L'Aube de notre crépuscule

Chapitre 3

Depuis environ une heure, l'hélicoptère survolait les crêtes majestueuses des monts séparant les plaines de Midgar, des terres entourant la cité maritime de Junon. Le regard perdu dans le paysage grandiose qui s'offrait par intermittence au travers des nuages cotonneux, Génésis écoutait d'une oreille distraite ses deux compères assis derrière lui échanger sur leur future mission :

« Combien y a-t-il eu de victimes, déjà ? entendit-il Angeal demander.

- vingt-huit », répondit Sephiroth.

La veille, les trois hommes avaient été convoqués dans le bureau de Lazard. Celui-ci avait alors exposé en détail leurs rôles dans cette "délégation spéciale".

Malgré les affrontements acharnés qui se perpétuaient encore de l'autre côté du continent, c'est sur cette fichue mission que les trois meilleurs éléments du SOLDAT avaient été envoyés. Tout ça parce qu'il s'agissait d'une demande du maire de Junon en personne, et que ce dernier avait les bonnes grâces du président Shinra !

« …Certaines étaient seules dans des pièces closes, c'est ça ?

- Certaines. Pas toutes. Une dizaine de gardes ont été retrouvés dans l'un des couloirs…»

Ces deux-là s'étaient visiblement pris d'un intérêt particulier pour cette affaire et n'en finissaient plus de lire et relire les rapports, tout en cogitant sur le pourquoi du comment de tels événements avaient pu se produire. Il est vrai qu'elle était assez inhabituelle : depuis plusieurs semaines, d'étranges meurtres étaient perpétrés dans l'enceinte des bâtiments de la compagnie. Toutes les victimes avaient péri d'un seul et unique coup de poignard et, si certaines avaient été retrouvées au beau milieu d'un couloir, d'autres avaient été découvertes dans des bureaux clos de l'intérieur. Il n'y avait aucun lien entre les victimes et le sort funeste s'était aussi bien abattu sur des gardes que sur des employés de bureau, tout âge confondu.

Initialement confiée aux TURKs, l'enquête avait vu les rangs de ceux-ci être réduit de quatre membres, poussant ainsi le maire de Junon, pris de terreur, à réclamer les meilleurs éléments qu'on puisse lui envoyer.

Génésis, le menton appuyé sur son poing et le coude reposant avec nonchalance sur ses jambes croisées, laissa échapper un soupir d'ennui. Encore trois longues heures de vol les séparaient de leur destination, et il n'était guère enthousiaste à l'idée de se lancer dans la traque d'un quelconque tueur à travers la vaste métropole.

Pour couronner le tout, les événements de l'autre soir ne cessaient de tourbillonner dans son esprit dès qu'il avait le malheur de poser les yeux sur son confrère, ce qui promettait de rendre les jours à venir compliqués. Oh ! Il n'était pas dupe ! Le fait que son camarade évite soigneusement son regard était une preuve manifeste qu'il n'était pas non plus parfaitement à l'aise !

" Ton petit jeu t'a bien amusé j'espère…"

Non mais c'était quoi cette répartie ? Et c'était quoi ce regard de chiot désespéré qu'il avait cru percevoir ? Ou peut-être était-ce le fruit de son imagination d'homme à demi-ivre ? Et puis on n'avait pas idée d'avoir des lèvres aussi douces et de dégager un parfum aussi enivrant même après plusieurs heures d'entraînement !

« …Tu as compris Gén' ? Génésis !

- Mmmh ? »

Tiré de ses rêveries , il se tourna vers son meilleur ami :

« Tu n'as rien écouté, pas vrai ? reprit ce dernier.

- Ça fait des heures que vous déblatérez sur ces rapports ! Il n'y a pourtant pas besoin d'y passer la journée ! bougonna le rouquin.

- Sans y passer la journée, connaître les détails de ce qui s'est passé là-bas nous permettra de mieux appréhender cette opération. Même toi, tu devrais le comprendre, le sermonna Sephiroth sur un ton dédaigneux sans même relever les yeux du fichier qu'il tenait.

- Et même toi tu devrais comprendre que c'est stupide d'y passer autant de temps ! Il s'agit d'un psychopathe de plus ! On arrive, on patrouille, on l'arrête, on repart ! C'est aussi simple que ça ! répliqua Génésis, agacé par le comportement de son rival.

- Si c'était aussi simple que ça, des TURKs n'auraient pas succombé après un seul et unique coup de poignard ! releva Sephiroth, d'un ton cinglant.

- Peut-être était-il empoisonné ? intervint Angeal, coupant court à la dispute qu'il sentait pointer entre ses deux amis.

- Les autopsies n'ont rien révélé de tel », constata Sephiroth, ses sourcils légèrement froncés.

Génésis soupira. Il savait que cette mission n'était pas aussi banale qu'elle pouvait paraître, mais il n'aimait pas non plus s'enliser dans d'interminables discussions. Il préférait agir, aller sur le terrain et faire preuve de ses capacités hors du commun.

« Bon, on peut passer en revue tous les détails autant qu'on veut, mais ça ne nous rapprochera pas de la réponse. Nous devrions bientôt arriver à Junon, alors concentrons-nous sur notre objectif à venir », proposa Angeal d'une voix calme, cherchant à apaiser les tensions.

Sephiroth acquiesça avec un léger sourire, appréciant la sagesse de son ami. Le rouquin, quant à lui, resta silencieux, mais son expression indiquait qu'il se ralliait à l'idée.

Les heures de vol semblèrent alors moins longues, l'équipage se préparant mentalement pour l'opération à venir.

Bientôt la ville portuaire de Junon émergea à l'horizon. Bâtie sur une immense plateforme flottante, cette cité florissante surplombait les flots tumultueux de l'océan. Des piliers massifs soutenaient cette plateforme, donnant à la ville une allure colossale et indéniablement impressionnante, sublimée par le gigantesque canon perché au-dessus des flots.

A leur arrivée, les trois SOLDATs furent accueillis par le maire en personne. C'était un homme de petite taille, bedonnant, partiellement dégarni. Avait-il, à tout hasard, un lien de parenté avec Palmer ?

Il était accompagné de plusieurs gardes, ainsi que du responsable chargé de l'enquête et du médecin légiste. Après les avoir salués brièvement, tous se dirigèrent vers l'entrée du bâtiment afin d'y mener un rapide débriefing.

La petite troupe était prête pour l'action, le suspense et l'inconnu qui les attendaient à Junon. Ils devaient se concentrer sur la mission qui se profilait devant eux, car les défis qui les attendaient ne seraient certainement pas aussi simples qu'ils pouvaient le penser !

Non, Génésis ne s'ennuyait pas. Pas du tout. C'était bien pire que ça ! Trois jours ! Trois interminables jours qu'ils passaient à parcourir tout le bâtiment Shinra de cette foutue ville en long, en large et en travers et…rien ! Nada ! Que dalle ! Le dernier meurtre avait été signalé deux jours avant leur arrivée, ce qui signifiait que depuis près de cinq jours, pas le moindre psychopathe ne s'était manifesté. Aucun début de piste, aucun indice tangible, hormis les cadavres encore en attente d'inhumation à la morgue. Quant au fameux poignard, il demeurait toujours insaisissable.

Il était donc là, au beau milieu de la nuit, patrouillant dans les couloirs déserts du pôle dédié au département scientifique et médical de l'entreprise, à l'affût de la moindre chose suspecte et dans l'attente certaine qu'il ne découvrirait rien !

Bon, qu'à cela ne tienne, il n'avait pas tout perdu ! Sans la surveillance de ses deux charmants compères, il se permit de sortir discrètement son PHS et de se plonger sur le dernier mini-jeu qu'il avait téléchargé sur l'appareil ! Une petite application tout à fait sympathique, pas du tout addictive, où le but du jeu était d'aligner des petits bonbons de couleurs pour faire des combos et gagner des niveaux. Les ingénieurs de la section développement informatique et réseaux de la Shinra avaient parfois des talents surprenants !

« Génésis ? Sephiroth ? Vous m'entendez ? Toujours rien de votre côté ? s'enquit la voix d'Angeal à travers l'oreillette qu'ils possédaient tous les trois et qui leur servait à rester en communication en cas de besoin.

- Rien, répondit Sephiroth d'une voix sobre.

- Génésis ? Génésis ! »

Et voilà, à cause de l'interruption d'Angeal, il venait de perdre son niveau. Bravo !

« Et merde ! grogna-t-il.

- Tout va bien ? s'inquiéta Angeal.

- Ouais ! Reçu cinq sur cinq ! Rien à signaler ! », répondit Génésis, tout en essayant de masquer sa frustration.

Il en avait marre, tout ce cirque était inutile ! Résolu à outrepasser les recommandations de ses amis qui préconisaient de rester dans les étages dont 'ils s'étaient attribués la surveillance, Génésis emprunta l'escalier de secours pour descendre un peu plus bas. Il se retrouva dans une série de couloirs plus accueillants, décorés de moquettes et ornés de tableaux représentant les paysages maritimes de la ville, bien loin de l'austère marbre et du carrelage aseptisé des étages scientifiques. Et surtout, au bout de ce dédale….

…le distributeur de boissons et de nourriture !

Définitivement, les étages réservés au secrétariat étaient bien plus agréables !

S'approchant de la machine tant convoitée, il sortit quelques Gils de la poche de son trench et se permit un court instant de réflexion avant d'arrêter son choix. Au même moment, il perçut des bruits de pas feutrés qui se rapprochaient :

« Dois-je te rappeler que tu étais censé rester patrouiller dans la partie supérieure du bâtiment ! réprimanda Sephiroth.

- Oui, mais pour ton information, la machine à café est ici ! Pas là-haut ! Et dois-je te rappeler que, contrairement à certains qui n'ont ni besoin de boire, de manger ou de dormir et ce plusieurs jours durant, nous autres, humains ordinaires, avons besoin de nous sustenter de temps à autre pour fonctionner correctement ! Et nous n'avons rien avalé depuis deux jours ! » admonesta-t-il sans daigner se retourner.

Il glissa ses pièces dans la fente de la machine et entra le code de sa commande sur le petit clavier digital. L'appareil émit un grésillement sourd avant de faire tomber un petit gobelet en carton dans l'encart à boisson et de le remplir de liquide fumant sur un "Tssschhhhhh !" caractéristique.

« Pourquoi faut-il toujours que tu prennes tout comme un jeu ! s'exaspéra son cadet.

- Et toi, pourquoi faut-il toujours que tu prennes tout avec autant de sérieux ! riposta-t-il du tac-o-tac en se retournant enfin. Non parce que franchement tu ne…»

Soudain, Sephiroth l'interrompit :

« Attends, chut !

- Et arrête de me donner des ordres !

- Génésis, tais-toi !

- Tu n'es pas mon supérieur j'te rappelle !

- Tais-toi, imbécile ! » s'écria alors le guerrier en plaquant sa main gantée de cuir sur la bouche du roux qui, pris au dépourvu, n'osa plus faire un geste.

Coincé entre la machine à café et le bras de son rival, ce silence forcé le contraignit à tendre l'oreille à son tour.

C'est alors qu'il comprit. Sephiroth avait perçu ce bruit, presque imperceptible, avant lui. Un écho étrange, encore lointain, mais qui se rapprochait inexorablement : Tap ! Tap ! Tap ! Tap! Tap !

Des bruits de pas, très légers. Trop légers pour être humains.

Ayant enfin réussi à obtenir le silence qu'il désirait, le guerrier ôta sa main.

« C'est quoi ? demanda Génésis d'une voix à peine audible, comme s'il craignait que le moindre son ne dévoile leur position.

- Je ne sais pas, répondit Sephiroth d'un ton calme, mais dont la lueur dans les yeux trahissait également un soupçon d'appréhension.

- Ça vient de… commença Génésis, avant de laisser sa phrase en suspens.

- De l'intérieur des murs… » termina son ami d'une voix légèrement grave.

Tap ! Tap ! Tap ! Tap ! Tap !

Dans le silence environnant, le léger tapotement devint rapidement plus perceptible à mesure qu'il se rapprochait.

« Ça vient des conduits dans les murs ! »

À peine Génésis avait-il tiré cette conclusion que la petite trappe de la bouche d'aération, en bas du mur devant eux, sauta brusquement hors de son encadrement. Un mélange d'étonnement, de stupeur et d'effroi les submergea tout à coup devant cette découverte des plus imprévues :

Une adorable petite créature, recouverte d'écailles vertes et fixant ses ennemis de ses grands yeux jaunes luisants, émergea de la trappe. Elle se tenait sur ses petites pattes, vêtue d'une cape de jute brune qui ajoutait une touche insolite à sa nature déjà mystérieuse, dotée d'une petite lanterne qui brillait d'une faible lueur...ainsi que d'une lame acérée parfaitement mortelle !

« Un…un tomberry ! » s'exclama Genesis, dévoilant la nature de la gentille bébête.

Le mignon petit monstre s'approchait d'eux avec une aisance tranquille. À sa suite, un autre tomberry apparut, puis un autre, et encore un autre. Bientôt, une multitude de ces petites bestioles sortit progressivement des conduits du mur, créant une scène aussi étrange qu'inquiétante.

Devant cette horde de créatures innatendue, les deux hommes se sentirent pâlir, tandis que l'angoisse grandissait en eux. Une autre grille d'aération s'ouvrit tout à coup depuis le plafond, derrière eux, libérant d'autres tomberry qui rejoignirent leurs semblables avec une déconcertante détermination.

« Nous ne pourrons pas les vaincre ! Nous devons quitter ce couloir immédiatement ! décréta Sephiroth.

- Quoi ! Tu plaisantes ! On ne va quand même pas fuir ! riposta le roux, affichant un brin d'obstination.

- Appelle ça "se retrancher pour réfléchir à une stratégie efficace" si tu préfères !

- Mais si nous sommes assez rapides…

- Génésis, ces créatures sont redoutables, même pour nous ! insista le plus jeune avec une lueur d'inquiétude dans les yeux. Et elles sont bien trop nombreuses ! Nos matérias ne servent à rien contre elles ! Et les couloirs sont trop étroits pour que l'on puisse les combattre de manière efficace avec ton épée ou mon sabre ! Nous n'y parviendrons jamais sans que l'une d'elles ne nous touche ! »

Déterminé à agir, Génésis saisit son arme qu'il portait jusque-là dans le baudrier maintenu dans son dos, prêt à se frayer un chemin à travers l'ennemi. Un coup de poignard frôla de justesse sa cheville, dévié par le geste brusque de Sephiroth qui le tira violemment en arrière.

Ce dernier attrapa alors le bras de Génésis fermement et affirma d'un ton sévère :

« Je ne te laisserai pas risquer nos vies, une fois encore ! »

La machine à café se trouvait dans un couloir formant un "T". Le passage menant à l'escalier de secours était bloqué par les redoutables monstres, de même que le second couloir qui accédait aux salles de réunions. Face à cette impasse, ils n'eurent d'autre choix que de s'échapper par le dernier couloir, celui qui conduisait à l'ascenseur.

Parvenus devant celui-ci, Génésis constata avec dépit :

« Il est en panne !

- Ces saloperies ont dû bouffer les câbles ! » déduisit immédiatement Sephiroth.

Ce dernier comprit qu' il leur fallait désormais trouver une pièce close, dépourvue de conduits ou de toute ouverture donnant sur le reste du bâtiment, afin d'éviter une confrontation avec les créatures qui rôdaient dans les couloirs. La situation devenait critique.

« Là ! Suis-moi ! »

Avisant une porte non loin d'eux, il s'y précipita en entraînant son confrère. Confrère qui avait de plus en plus de mal à croire à ce que leur mésaventure leur imposait :

« Sérieusement ! Un placard à balai ! s'exclama-t-il, incrédule, une fois à l'intérieur et la porte close derrière eux.

- Lorsqu'elles ne sentiront plus notre présence, elles rebrousseront chemin d'elles-même, justifia Sephiroth. Nous devons trouver un moyen de les attirer à l'extérieur du bâtiment. Une fois dehors, et à trois, nous n'aurons aucun mal à les éliminer…

- Qu'est-ce qu'elles fichent ici ? Les tomberrys ne s'aventurent jamais dans les villes ! Et encore moins dans les conduits d'aération !

- Quelqu'un a dû les y mettre…

- Il y en a au moins une douzaine ! Comment veux-tu que quelqu'un…

- En les endormant. On les a sûrement assoupis avant de les placer dans les conduits du bâtiment. Une vengeance contre la Shinra, ou contre le maire…

- Qui que ce soit, c'était plutôt futé. Mais je suis surpris que personne ne les ait jamais repérées.

- Pas si étonnant que ça. Ce sont des créatures extrêmement discrètes. »

Derrière la porte, on entendait encore les pas lents des créatures dans le couloir.

« Il faut contacter Angeal, reprit Sephiroth.

- J'ai perdu mon oreillette lorsque tu m'as tiré en arrière tout à l'heure…

- Et la mienne ne capte aucun signal ici…»

Le silence s'installa pendant un court instant. Avant que Génésis n'explose littéralement de rire :

« Dé…désolé ! C'est juste que, articula-t-il entre deux soubresauts. C'est juste qu'imaginer le Grand Héros Sephiroth, retranché dans un placard à balai face à des tomberrys ! C'est…Ah ! Ah ! C'est trop drôle ! »

Loin d'être touché dans son ego, l'hilarité de son camarade arracha un léger sourire au guerrier. Oui, tout cela était grotesque. Et il y avait vraiment de quoi en rire. Coincés dans ce minuscule placard d'à peine deux ou trois mètres carrés, deux des plus grands guerriers de la planète se cachaient de ces petites créatures, aussi mortelles que mignonnes, contraints d'attendre que ces dernières ne débarrassent le plancher. Et à l'allure à laquelle elles se déplaçaient, ça risquait d'être un peu long.

Parvenu à calmer ses tressauts, Génésis réussit peu à peu à reprendre son souffle après ce fou rire aussi soudain que nerveux.

La seule source de lumière provenait d'un petit néon bleu, juste au-dessus de la porte, et ce dernier regretta fortement de ne pas avoir les mêmes capacités visuelles que son compère. De ce qu'il réussit à distinguer une fois ses yeux habitués à l'obscurité, les pupilles de Sephiroth, d'ordinaire très acérées, s'étaient élargies pour capter le maximum de luminosité. Lui, devait certainement y voir comme en plein jour. S'il y avait bien une chose qui l'avait toujours fascinée, c'était bien l'ensorcelant regard de félin de cet homme. Incapable de décrocher ses yeux des siens, il se remémora avec une acuité brutale la sensation qui l'avait envahie l'autre soir, juste avant qu'il ne capture les lèvres de son cadet. Sauf que cette fois, il n'était pas ivre, et il était pleinement conscient de ses émotions.

« Ça n'était pas un jeu… murmura-t-il subitement avec sérieux.

- De quoi parles-tu ? demanda Sephiroth, troublé.

- Tu le sais très bien. »

Les deux hommes se tenaient à quelques dizaines de centimètres l'un de l'autre en raison de la promiscuité du lieu.

« Je ne joue pas, reprit Génésis d'une voix posée. Pas avec toi. Jamais avec toi. »

Son vis-à-vis détourna le regard et il devina alors la gêne et l'embarras dans lesquels la sincérité de ses paroles et le sujet qu'il venait d'aborder l'avait plongé. Ce qui l'amena d'ailleurs à une autre réflexion : celui-ci avait-il déjà eu la moindre expérience amoureuse ? Pas à sa connaissance. D'aussi loin qu'il se souvienne, il ne lui avait jamais connu aucune relation sentimentale. Même pendant les mondanités organisées par la Shinra, lorsque leurs présences étaient fortement requises, si Génésis pavanait avec aisance parmi les convives, profitant allègrement de ces occasions pour enrichir son tableau de chasse, son confrère, lui, se contentait de répondre poliment aux interpellations des divers journalistes ou groupies un peu téméraires qui lui tournaient autour. Pourtant, avec son physique et sa notoriété, il avait le monde à ses pieds ! Il lui suffisait d'un claquement de doigt pour se retrouver entouré des plus belles femmes, ou hommes selon sa convenance ! Quel gâchis !

Ou peut-être pas…

Bon, après tout, songea Génésis, il n'y avait pas quinze façon de le savoir :

« C'était ton premier baiser ? interrogea-t-il ouvertement.

- Non… »

La réponse fut directe. Et, bien qu'il s'en doutait, elle lui fit ressentir une légère pointe de jalousie et une déception évidente.

« Oh ? Alors qui…, poursuivit-il avec curiosité.

- Toi », avoua Sephiroth.

Hein ? Alors celle-là, il ne l'attendait pas !

« Moi ? répéta-t-il, déconcerté.

- Le jour où je t'ai récupéré au fort de Wutaï. Tu étais inconscient et j'ai dû te faire avaler l'élixir en te faisant du bouche à bouche… »

Cette confidence lui arracha un sourire involontaire. Adieu, jalousie ! Adieu, déception ! Car elle lui apportait un précieux élément de réponse quant à ses précédentes élucubrations. Sephiroth était-il conscient de son aveu ? Si ce dernier considérait comme son premier baiser cette rencontre dans les sombres cachots du fort de Wutai, remontant donc au mois dernier, il était alors peu probable que quiconque ait déjà partagé son intimité.

Et qu'est ce qu'il lui prenait, de lui avouer ça, comme ça ? Il venait quasiment de lui dire qu'il était vierge ! D'ordinaire, Génésis aurait tout de suite saisi la perche pour l'enfoncer de quelques pics bien placés ! Pour une fois qu'il avait l'avantage sur son rival ! Pourtant, la vulnérabilité qu'il crut déceler dans le regard de jade empêcha toute répartie narquoise de quitter ses lèvres.

Les bruits de pas des tomberrys semblaient s'éloigner lentement, signe que leur plan avait fonctionné. Cependant, les deux hommes restèrent immobiles, perdus dans leur échange silencieux.

Brisant ce silence, Génésis chuchota avec une émotion palpable dans sa voix :

« Le don de la déesse est un mystère infini. Pour l'atteindre, nous prenons notre envol

- Tu ne peux pas t'en empêcher, n'est-ce pas ? l'interrompit Sephiroth, amusé.

- De quoi ?

- De réciter de la poésie.

- Ça m'évite d'être trop nerveux... »

Sans plus attendre, le flamboyant guerrier se laissa guider par son instinct et scella leurs lèvres pour la seconde fois. Cette fois, c'était différent, plus profond, chargé d'une passion qu'il avait longtemps réprimée. Leurs souffles s'entremêlèrent et le monde sembla s'effacer autour d'eux.

Après toutes ces longues années de fantasmes, Génésis put enfin plonger sa main à travers le rideau de soie formé par la longue chevelure argentée, entremêlant les mèches incroyablement lisses entre ses doigts fins. Son autre paume se posa délicatement juste à côté des sangles de cuir, là où le cœur de son partenaire battait avec intensité. À cet instant, il songea qu'il aurait adoré ne pas porter de gants !

Alors qu'il approfondissait sensuellement le baiser qu'ils partageaient, il savourait chaque instant, empli d'une excitation contenue depuis trop longtemps. Plus rien ne le retenait à présent, et il comptait bien profiter pleinement de cette étreinte passionnée. Il entrelaçait langoureusement leurs lèvres, laissant libre cours à un désir qui l'avait tourmenté pendant trop d'années. Un rêve. Un rêve d'adolescent, qui devenait réalité.

La timidité qu'il percevait néanmoins chez son partenaire l'incitait à ne pas brûler les étapes. Les lèvres du jeune homme s'étaient animées sous les siennes et il répondait au baiser avec une sensualité discrète. Il sentait l'une de ses mains posée sur son propre bras et il devina dans ses gestes une retenue qu'il mettait sur son manque d'expérience amoureuse. Le rouquin savait qu'il devait être patient, qu'il ne pouvait pas précipiter les choses. De plus, il connaissait suffisamment Sephiroth pour savoir que le moindre geste un peu trop téméraire le ferait réagir avec froideur, le faisant se retrancher comme un bernard-l'ermite dans sa carapace.

Après quelques minutes, Génésis s'écarta, un peu à contrecœur. Leurs souffles saccadés se mêlaient dans l'air devenu électrique. Le regard intense de Sephiroth le troublait, révélant des émotions qu'il avait rarement vu chez lui.

« Tu n'as jamais connu personne, n'est-ce pas ? » osa-t-il enfin demander.

Seul le bruit de la respiration toujours un peu haletante de son ami lui répondit. C'était bien ce qu'il lui semblait.

De cet homme, que savait-il exactement ? Pas tant de choses que ça en vérité. Le passé de Sephiroth restait en grande partie un mystère, ses origines gardées secrètes par la Shinra elle-même. Les dossiers officiels ne révélaient que des fragments épars d'une existence voilée de secrets. Il ignorait tout de son enfance et ce qu'il savait de son adolescence ne concernait que ses faits d'armes et ses prouesses de combats. En tant qu'ami, il lui avait confié lui-même qu'il n'avait pas eu de mère, que celle-ci était morte à sa naissance. Qu'il avait été élevé par son "père", bien qu'on ne puisse que difficilement attribuer ce terme à cet antipathique énergumène. Il supposait qu'il avait certainement grandi dans les laboratoires sinistres de la Shinra. Avant d'être entraîné, par on ne savait qui d'ailleurs, puis balancé sur le front dès son plus jeune âge.

Sous ses airs froids, distants et hautains, il savait pertinemment que le guerrier cherchait à cacher ses véritables sentiments ainsi que ses émotions.

Même après ces quelques années passées en tant que frère d'armes, puis en tant qu'ami, le Grand Héros restait une énigme, même pour lui. Une énigme qu'il était bien décidé à élucider. Oui, cet homme allait être à lui ; à lui et à personne d'autre.

« Les tomberrys sont partis…

- Eh ! Eh ! Tu dis ça parce que tu as peur que je te vole ta vertue dans ce placard ! »

Dans la pénombre, il lui semblait que le jeune homme venait de rougir, mais il n'en était pas sûr. De manière désinvolte, il appuya son coude sur la porte en déclarant fièrement :

« Je ne suis pas si dépravée que j'en ai l'air tu sais ! Et même si ça n'est pas l'envie qui manque, sache que je suis un amant tout ce qu'il y a de plus attentionné et que…Ahaahhhh ! »

En poussant un cri de fillette, Génésis venait de s'étaler par terre. Angeal, qui avait ouvert la porte, le regardait avec amusement.

« Bon, il va falloir que vous m'expliquiez ce qui s'est passé pour que je vous retrouve tous les deux enfermés là-dedans ! »

Fin du chapitre