J'aime les histoires où il y a peu de dialogues, laissant place à la réflexion du lecteur.

Cette histoire n'a aucun sens.


Allongé sur les hautes herbes, Sabo lisait un vieux livre d'histoire qu'il avait piqué dans l'immense bibliothèque du salon. Il avait pour habitude depuis son jeune âge de lire ces vieux ouvrages qui décoraient leur lieu de séjour. Il estima en avoir lu une bonne centaine, ce qui voulait dire le quart de la bibliothèque. On pouvait retrouver tout genre de livres et il trouvait pas mal l'idée d'en emprunter par ordre de rangement. Il en était qu'à la deuxième rangée mais il était fière à ses vingt-deux ans d'avoir accumulé autant de connaissances.

Aujourd'hui, le classement de la bibliothèque lui avait indiqué "Histoire du monde", un livre signé par un enseignant-chercheur dont il n'avait pas retenu le nom. Sabo ne se proclamait pas grand passionné d'histoire mais il pouvait affirmer qu'il avait toujours eu un attrait caché pour cette discipline. Le fonctionnement de ce monde lui était encore incompréhensible, il avait l'impression que d'énormes mystères entouraient ce monde mais qui échappaient à sa petite personne. Cette envie de percer ces secrets était essentiellement venue de ce mal-être qui le dévorait de jour en jour. Il pensait qu'enrichir son propre savoir l'aiderait peut-être à avoir des réponses à ses questions.

Un léger vent frais fouetta son visage pendant que les petites bestioles commençaient à envahir son corps. Cela ne l'empêcha tout de même pas de continuer la lecture du chapitre 10 qui était consacré à la fameuse race qu'était les Dragons Céleste. Bien qu'ils aient une apparence humaine, son père lui avait toujours répété qu'ils n'étaient pas de la même espèce qu'eux. Des êtres supérieurs paraît-il. Sabo n'avait jamais compris le concept et refusait de croire en cette hiérarchie qui régissait ce monde. Il se précipita sur le texte dans l'espoir de trouver un passage qui contredirait ces stupides croyances mais le désespoir le gagna rapidement. L'auteur ne faisait qu'affirmer ces idées de domination par la noblesse et ce lien de subordination qui existait entre la haute société et ceux d'en bas. Il invitait même les lecteurs à ne pas trop s'attarder sur la raison et de ne pas essayer d'aller à l'encontre de ce système car ainsi était fait le monde.

"L'histoire est déjà écrite, il en a été décidé ainsi et tenter de la remettre en cause relève de la transgression"

Sabo se mit à pouffer comme si le message lui était destiné. C'était certainement la justification la plus stupide et surtout la moins crédible qu'il venait de lire jusqu'à présent.

Il tourna l'ouvrage à la quatrième de couverture dans le but de connaître l'auteur de ce torchon : Nico Robin, enseignante-chercheuse en histoire de l'humanité à l'université d'Alabasta. Il n'avait pas idée de qui était cette femme mais il était sûre d'une chose, c'est qu'elle était autant endoctrinée que tout le reste du monde. Le comble pour une historienne.

Le blond referma le livre, il n'en pouvait plus de lire de telles bêtises. Tout n'était que mensonge, l'humanité vivait dans le faux. La perception qu'il avait du monde paraissait irrationnel, il sait d'ailleurs qu'il serait jeté en prison si la folie de dévoiler toutes ses pensées le prenait. Mais Sabo avait la conviction que quelque chose clochait et qu'il n'était pas fou. Le monde ne tournait pas rond et il était fatigué de voir de la manipulation dans toutes les sphères.

Il se leva et s'avança près du lac qui se trouvait près de lui. En inspirant un bon coup, il prit un énorme élan pour lancer le livre de toute sa force. Plouf.

Il reprit son souffle en admirant sa bêtise. Il se sentit débile de réagir de cette façon mais Sabo avait remarqué qu'il manquait de plus en plus de patience ces derniers temps. Un rien le mettait à bout et il avait ressenti le besoin d'extraire toute la frustration qu'il avait jusque-là accumulée. Aujourd'hui, la victime était Madame Nico, pas de chance.

Alors qu'il se tenait toujours debout devant le ruisseau, il sentit un regard pesait sur lui. Sa tête exerça une rotation de quatre-vingt-dix degrés vers la droite pour être face à un homme. Ce dernier était en pleine activité de pêche. Un duel de regards débuta alors entre les deux hommes. L'homme au chapeau de paille, obstiné, ne se résigna cependant pas à détourner son attention du blond, comme s'il attendait une explication au geste auquel il venait d'assister. L'embarras força Sabo à capituler.

— Je n'aimais pas le livre.

Sabo étudie l'expression de son interlocuteur afin de décerner une once de moquerie face à sa puéril justification mais avec surprise, la réaction de l'homme au chapeau de paille fut tout autre. Il tomba dans un éclat de rire mais pas celle qui pouvait s'apparenter à de la raillerie. Un rire plein de bienveillance s'il devait décrire la chose.

— Je vois ce que tu veux dire mec, je déteste les livres et puis ça me rappelle l'école !

Le noble se détendit et prit une meilleure posture pour contempler au mieux le drôle de bonhomme à qui il avait affaire. Au premier abord, il lui paraissait très enfantin, il lui donnait vingt ans voire un peu moins. Son chapeau de paille cachait ses cheveux noirs de jais mais on pouvait voir qu'ils étaient légèrement ondulés. Une mystérieuse cicatrice était posée sous son œil gauche. Un léger frisson parcourt le corps de Sabo en imaginant la profondeur de la coupure. Concernant sa tenue, elle était très décontractée, à l'image exacte de son porteur. Mais l'élément qui frappa le plus Sabo dans cette apparence était ce sourire amical qu'il arborait. Il avait l'air simplet et d'être un garçon très accessible, cela le rendait chaleureux. Sa candeur donnait le sentiment d'être auprès d'une personne qu'on avait toujours connu. Etrangement, Sabo ne sut si c'était l'aura qu'il dégageait qui lui procurait cet effet de déjà vu ou si c'était parce qu'il avait réellement déjà connu ce garçon au chapeau de paille.

Il ne s'attarda pas trop sur la question car ses jambes avancèrent naturellement près du jeune garçon. C'était sûrement l'atmosphère accueillante que réussissait à créer le chapeau de paille qui donna l'audace à Sabo de s'asseoir près de lui. Et comme il s'y attendait peut-être, le jeune s'était contenté de donner son accord à l'invitation imposée par un naïf sourire.

Ce garçon a un pouvoir d'attraction, Sabo en était persuadé. Un être exceptionnel venait de faire son apparition dans son pauvre train-de-vie. Intéressant.

La paisible danse des vagues mélangée au chant des rossignols diffusaient une douce mélodie dans l'air. Sabo n'avait jamais ressenti un tel sentiment de quiétude de sa vie. Le temps paraissait être arrêté et il aurait voulu que rien ne puisse pousser ce dernier à reprendre son cours. Il prit toutefois l'initiative de briser ce calme.

— Pour être sincère, j'aime les livres.

Le garçon au chapeau de paille détourna son regard de sa cible et la porta vers son homologue. De son silence, il lui montrait qu'il avait toute son attention.

— A travers ça, je suis en mesure d'apprendre et d'étudier le monde.

Il croyait sincèrement en ce qu'il disait. En tout cas, c'est ce qu'on lui avait toujours appris. L'éducation n'était pas accessible à tout le monde et en tant que noble, il avait eu le privilège d'en bénéficier.

« Être éduqué permet d'avoir accès au savoir et le savoir nous permet de comprendre et contrôler le monde », les paroles de son père.

C'est la raison pour laquelle il a passé l'extrême majeur de son temps à lire des ouvrages, à se bourrer le crâne de connaissances dans l'espoir peut-être d'avoir une réponse à ses questions et de chasser cette mélancolie qui le rongeait depuis tant d'années. Et pourtant, était-il capable d'affirmer avec preuve que cela fonctionnait ? Sabo soupira. Un être perdu, voilà ce qu'il était. Tellement perdu qu'il se mettait à raconter ses états d'âme à un jeune garçon qu'il venait à peine de rencontrer.

Le chapeau de paille se contenta d'un rictus sous l'œil plein d'interrogation du blond.

— Suffit juste d'aller à l'aventure voyons ! dit-il d'un air enthousiaste

Sabo l'observa et se mit dans une méditation profonde. Il avait sorti cette réponse d'une manière tellement évidente que Sabo se sentit idiot de ne pas comprendre.

Il hésita à le questionner mais cette réponse avait piqué sa curiosité.

— Qu'est-ce que l'aventure ? Et comment va t-on à l'aventure ?

Je ne sais pas, rétorqua d'un murmure le pêcheur.

Sabo vit à ce moment-là le soudain changement d'expression de son visage. Il lisait la tristesse sur ce dernier. Il lui rappelait tout simplement lui. Il pouvait sentir la présence de ce terrible sentiment de vide qui l'accompagnait chaque jour en la personne du garçon. Lui aussi en était victime. Ils étaient pareils.

Pour la première fois, Sabo ne se sentit plus seul et en était égoïstement soulagé. Dans sa réflexion, il se souvient qu'aucun d'eux ne s'était présenté.

— Moi c'est Sabo, dit-il en tendant la main.

— Et moi Luffy

Luffy. L'entente de ce prénom fit l'effet d'une explosion d'émotions en lui. Sabo était certain de connaître ce garçon. Dans son état de transe, il n'avait pas remarqué qu'il avait gardé la main de Luffy dans la sienne tout en affichant une expression étourdie sur son visage. Luffy, heureux, offrit ce sourire qui semblait avoir toujours été gravé dans l'esprit de Sabo.

Sabo avait soudainement envie de pleurer et se promit de revenir demain.