfumé et puant.

À côté de la chambre de Drago, Harry repéra sa propre chambre. Elle était simple et fonctionnelle, avec un lit confortable niché contre un mur. Il n'y avait pas grand-chose à en dire si ce n'est que la lumière tamisée des bougies flottantes donnait à la pièce une ambiance chaleureuse et apaisante, contrastant avec la pluie battante à l'extérieur.

Le salon commun était un espace partagé. Outre le bureau sur lequel Drago était en train d'écrire, un canapé confortable était placé devant la cheminée, offrant une vue apaisante sur les flammes dansantes. Un tapis épais et moelleux recouvrait le sol, invitant à la détente. Un grand miroir ancien ornait un mur, ajoutant une touche de charme intemporel à l'ensemble.

Une grande fenêtre en vitrail, au-dessus du bureau, offrait à la pièce une lumière tamisée.

Enfin, à droite, la salle de bains commune était spacieuse et bien équipée, avec une grande baignoire encastrée, une douche à l'italienne et des toilettes. Les carreaux bleus et blancs donnaient à la pièce une atmosphère fraîche et apaisante. Des serviettes moelleuses étaient soigneusement pliées près du lavabo, prêtes à être utilisées.

Plusieurs minutes s'écoulèrent avec une lenteur presque douloureuse, dans un silence pénible. Harry, figé sur place, se sentait de plus en plus mal à l'aise. Le grattage continu de la plume sur le parchemin commençait doucement à le rendre fou.

Était-ce la fatigue qui jouait avec ses nerfs ou bien le poids des événements de la soirée qui commençait à le submerger ?

L'indifférence apparente de Drago ne faisait qu'accroître son agacement. Pourquoi n'avait-il pas réagi ? Était-ce de l'indifférence véritable ou bien une façade soigneusement élaborée ? Les questions s'amoncelaient dans l'esprit d'Harry. Il y avait tellement de zones d'ombre dans l'histoire de Drago depuis leur dernière rencontre à Poudlard.

Tandis que le temps s'égrenait, Harry ne pouvait s'empêcher de s'interroger sur le type d'homme que Drago était devenu au fil des années. Cette pensée le tourmentait et il n'arrivait pas à savoir si le sentiment qui l'envahissait était de la curiosité ou de la méfiance.

Enfant, Harry avait toujours pensé que son pire ennemi passerait du côté obscur. Qu'il déchaînerait sa colère sur tout et n'importe quoi. Mais l'homme en face de lui semblait loin de tout ce dont Harry se souvenait. Qu'avait-il fait après avoir quitté l'école ? Pourquoi était-il revenu à Poudlard maintenant ?

- « Je suis ici pour affaires. »

Harry se figea. Est-ce que Drago venait de lire dans son esprit ? Non. Bien sur que non. Pas après les entraînements intensifs avec Severus. Le Maître des Potions lui avait appris à protéger son esprit comme un rempart impénétrable. D'ailleurs, Harry se demandait bien à quoi cela pouvait bien servir de lire dans sa tête quand son visage même était un livre ouvert. Personne ne pouvait décemment se vanter de ce genre d'exploit.

« Malfoy, je… je suis content de te revoir. » Drago haussa un sourcil perplexe mais ne répondit pas. Harry pris du courage pour continuer.

« On ne s'est pas toujours bien entendu mais… j'espère que… qu'on pourra oublier le passé, toi et moi, et repartir sur de nouvelles bases ? »

Un bref instant, leurs regards se croisèrent. Puis, involontairement, les yeux d'Harry se posèrent sur le bras de Drago. Quand il releva la tête, le regard de ce dernier c'était durcit et il arbora fugacement une grimace cynique.

- « Pour répondre à ta question… »

Drago releva brutalement la manche de son pull. Harry ferma les yeux, soudain nauséeux. Elle était là. Gravée dans la chaire. La marque. Le serpent et le crâne.