Jeu de pions
Le lendemain, Bard et Legolas partirent à l'aube vers la montagne, tandis que les elfes de l'armée profitaient de pouvoir se délasser après quatre longs jours de marche. Mais aucune personne ne resta indolente. Depuis que Bard avait décidé de suivre les elfes jusqu'à la montagne, le roi avait demandé à Celondir, son maître des armes, d'équiper les hommes du lac puis de les former et, chaque jour depuis, ceux-ci suivaient un entraînement rigoureux au maniement de l'épée et de la lance.
La marche vers la montagne avait réduit le temps consacré à cette tâche, mais à présent que l'armée allait rester statique, Celondir tenait à prolonger les heures de travail. Certains de ces hommes avaient été des gardes d'Esgaroth et à ce titre avaient suivi une formation fragmentaire de défense, mais la plus grande partie de l'armée du lac n'avait même jamais tenu d'épée.
La tâche était ardue pour le maître des armes et celui-ci dut mobiliser une centaine d'elfes pour l'aider. Cela ne fut pas simple puisque peu se portèrent volontaires. En fin de compte, Lergelir et Lothuil durent désigner les elfes les plus à même de communiquer avec les hommes. Sous le conseil du seigneur Radion, uniquement des ellyn(1) furent choisis pour cette tâche, car si l'armée de la forêt était constituée d'elfes de genres divers, les sociétés humaines restaient profondément patriarcales et voyaient d'un mauvais œil la participation de femmes à la guerre.
Ce jour-là, Thranduil proposa à Laegryn de faire le tour du camp, et tous deux restèrent un long moment à observer l'entraînement qui se tenait dans un large espace laissé vide de tentes. Des formations de trois hommes avaient été constituées, et chacune d'elles travaillaient une technique sous la direction d'un elfe. Le tout était supervisé par Celondir qui arpentait l'espace de son pas claudiquant en donnant des consignes dans un ponantin archaïque. Au bout d'un moment, il laissa les groupes travailler seuls et s'avança vers le roi, qui se tenait les bras croisés en retrait.
« Sire, le salua-t-il.
— Celondir, répondit Thranduil avec un hochement de tête. Comment cela avance-t-il ? »
L'elfe ne répondit pas directement, faisant voyager ses yeux sur ses élèves pendant un court moment, avant de soupirer.
« Je ne puis faire de ces hommes des guerriers en quelques jours, Thranduil », répondit Celondir. Il était le maître des armes depuis qu'il avait délaissé le commandement de la garde extérieure au début de la Paix Vigilante, après que sa jambe eût été brisée puis consolidée sans avoir été tout à fait réduite, le rendant ainsi boiteux.
« Certes. Rares sont les hommes qui atteindront un jour le niveau standard que nous attendons de nos elfes. Cependant, nous devons leur donner la capacité de se défendre, et cela autant pour notre survie que la leur.
— Dans ce cas, il ne me faut certes pas moins d'une semaine.
— Puissent les Belain t'écouter, Celondir », rétorqua sarcastiquement Laegryn, qui fixait d'un air désabusé l'entraînement qui se déroulait sous ses yeux. Le maître d'armes les salua une nouvelle fois avant de retourner à sa tâche, tandis que Thranduil tournait le regard vers son maréchal, haussant un sourcil.
« Ces hommes ne seront jamais prêts à mettre les pieds sur un champ de bataille, Thranduil, lança-t-il alors d'un ton maussade. Leur place est à l'arrière, à aider les guérisseurs et guérisseuses à rapatrier ceux et celles qui auront essuyé des blessures. Nos elfes ne pourront veiller sur eux et se défendre en même temps.
— Ces hommes ne seront jamais prêts, mais quand leur vie en dépendra, ils se battront néanmoins, répondit Thranduil. Sais-tu que les humains n'ont pas conscience de ce que leur corps fait à chaque instant ? Et ils n'en ont pas besoin car ils ont ce qu'ils appellent un instinct de survie. C'est ce qui permet à leur corps et leur esprit de se défendre alors même qu'ils ignorent comment le faire. »
Laegryn se contenta de répondre par un soufflement exaspéré, levant les yeux aux ciels face à cette leçon.
« De plus, si bataille il y a, celle-ci sera autant la leur que la nôtre, ajouta Thranduil. Ces hommes ont perdu leurs foyers et leurs proches. Tu connais autant que moi la rage qui nous habite quand on nous arrache ce qui nous est cher. Je ne puis leur enlever cela.
— Et c'est pourquoi tu es roi et que je ne suis que maréchal », répondit alors Laegryn en laissant un vague sourire se dessiner sur ses lèvres, suite à quoi le roi poussa un rire léger. En plus d'être un guerrier hors pair, son ami était un brillant stratège, capable de mettre au point des manœuvres complexes et minutieuses, tout comme il était un meneur naturel et patient. Cependant sa défiance mordante envers les autres peuples, humains, nains ou même Noldor, en faisait certainement le pire diplomate.
« D'ailleurs, il n'y a pas que ces hommes qui ont besoin de s'entraîner, ajouta le maréchal, il ne me semble pas avoir vu le fameux roi des elfes lever une épée depuis des semaines. Ou bien serait-ce depuis des în ? Celui-ci doit être devenu bien lent.
— Je me suis entraîné, contesta Thranduil d'un air désabusé. Mais peut-être voudrais-tu vérifier ? »
Il plissa les yeux en posant son regard brillant de défi sur son ami. Il n'avait pas passé les semaines précédant son départ de la forêt à ne rien faire. Cela faisait certes longtemps que le roi n'avait pas participé à une bataille, mais il s'était préparé physiquement, avait revu ses techniques sous le conseil de Celondir, et avait combattu contre Thurindir. Il était prêt.
Le roi se tourna alors vers ses gardes qui se tenaient tous deux un peu plus loin, un regard curieux posé sur la séance d'entraînement, et demanda à Aglarorn d'aller lui chercher ses armes. L'elfe sembla hésiter à quitter son poste, mais un hochement de tête de Thurindir le poussa à se mettre en mouvement, alors il se dépêcha de traverser le camp.
Contrairement à Laegryn qui avait gardé sa maille et ses canons d'avant-bras, Thranduil n'avait pas mis son armure ce jour-là, se contentant de revêtir une longue robe de soie brune par-dessus une tunique blanche. Sa longue chevelure qui reflétait l'éclat doré du soleil de Firith était lâchée et il n'avait suspendu d'arme que sa longue dague blanche à sa ceinture. L'armée avait fait camp en plein milieu de la désolation et celui-ci était surveillé par les gardes de la défense extérieure. Aucun danger ne pouvait les atteindre sans qu'il en fût prévenu bien à l'avance. En outre, le roi était suivi de près et à chaque instant par Thurindir et Aglarorn.
Thranduil déboutonna et retira alors son surtout puis le laissa glisser sur un des rochers qui jonchaient le sol aride de la vallée. Il entreprit ensuite avec Laegryn une routine d'échauffement, répétant un enchaînement de pas simples en incluant progressivement des mouvements circulaires et balistiques de ses membres supérieurs. Après un moment, il sentit le rythme de son cœur s'ébranler et la température de son corps monter, et c'est à ce moment qu'Aglarorn revint, portant sous son bras gauche ses deux épées et dans sa main droite ses canons d'avant-bras, tandis que Seldir l'accompagnait, portant quant à lui sa cotte de maille.
Le roi ne remarqua qu'à cet instant qu'autour d'eux, un cercle s'était formé d'elfes avides de voir leur souverain pratiquer son maniement, car il y avait longtemps que les Tawarwaith n'avaient pu le voir se battre. Il se retint de lever les yeux au ciel en les entendant échanger des paris et se contenta d'enfiler la cotte que Seldir lui présenta, puis de passer et de resserrer ses canons à ses avant-bras. Il dégaina alors Maedranc de sa main gauche et Orcrist de la droite. Bien que l'épée de Gondolin fût plus large, les deux semblaient peser autant entre ses doigts.
Seldir prit les fourreaux des épées sous son bras et ramassa la robe que Thranduil avait abandonnée sur le rocher, avant de reculer pour rejoindre le cercle d'elfes qui attendaient le début du duel. Thurindir et Aglarorn firent de même, se plaçant l'un face à l'autre, tandis que Laegryn et Thranduil se positionnaient au centre de la surface d'entraînement.
Les deux elfes se fixèrent alors d'un air impassible, tandis que le silence s'imposait tout autour d'eux, puis ils portèrent leurs doigts à leur front pour les faire glisser jusqu'à leur menton en salutation, avant de se mettre en garde. Laegryn n'avait qu'une seule épée à double tranchant qu'il tenait dans sa main droite en supination face à son adversaire, lame à l'oblique et la pointe dirigée vers le ciel. Écartant les jambes en légère fente, Thranduil tourna sa paume gauche vers le ciel, pointant ainsi Maedranc vers le maréchal tandis qu'il levait Orcrist en seconde haute.
Et ainsi le duel commença. Les deux combattants se mirent en mouvement au même instant, échangeant frappes d'estoc ou de de taille à un rythme régulier, parant coups avant de contre attaquer de façon attendue, car ce n'était au début qu'un tour d'échauffement. Mais bientôt les mouvements se firent plus espacés et plus rapides, chacun cherchant à surprendre l'adversaire. Laegryn était agile et ne sembla en aucun point décontenancé de devoir parer successivement les attaques de Maedranc et d'Orcrist qui se mouvèrent avec grâce en cascade, attaquant en moulinet ou en couronne. Thranduil les mania avec souplesse, passant vers l'avant pour fendre, puis retraitant quand son ami riposta.
Aucun des deux ne sembla jamais prendre le dessus, car tel n'était pas le but de cet entraînement. Thranduil ne chercha jamais à désarmer son camarade, car cela eût signifié la fin du combat. Or, il souhaitait avant tout tester son endurance, car si la technique restait ancrée dans sa mémoire musculaire, il était conscient qu'il n'avait que trop peu pratiqué les în qui avaient passé. Et s'il n'avait pas trop perdu en rapidité et en fluidité, il ne savait pas combien de temps il tiendrait, si une bataille venait à éclater.
Ainsi, pendant un long moment, Thranduil resta concentré sur les mouvements de Laegryn, analysant chacun d'eux pour deviner les prochains, et il ne porta qu'une attention secondaire à ce qui les entourait. Il avait conscience de la foule qui avait grossi autour d'eux, mais les voix claires des elfes se confondaient avec les hoquets des hommes du lac.
Pourtant, une présence ne pouvait être assimilée parmi les autres et Thranduil fronça les sourcils en sentant l'esprit badin de son fils affleurer le sien. Il ne lui en fallut pas plus pour quasi manquer le coup de pointe que lui assena à cet instant Laegryn. Il l'esquiva de peu, bondissant loin sur le côté tandis qu'il pivota d'un quart et leva Maedranc en quinte inversée pour bloquer la trajectoire du couteau qui volait vers lui. Les deux lames se heurtèrent l'une à l'autre dans un crissement, l'arme courte tombant sur le sol aride. Des exclamations choquées s'élevèrent dans l'assistance et Thranduil jeta un regard dangereux à l'elfe qui avait osé s'entremettre dans ce duel.
Et cet elfe n'était autre que Legolas, souriant, qui se tenait les bras croisés entre Felanor et Bard au bord du cercle du public. Gracieusement, Laegryn n'avait pas riposté, attendant de voir ce que le roi allait réserver pour son fils, bien qu'il restât sur ses gardes.
Thranduil fixa le jeune elfe pendant un moment sans rien dire. Il sentait l'amusement de son fils dans son esprit, et il ne pouvait lui en tenir rigueur. Après tout, Legolas connaissait les habilités de son roi, et il savait que bien que celui-ci n'eût pu voir arriver le couteau, il l'avait entendu. Finalement, Thranduil se contenta de hausser un sourcil, puis baissant Maedranc, il passa la main dans son dos pour y attraper la longue dague blanche qui était suspendue à sa ceinture, avant de la lancer d'un mouvement rapide en direction de son fils.
Il n'attendit pas de voir si elle avait atteint son but, car de cela il en était certain. Puis comme si rien ne les avait interrompus, Thranduil s'élança vers Laegryn dans une volte avant. Le combat reprit entre les deux vétérans quelques instants avant qu'il fût rejoint par Legolas, qui répondit au défi lancé par son père. Et le roi dût alors faire face non plus à un mais à deux adversaires qui d'un seul regard s'allièrent pour tenter de le désarçonner.
Alors, Thranduil arrêta pendant un battement de cœur le mouvement d'Orcrist qui jusqu'ici suivait celui de Maedranc, et l'épée légendaire prit son indépendance pour parer et contre attaquer les frappes de Laegryn tandis que l'autre se focalisa sur la dague et le couteau que maniait Legolas avec une rapidité inégalée.
Autour d'eux, les elfes gardaient le silence, fixant avec grande attention chacune des parades et des ripostes de leur roi, tandis que les hommes du lac, qui avaient maintenant tous interrompu leur entraînement, suivaient le combat bouches bées. Car s'ils avaient jusqu'ici été impressionnés par la capacité de Thranduil à manier deux longues épées, ils étaient à présents estomaqués de voir que le roi arrivait à coordonner ses mouvements à tel point que ses bras parurent totalement désynchronisés l'un de l'autre. Il attaquait ainsi Laegryn en couronné tout en parant les moulinets de Legolas en quinte.
Cet exercice lui demandait cependant beaucoup plus de concentration, et peu à peu il sentait l'endurance de ses muscles arriver à son terme. Et bien qu'il devinât que Laegryn commençait à fatiguer également, ce n'était pas le cas du jeune archer qui continuait d'attaquer avec la même fougue. Il était temps de désarmer ses adversaires. Il para leurs attaques encore quelques instants, attendant le bon moment. Celui-ci vint quand Legolas lança une double frappe d'estoc que Thranduil évita en quart de volte pour ensuite le contourner grâce à une volte vers l'avant, se retrouvant dans son dos. Il ne lui laissa pas le temps de pivoter, et l'attrapa par derrière, bloquant ses bras avec Maedranc tandis qu'Orcrist se dressa vers Laegryn. Mais c'était sans compter l'adresse de ce dernier qui réussit à déduire ses mouvements et qui volta avec agilité, lui permettant d'approcher la pointe de son épée à un pouce du cou de Thranduil et d'ainsi finir l'action.
Leurs gestes s'arrêtèrent alors brusquement, Legolas enchaîné par Maedranc tandis qu'Orcrist finissait sa trajectoire à un pied du torse de Laegryn qui ne put réprimer le sourire qui se dessina sur son visage. Tous trois étaient essoufflés et Thranduil sentait déjà la sueur couler sur ses tempes.
Il n'était pas tout à fait mécontent de l'issue de ce combat. Laegryn s'entraînait plus régulièrement que lui et avait gardé son agilité, tandis que Legolas avait clairement cherché à retenir ses coups de peur d'en assener un qui eût pu avoir des conséquences fâcheuses. Cela lui avait fait commettre de nombreuses erreurs qu'il ne faisait pas habituellement. De plus, l'archer avait commencé avec un clair désavantage, celui de combattre avec des armes courtes alors que son adversaire maniait deux longues épées, l'obligeant à se rapprocher et ainsi à prendre plus de risques.
« Mithrandir ? » s'exclama soudainement la voix de Legolas alors que les trois combattants venaient chacun de baisser leurs armes. Thranduil tourna alors la tête pour suivre son regard, son visage soudainement renfrogné.
Il ne laissa pas le temps à l'intéressé de parler et bondit en direction de l'ithron qui se tenait quelques pas en avant de l'assemblée d'elfes et d'hommes, lui assenant coups sur coups à une vitesse fulgurante, dans un subit regain d'énergie. Et le mage qui avait l'apparence d'un vieil homme à la longue barbe blanche para chaque attaque de sa longue épée, sans jamais riposter, se contentant de reculer par des passes arrières jusqu'à ce qu'il eût quasi atteint le cercle de l'assistance. Là, alors que Thranduil levait Orcrist pour porter un coup à la tête, il pointa vers celui-ci l'extrémité de son long bâton et une bourrasque se leva brusquement entre eux deux, propulsant en arrière le roi elfe, qui bascula son poids en avant pour maintenir son équilibre et se laisser glisser d'une verge.
« Vous n'avez pas perdu de votre virtuosité, mon cher ami », dit alors Mithrandir en langue thindren sur un ton conversationnel comme si rien ne s'était passé.
Thranduil resta quant à lui figé un moment à fixer l'ithron d'un regard assassin, puis il baissa ses yeux perçants sur la lame que celui-ci tenait devant lui. Il haussa alors un sourcil en lisant les runes elfiques qui l'ornaient.
« Glamdring ? grogna-t-il alors. Ainsi le nain disait vrai. »
Mithrandir n'eut pas le temps de répondre, car Laegryn et Legolas s'étaient approchés d'eux et ce dernier salua le mage avec un grand enthousiasme.
« Ah, Thranduilion(2), c'est un plaisir de vous revoir, bien que si loin de votre bien-aimée forêt. De même, seigneur Laegryn. »
Le maréchal ne répondit rien mais courba la tête en salutation. Ses yeux naviguaient entre son ami et l'ithron, et ses lèvres arboraient un vague sourire, ce qui lui valut d'être la cible du regard froid de Thranduil. Pendant ce temps, Seldir s'était approché du petit groupe, présentant à son roi les fourreaux de ses épées pour qu'il pût les rengainer, et à ce moment, Legolas en profita pour lui rendre sa dague blanche, la lui tendant par la poignée. Son père la détailla mais ne la reprit pas, cependant.
« Garde-la.
— Mais… contesta l'archer en fronçant les sourcils.
— Elle te servira bien plus », coupa Thranduil d'un ton impérieux, tout en prenant des mains de Seldir une outre qu'il but d'une traite, tant la soif l'avait gagné. Le valet en tendit également une à Laegryn tandis que Legolas se fit apporter la sienne par Felanor et Taurian, de même que son arc, que ces deux-là lui avaient gardé. S'approcha en même temps Bard, qui portait un regard confus sur l'ithron et peut-être même sur l'entière situation. Thranduil lui offrit alors un semblant de sourire, qui ne monta cependant pas jusqu'à ses yeux.
« Maître Bard, s'adressa-t-il à lui en langue commune, je présume que vous ne connaissez pas encore Mithrandir, bien que vous ayez peut-être entendu parler de lui.
— Ce nom n'me dit rien, répondit poliment Bard, mais j'suis honoré d'vous rencontrer.
— On m'appelle plus couramment Gandalf parmi les hommes du nord et les nains.
— Gandalf ? demanda l'homme qui sembla reconnaître le nom. Êtes-vous… ?
— Gandalf est le magicien que vous pouvez remercier d'avoir mis dans la tête de Thorin Écu-de-Chêne qu'il pouvait cambrioler un dragon sans que celui-ci s'en aperçoive », répondit Thranduil d'un ton à la fois narquois et glaçant en fixant l'ithron. Celui-ci sembla soudainement très intéressé par ce qui se passait autour d'eux. Bard fronçait quant à lui les sourcils, toujours plus confus, tandis que Legolas et Laegryn se regardaient, le premier d'un air inquiet, le deuxième avec amusement.
« Nous avons à discuter, reprit Thranduil. Venez. »
Autour d'eux, un Celondir exaspéré était en train de disperser le public qui avait assisté au combat et essayait tant bien que mal de relancer l'entraînement qui avait été interrompu par cette distraction.
Thranduil reprit alors des mains du valet ses deux épées et lui demanda d'aller quérir les personnes qui avaient assisté à la réunion de la veille, avant de faire signe au petit attroupement de le suivre. Mithrandir ne se fit pas attendre et vint se placer sur le flanc droit du roi, tandis que les autres elfes les suivirent en une file irrégulière derrière eux. Bard s'en alla quant à lui chercher ses capitaines.
« Votre venue est tardive, Mithrandir, constata alors Thranduil en thindren en gardant son regard fixé devant lui.
— Je suis venu dès que j'ai appris la chute du dragon.
— Et deux semaines ont passé depuis.
— J'étais dans les montagnes. Après le départ du Nécromancien de Dol Guldur, les orcs ont fui vers les Hithaeglir et je voulais savoir ce qu'ils comptaient y faire. Il s'est avéré…
— Que Bolg réunit une armée à Gundabad, finit Thranduil d'un ton sec tout en continuant à marcher. Ce sont mes elfes qui ont terrassé les créatures que vous avez laissé s'échapper dans la forêt, Mithrandir, ne l'oubliez pas. Je ne suis pas ignorant, quand bien même n'ai-je pas été gracié du don de prédiction. Mais quel est votre projet ici, maintenant que Smaug est mort ?
— Erebor est une place forte du Rhovanion, mon ami. Si elle venait à tomber entre les mains de l'Enn…
— Comptez-vous m'apprendre quelque chose que je ne sais pas ? Pourquoi pensez-vous que je suis ici ? Vous m'offensez si vous pensez que je souhaite mettre la main sur une partie de l'or ou des joyaux maudits de cette montagne ! Je n'ai pas survécu aux massacres de Doriath et des bouches du Sirion pour risquer la vie de mon peuple contre quelques pierres précieuses, comme Dior et Elwing ont choisi de le faire. »
Cette fois-ci, Thranduil s'était arrêté pour faire face à l'ithron, qui faisait bien moins d'un pied que lui, le toisant d'un regard brillant et assassin. Mithrandir ne fuit pas ses yeux cette fois-ci, affichant une mine contrite.
« Je suis navré si j'ai pu paraître douter de vous, mon vieil ami, répondit-il alors, mais je n'assumerai jamais que vous puissiez convoiter ce que regorge Erebor. Sachez que je suis apaisé de vous savoir ici avec votre armée, car je pense que celle-ci aura un rôle à jouer avant la fin de cette histoire.
— J'aurais douté que vous ne fussiez pas un espion de l'Ennemi si telle n'était pas votre pensée, rétorqua Thranduil en reprenant le chemin vers sa tente comme s'il ne s'était jamais arrêté. Votre discours est toujours si attendu.
— Si fait, car cela est ma mission de faire en sorte que les pièces fussent au bon endroit.
— J'abhorre et je ne tolère point que vous parliez de mes elfes ou de moi comme de pions sur une table de jeu. »
Thranduil lança un dernier regard noir à l'ithron avant qu'ils entrassent dans la tente qui avait été érigée pour lui. Ils furent suivis par Laegryn et Legolas, tandis que les gardes se postèrent à l'extérieur.
La tente était encore peu fournie, puisque temporaire. Un large tapis avait été déroulé sur le sol, sur lequel vint se poser en tailleur le vieux magicien. Laegryn resta debout, croisant ses bras, tandis que Legolas se dirigea quant à lui vers un grand coffre qu'il ouvrit pour y piocher des timbales. Il les remplit alors de la boisson que contenait un baril disposé juste à côté, puis servit son supérieur ainsi que l'ithron. Pendant ce temps, Thranduil déposa ses épées puis retira sa cotte de maille, la laissant tomber lourdement dans un coin. Il entreprit alors de se nettoyer le visage et le cou dans une bassine remplie d'eau que Seldir avait placé sur un coffre. Quand il eut fini, il s'épongea avec un linge puis Legolas lui tendit un gobelet de vin avant de finalement se laisser tomber nonchalamment sur le tapis à côté de Mithrandir.
Le roi posa ses yeux perçants sur le mage.
« Nous parlerons de votre rôle dans la quête d'Écu-de-Chêne plus tard, déclara-t-il d'un ton ferme. Dîtes-moi cependant : qu'avez-vous appris dans les montagnes ? Combien d'orcs Bolg réunit-il, où et quand souhaite-t-il attaquer ?
— Certaines informations sont bien gardées, cependant la mort du Grand Gobelin semble avoir mis le feu aux poudres dans tous les Hithaeglir.
— Pourquoi ai-je l'impression que vous y avez votre part de responsabilité ? » demanda Thranduil d'un ton glacial.
L'ithron avait en effet détourné le regard en évoquant le chef gobelin. Il se racla la gorge avant de siroter sa timbale de vin.
« C'est une histoire pour plus tard. Je n'ai pas croisé que des orcs cependant, il semble que les wargs aient aussi répondu en nombre à l'appel de Bolg.
— Combien ?
— Difficile à estimer. Mais entre les wargs des montagnes, les orcs de la cité gobeline, ceux de Gundabad et ceux qui ont réussi à s'échapper de Dol Guldur… Pas moins de dix mille. »
Le silence tomba dans la tente, les trois elfes fixant l'ithron, figés d'effroi. Thranduil savait que Laegryn et Legolas pensaient à la même chose que lui : si Bolg choisissait d'attaquer Eryn Galen en premier, beaucoup de vies innocentes seraient perdues. Le roi se demanda une énième fois s'il avait pris la bonne décision de mener son armée à la montagne. Il prit une grande inspiration puis la relâcha doucement, avant de boire d'un coup sec son gobelet de vin.
« Est-il prêt à attaquer ? demanda alors Laegryn en faisant naviguer son regard sévère jusqu'à son ami.
— Je crois pouvoir dire que oui, répondit le sage. L'armée de Bolg peut attaquer à tout moment. Peut-être même est-elle déjà en route. »
Laegryn acquiesça, orientant ses yeux vers l'extérieur de la tente, tandis que ses doigts tapotaient le métal de sa timbale. Thranduil savait que son ami analysait la situation, cherchant à adapter au mieux leur stratégie. Avant de quitter la forêt, il avait été décidé que si une attaque était menée sur Eryn Galen une fois le dragon déchu, l'armée dût rentrer pour soutenir la défense du royaume. Cependant, un tel nombre d'ennemis n'avait pas été envisagé.
« Bolg doit avoir appris la mort de Smaug, murmura alors le maréchal. Il a tout intérêt à s'emparer d'Erebor s'il veut atteindre les Emyn Angren. Cependant, la forêt se tient sur sa route. »
Il fixa son regard sur le roi dans lequel celui-ci décela de l'inquiétude.
« Il nous faut agir avec prudence, Thranduil.
— Je sais, répondit-il en soupirant. Si Bolg fait un pas vers Eryn Galen, nos sentinelles nous en informeront. »
A ce moment, des coups se firent entendre sur l'un des poteaux de bois qui maintenaient la structure de la tente, entre les deux pans ouverts menant à l'air libre. Il s'agissait de Seldir.
« Tout le monde est arrivé, sire, annonça-t-il.
— Bien, allons-y », répondit Thranduil en posant sa timbale vide sur l'un des coffres avant de suivre le valet en dehors de la tente, imité par Laegryn, Legolas et Mithrandir.
Devant, la même assemblée que la veille s'était réunie, avec d'un côté Bard et ses hommes, d'un autre les officiers et officières de l'armée elfique, et enfin les notables du royaume, comme le seigneur Radion ou encore la dame Megûr.
« Bien, commençons, fit alors Laegryn d'un ton impatient, Legolas ? »
Si Legolas paraissait encore frais et sec, ce n'était pas le cas du roi et du maréchal qui nageaient tous deux dans leur sueur, et nul doute Laegryn avait-il envie que cette réunion se terminât rapidement pour aller se rafraîchir et se changer. Mais Legolas ne se pressa pas néanmoins, prenant le temps d'aller se placer à côté de Bard et d'adresser un sourire innocent à son supérieur. Toute l'inquiétude qu'il avait pu ressentir lors de la précédente discussion avait disparu de son visage.
« Entendu, mon seigneur », répondit-il enfin en langue commune, avant de commencer son récit.
« Nous avons pris la route juste avant que la soleil n'apparaisse à l'horizon ce matin, et avons rapidement atteint les murs de la cité en ruine de Dale que nous avons traversée à la demande de notre ami Bard. Peut-être que celui-ci acceptera de vous en parler, mais je ne le puis tant le tourment est fort en mon cœur en repensant aux lamentations des pierres. »
A ces mots, Mithrandir posa un regard curieux sur l'elfe que Thranduil ne manqua pas. Il se méfiait de tout intérêt que l'ithron pouvait porter à son fils, car l'attention de celui-ci n'était jamais anodine. Legolas continua cependant sans y prendre garde:
« Nous avons atteint la porte nord de la ville quand la soleil avait parcouru un quart de sa course et avons alors commencé à monter la vallée en suivant la Celduin. Nous avons pu alors avoir un aperçu de la grande porte d'Erebor, ou du moins ce qui a pu être la grande porte autrefois. Car en escaladant les roches qui gisaient dans le val et en arrivant au-dessus des chutes, nous avons constaté que l'entrée a été bouchée, emmurée par des rochers empilés. Mais cela avait été annoncé par Arhaviel. C'est autre chose encore qui nous a surpris : la rivière a inondé le haut de la vallée.
— Comment cela ? demanda alors Lothuil.
— Le mur que les nains ont construit a bloqué l'écoulement naturel de la Celduin, et celle-ci a débordé, créant une marre assez profonde. Je ne sais si tel était leur but, mais cela leur sert bien, car à présent, seule une étroite corniche escarpée permet d'atteindre l'entrée d'Erebor sans avoir à nager.
— Et dans ce mur qu'ils ont établi, y a-t-il un passage ? s'enquerra la commandante.
— Non, la seule façon d'entrer est d'escalader le mur, mais les nains ont travaillé formidablement et rares sont les encoches. Quelques elfes pourraient monter, mais seulement trois ou quatre à la fois.
— Et des hommes n'pourraient certainement pas l'escalader, compléta Bard.
— Il serait en effet plus simple de grimper par le flanc de la montagne pour redescendre au-dessus de la nouvelle paroi.
— De toute façon, nous n'aurons pas besoin d'entrer dans la montagne, répondit Laegryn d'un ton maussade.
— En effet, acquiesça Thranduil. Avez-vous été en contact avec les nains ? »
Legolas porta son regard sur Bard, pour le pousser à parler à son tour, et l'homme s'exécuta après avoir pris une grande inspiration :
« Ils nous ont certain'ment vu arriver, bien que je n'les aie personnellement pas aperçus, ni même mes hommes, mais j'imagine qu'il ait pu en être autrement des elfes d'notre compagnie.
— En effet, répondit Legolas en souriant, les nains ont suivi notre montée avec attention, pensant que nous ne pouvions les voir.
— Cependant, ajouta Bard, quand nous sommes arrivés d'vant la porte, Thorin nous a hélés, mais comme nous n'avions pas convenu de c'que nous lui dirions, nous avons préféré n'pas répondre pour c'te fois.
— Qu'a-t-il dit ? demanda Thranduil en fronçant les sourcils.
— "Qui êtes-vous, vous qui venez comme en guerre aux portes de Thorin, fils de Thrain, roi sous la montagne, et que désirez-vous ?" » énonça Bard avec précision. A ces mots, Mithrandir laissa échapper un bruit de soufflement aigu. Les regards se tournèrent vers lui, mais Thranduil l'ignora, prenant la parole :
« Écu-de-Chêne ne négociera pas. Il s'est reclus dans sa montagne et est prêt à y mourir.
— J'irai parler à Thorin, s'exclama alors Mithrandir en avançant lentement près du roi.
— Nenni ! répondit le roi sèchement en lui adressant un regard noir. Vous avez perdu ce droit le moment où vous avez mis dans la tête de ces nains qu'il leur fallait récupérer la montagne, en faisant fi et risquant ainsi les millions de vies habitant la forêt et le lac ! Vous êtes la cause de ce désastre, Mithrandir, alors vous nous excuserez si nous nous occupons d'y mettre un terme. »
Thranduil, dans son élan de rage, s'était avancé vers l'ithron, le dominant royalement de sa haute taille, tandis que le pèlerin gris s'était figé, le fixant avec des yeux brillants.
« Et si l'on vous aperçoit près de cette entrée, continua le roi d'une voix froide, je donnerai personnellement l'ordre à mes elfes de vous abattre. »
L'atmosphère s'était faite lourde autour de lui et la plupart des personnes présentes regardait à présent le sol pour éviter de croiser le regard assassin du roi des elfes. Bard paraissait choqué tandis que Legolas arborait un air inquiet sur son visage. Seul Laegryn semblait serein quant à la situation.
« Si tel est votre souhait, mon seigneur », répondit alors Mithrandir après un long silence, et une certaine tristesse était apparue dans ses yeux.
Alors, Thranduil se tourna d'un mouvement fluide pour refixer son attention sur l'assemblée, reprenant comme s'il ne venait pas tout juste de menacer le sage :
« Le camp doit être déplacé en amont de Dale à l'est de la Celduin. Cette nuit, les harpes et les chants résonneront dans la vallée. Et demain, maître Bard, une troupe portant les étendards du lac et de la forêt retournera à la montagne et vous pourrez alors faire votre proposition à Thorin. S'il refuse, la montagne sera considérée comme assiégée. »
L'homme acquiesça vivement face au plan que lui proposait le roi elfe, et s'il eût quelque méfiance quant à ce projet, il ne le verbalisa pas. Thranduil savait qu'il pouvait paraître intimidant dans ses excès de colère, mais à ce moment, il ne s'en formalisa pas. Il regrettait cependant d'imposer ainsi son point de vue à l'occiseur de dragon, car il espérait en faire son allié et son égal.
Une grande destinée attendait Bard. Celui-ci aspirait à reconstruire Dale et offrir une vie meilleure à ses compatriotes et sa famille, mais Thranduil voyait plus loin encore : Dale serait mille fois rebâtie et forte du commerce entre la montagne, la forêt et le Dorwinion, elle régnerait en capitale sur la région. Girion avait failli y parvenir, mais le dragon était arrivé trop tôt. Bard pouvait y arriver et ainsi devenir roi. Mais avant cela, l'homme devait réussir à négocier avec Thorin Écu-de-Chêne, et cela ne pouvait se faire par le biais de l'ithron ni même de lui.
Après lui avoir jeté un regard désabusé, et alors que Thranduil était plongé dans sa réflexion, Laegryn s'occupa de planifier l'excursion du lendemain, déterminant les elfes qui accompagneraient Bard. Il fut décidé qu'à la place de Legolas irait Lothuil et que Bard négocierait directement avec Thorin. Thurindir prit alors la parole, préconisant d'attribuer des gardes à l'homme du lac et ce dernier n'eut pas le temps de protester que le roi donna son accord :
« Cela est en effet plus prudent, car toute votre argumentation repose sur ce que vous représentez, en tant que tueur du dragon et en tant que descendant de Girion. Felanor et Aglarorn vous accompagneront et vous protègeront dans le cas où Thorin refuserait de voir raison. »
Les deux gardes mentionnés froncèrent un instant les sourcils mais acquiescèrent. Alors, l'assemblée fut démise dans un brouhaha qui se dispersa rapidement dans le camp. Thranduil sentit à ce moment le regard désapprobateur de Laegryn se poser sur lui. Il lui répondit par un haussement de sourcil interrogateur.
« J'ignorais que déclarer une montagne assiégée était agir avec prudence, dit le maréchal avec sarcasme. Nous n'avons plus qu'à espérer que Bolg décide d'attendre tranquillement son tour. »
Sans laisser le temps à Thranduil de répondre, il se détourna et s'éloigna d'un pas rapide. Le roi soupira. Il était vrai qu'il avait imposé son choix sans ouvrir de discussion, et il voyait en quoi cela pouvait irriter son ami. Mais en fin de compte, il était le roi et le dernier mot lui revenait.
Il rentra alors dans sa tente, car il désirait se rafraîchir et se changer. Le combat qu'il avait mené contre Laegryn et Legolas l'avait fait grandement transpiré, et il ne supportait plus de sentir sa tunique et ses braies lui coller à la peau.
Lexique :
1 – Ellon(s)/Ellyn(pl) (canon sindarin) : Elfe homme, en opposition à Elleth(s)/Ellyth(pl) qui désigne des elfes femmes.
2 – Thranduilion (adapté sindarin) : Fils de Thranduil. La postposition « ion » signifie « fils » et est apposée au nom du père pour former le patronyme. « Fille » est « iell ».
