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Chapitre 10 : Flash-back

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- Deux ans plus tôt -

L'air était froid en cette nuit d'automne, pour autant il n'arrivait pas à atteindre Bruce dont le corps était protégé par sa lourde armure. Se sentant aussi insensible au froid qu'à la fatigue, perché en haut de la tour de l'horloge, Batman continuait à scruter la ville au-dessous de lui tandis que dans son heaume résonnaient les communications des forces de l'ordre.

C'était la quatrième nuit qu'il passait ainsi, à attendre, à l'affût. Quatre nuits qu'il avait passé dans cette sorte de figement, ignorant les appels de détresse pour des méfaits pour lesquels il considérait que le GCPD seul suffisait. Du moins il devait l'espérer. Car telle avait été sa décision : il ne devait surtout pas se laisser distraire.

Depuis bientôt deux ans qu'il était devenu le Batman, il avait rencontré de bien singuliers personnages : en-dehors des membres de la pègre et des voyous en tous genres, sa première grande surprise avait été la rencontre avec l'Homme-Mystère, ce tueur en série aux énigmes létales, dont la chasse avait été particulièrement ardue. Était ensuite venue Catwoman : la voleuse sévissait régulièrement à Gotham et avait, entre moments de chasse et de séduction, à chaque fois réussi à lui échapper. Mais, entre tous, le criminel qui ne cessait d'occuper ses pensées était d'un tout autre genre. Ni voyou, ni mafieux, ni voleur, ni tueur en série... Le Joker, qui sévissait depuis plusieurs longs mois, semblait de loin n'être qu'un fou anarchique ; néanmoins cela faisait de lui le plus dangereux et le plus difficile à saisir tant il était imprévisible.

Le criminel au maquillage de clown commettait ses méfaits parfois seul, parfois accompagné ; mais si tel était le cas il ne gardait jamais les mêmes associés. Certaines fois il laissait des messages à l'attention de Batman pour le prévenir de ses intentions criminelles ; mais d'autres fois il frappait sans s'annoncer – ou bien finissait par sévir carrément ailleurs. A certains moments cela était pour des occasions particulières comme Noël, Thanksgiving, mais pouvait aussi avoir lieu à des moments totalement aléatoires...

Dernièrement, il semblait être dans l'une de ces phases imprévisibles : le Joker n'avait donné aucun signe depuis un moment... Alors, nuit après nuit, Batman s'était résolu à attendre. Attendre un signe, une piste, une erreur... Quoi que ce soit qui lui permettrait de remonter jusqu'au criminel.

Et, enfin, cette nuit-là fut la bonne. Il capta une communication des forces de l'ordre, prises dans une situation portant très probablement la marque du Joker. Sans plus tarder Batman déploya ses ailes et s'envola en direction du quartier Ouest de la ville. Sa patience allait enfin être récompensée.

Lorsqu'il arriva sur place, les officiers de police faisaient face à une ribambelle d'hommes aux masques de clowns leur tirant dessus sans laisser de répit. Batman resta dans l'ombre un peu l'écart, occupé à sonder la scène minutieusement afin de trouver le chef d'orchestre de cette situation.

Là. Grâce à vision nocturne, il l'avait enfin repéré. Sans hésitation, Batman franchit alors les lignes des hommes masqués par les airs et se dirigea vers le Joker. Sous le maquillage de ce dernier se dessina un large sourire lorsqu'il reconnut sa chauve-souris préférée.

Le combat s'engagea, rude, laborieux. Mais malgré les coups portés le justicier n'arrivait pas à saisir son ennemi : un coup celui-ci cognait, puis il fuyait soudainement, avant de surgir de nulle part pour s'en prendre à lui de nouveau... Insaisissable. Leur jeu du chat et de la souris se prolongea un temps, puis se termina finalement sur le toit d'un immeuble. Le rire du Joker résonna dans sa gorge compressée par la poigne de fer tandis que Batman le maintenait à terre.

« Cette fois c'est fini, gronda le justicier.

- Oh Batou, voyons... Tant de naïveté... Mais, au fond, tu le sais... n'est-ce pas ? Tu le sais que tout ça n'aura jamais de fin...

- Cette soirée signe ta fin, Joker.

- Ma fin ? Oh, je... Je ne crois pas, non. Mon emprisonnement, peut-être. Mais ma fin... Certainement pas. Tant que tu existeras, j'existerai aussi. Ça aussi tu le sais, n'est-ce pas ? Que c'est toi... C'est toi qui nous crées...

- Si tu crois que je vais écouter les délires d'un fou dans ton genre » commença Batman avant d'être coupé.

« T-t-t-t » fit le Joker en agitant un index réprobateur – geste que le justicier interrompit en plaquant le bras du clown à terre.

« ...Je suis peut-être fou, continua ce dernier. Mais sur ce point, crois-moi, je suis parfaitement lucide. C'est. Toi. Qui. Nous. Crées. Tu sais ? Les fous dans mon genre.

- Vous êtes les seuls responsables de vos actes, répliqua froidement l'homme en armure.

- Vraiment ? Je croyais pourtant que les fous n'étaient pas jugés responsables de leurs actes... Toi, par contre, surhomme lucide que tu es, tu dois bien pouvoir te rendre compte de ta part de responsabilité, hm ?

- Vous êtes des meurtriers et serez jugés comme tels. Et, pour la dernière fois, n'essaye pas de retourner la situation en m'impliquant avec ta logique tordue.

- Moi ? s'exclama alors le Joker. Un meurtrier ? Voyons... J'ai détourné le métro pour diffuser mon gaz hilarant dans la ville, j'ai déterré des cadavres pour en envoyer des morceaux à leurs familles, j'ai pris en otage un présentateur télé pour exiger qu'une autoroute soit à mon nom, j'ai fait sauter la place publique dans un joyeux feu d'artifice le soir du réveillon... Mais à part ça ? Je n'ai tué personne » affirma-t-il dans une vérité qui fit horreur au justicier.

Certes, en ces quelques mois le Joker n'avait fait aucune victime directe. Mais...

« Tu as traumatisé des dizaines d'innocents, tes explosifs auraient pu coûter des vies, ton gaz hilarant achève tout personne infectée en quelques heures à peine... !

- Oui, coupa le clown. Mais, à chaque fois, tu es là pour empêcher le massacre. Tu es là pour évacuer les lieux, pour fabriquer des remèdes grâce à ta superbe bat-technologie... Tu ne vois donc pas ? Si des fous comme moi existent, c'est parce que tu es là. Tu es la limite qui nous donne l'envie d'aller encore plus loin, de voir jusqu'à quand cette ceinture de sécurité que tu représentes pourra tenir... Jusqu'où toi, et nous, nous pourrons être capable d'aller... Quitte à tout ravager sur notre passage... »

Batman resserra sa prise, en proie à une violente rage. Il ne devrait pas être atteint par les élucubrations d'un fou. Et pourtant... Aussi fou que le Joker puisse paraître, Batman ne pouvait nier qu'il y avait peut-être dans ses propos une part de vérité.

« Sans toi je n'existerais pas... » conclut le clown dans un souffle.

Plus tard dans la soirée, après avoir livré le Joker aux autorités, Batman était retourné en haut de la Tour de l'Horloge. Et dire que quelques heures plus tôt il était là, à ce même endroit, impatient à l'idée de capturer le criminel... Maintenant que c'était chose faite, il n'avait plus qu'un goût amer dans la bouche.

Et si le Joker avait raison ?

L'Homme-Mystère avait poussé ses énigmes mortelles toujours plus loin car il testait Batman, il testait ses capacités et ses limites... Catwoman était une voleuse qui sévissait dans tout le pays, mais depuis quelques temps elle était particulièrement présente à Gotham et cherchait à séduire le chevalier en armure noire... Le Joker avait surgi des profondeurs dans l'unique intention – il l'avait largement fait comprendre – de provoquer le justicier...

Quel serait le prochain ? se demanda-t-il, l'esprit torturé. D'autres criminels verraient-ils le jour dans l'idée de se confronter au Batman ? Jusqu'où pourraient-ils aller ? Et surtout : serait-il en capacité de pouvoir les stopper ?

Sa « part de responsabilité » ...

« Quitte à tout ravager sur notre passage... »

Notre passage ?

Bruce resta songeur longtemps. S'il était la cause de la montée en puissance des criminels de la ville... Alors peut-être commettait-il plus de dégâts qu'autre chose, au final ?

Il repensa alors à cet article paru quelques temps plus tôt, écrit par un journaliste clairement opposé à la présence du Batman à Gotham, détaillant l'argent perdu par la ville en terme de reconstruction après ses nombreux combats contre les criminels.

Mais les dégâts évoqués par le Joker n'étaient pas seulement matériels. Ils allaient au-delà.

Ces pensées ne le quittèrent pas les jours qui suivirent. Pire encore, elles s'alourdissaient de plus en plus.

Bruce partagea finalement ses inquiétudes avec Alfred. Au terme d'une longue nuit de discussion, il prit sa décision : Bruce raccrocherait l'armure du Batman. Il y avait un autre moyen de mener sa croisade... Un moyen dans lequel son désir personnel de justice ne serait pas impliqué, et il devait avoir la force, la lucidité d'y renoncer...

Le lendemain il porta son armure une dernière fois, rencontrant Jim Gordon afin de lui faire savoir que sa mission prenait fin. Le lieutenant tenta de le retenir, en vain. Le justicier ne reviendrait pas sur sa décision.

Quelques jours plus tard la nouvelle faisait les gros titres : le Batman prenait sa retraite. Cet événement souleva de nombreux commentaires... Mais le plus important d'entre eux n'arriva que plusieurs mois plus tard, dans la bouche de Bruce Wayne lui-même.

Jouant son rôle à la perfection, Bruce avait fait une allocution au cours de laquelle il expliquait que la croisade du Batman l'avait particulièrement touché en terme personnel, à tel point que cela lui avait donné un nouvel élan professionnel : depuis plusieurs mois, avait-il annoncé, Wayne Enterprise travaillait sur de nouveaux équipements inspirés par ceux observés sur le justicier à présent disparu. Ces nouvelles technologies étaient maintenant au point et, pour signer une nouvelle ère de justice, le milliardaire en faisait don au département de police de la ville afin que les forces de l'ordre soient équipées pour faire face à toute nouvelle menace sans l'aide du Batman.

Sa générosité avait été applaudie. Quelques journalistes seulement avaient osé un ton moqueur : par son geste, le milliardaire devenait à présent un simple millionnaire...

Il était vrai que l'investissement dans la production en quantités de nouvelles technologies innovantes avait été particulièrement coûteuse. Mais Bruce ne regrettait pas son geste : c'était un honneur que son argent et celui de sa famille puisse servir la loi et la justice.

Afin que la retraite du Batman ne lui soit pas directement associée, Bruce Wayne avait continué à faire quelques apparitions, galas, interviews... Mais, peu à peu, Bruce délaissait son costume de riche homme d'affaire autant qu'il avait délaissé celui du Batman.

Lors de l'une de ces longues nuits au calme, un calme aussi nouveau qu'assourdissant, Bruce repensa au dernier échange avec son ancien ennemi et se posa la question suivante : maintenant que Batman avait disparu, le Joker cesserait-il d'exister lui aussi... ?

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Un chapitre un peu court, mais je pense qu'il n'y avait pas forcément besoin de détailler davantage. L'idée était de présenter pourquoi Bruce a fini par raccrocher la cape de Batman, pris par la culpabilité et la remise en question imposée par la logique du Joker. Je me suis d'ailleurs ici très largement inspirée de Batman White Knight (que je vous recommande de lire si ce n'est pas déjà fait !) .

Quant au Joker, il me tenait à cœur de l'écrire de manière plutôt "sobre", en tout cas de façon un peu moins hardcore que dans certains comics, afin que cela soit cohérent d'envisager de le réhabiliter dans la société une fois soigné.