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Cinq ans auparavant.
Il existait un établissement privé, ou bien, particulier. La nuance était subtile. Et si peu de personnes purent y mettre les pieds, durant ces vacances là, encore moins en ressortirent. Vivants, en tout cas. Un matin, la police locale décida d'y entrer et l'horreur qu'ils y trouvèrent, sans nom, sans même définition, marqua chaque agent à tout jamais. L'on raconte même qu'après cela, certains auraient démissionnés, voire se seraient suicidés : pendus, jetés tête la première sur le bêton armée, du haut d'un pont, quand ce n'était pas en déchargeant dans leur bouche ou bien contre leur tempe leurs propres pistolets. Sur le tableau noir, un message effacé. Un nombre de corps à ne plus savoir les compter, difficile pour certains à juste identifier. Des gosses gisants au sol, sur les tables, dans la cours intérieur, dans les parterres de fleurs fanées, l'expression d'agonie brisant des visages tuméfiés, des yeux exorbités. Des membres arrachés, certains corps torturés.
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Le journal local s'était rapidement emparé de l'histoire qui passa sur plusieurs chaines télés, pendant des jours, des semaines, mais qui s'était rapidement étouffée. Remplacée par les infos banales, la météo, et autres racontars. Accident tragique, gamineries qui auraient mal tournées, certains avaient même finis par se convaincre qu'il s'agissait seulement d'un énorme canular.
J'avais appris l'info devant une tasse de café durant mes études : l'histoire d'un groupe d'élèves assassinés ou qui se seraient suicidés. En masse. Et, sans aucune explication logique, c'était cette seconde option qui avait été finalement retenue. Par manque de temps et d'intérêt pour les histoires tarabiscotées, j'avais simplement rejoint l'avis général et cette tragédie – sans doute – n'était devenue qu'une légende urbaine de plus parmi tant d'autres. Des prénoms et des noms dont personne ne se rappelait, qui d'ailleurs n'avaient jamais été communiqués. Et l'établissement fût simplement abandonné. Changé en simple scène hantée.
J'ignorais ce qui me choquait le plus : cette histoire, loufoque, ressurgie subitement du passé, à laquelle aucune personne saine d'esprit ne pouvait croire, ou bien m'être laissée convaincre de retourner dans l'amphithéâtre, lui aussi témoins d'une scène tout aussi horrible qu'abracadabrante, pourtant réelle. Les lèvres d'Edelgard continuaient de s'ouvrir et de débiter mots avec une lenteur qui me paraissait insoutenable. Au moins autant que le sens qu'ils avaient. La définition de logique semblait drainée à l'extérieur de ma tête pour simplement s'évanouir sans laisser trace.
—Au début, il ne s'agissait que de défis idiots, mais plus le jeu avançait, plus ils étaient violents. Mais ce n'était encore rien face aux conséquences, car si suivre les règles devenait dangereux, désobéir l'était encore plus. Peu à peu, les uns après les autres, tous mes camarades et amis sont morts. Je suis la seule à avoir survécu. Et lorsque je suis retournée sur les lieux, il n'y avait plus rien en dehors des traces de craies effacées et de celles de sang séché.
—Tu penses vraiment qu'il est possible d'avaler une telle histoire, Edelgard ?
Le mépris dans ma voix était aussi palpable que celui qu'affichaient mon regard et l'expression de mon visage. La sienne n'incitait qu'à l'écouter davantage, mais c'était trop pour moi.
—Si tu es réellement la seule survivante, comment as-tu pu t'en sortir sans finir derrière les barreaux, ou…
—Chez les fous ? me coupa-t-elle. C'est bien parce que j'étais persuadée que tout le monde penserait comme toi que j'ai préféré garder le silence. Lorsque je me suis réveillée à l'hôpital, les médecins ont retrouvé de grosses quantités de drogues dans mon sang, plus que mes camarades décédés. Ca, mes blessures nombreuses, mais surtout les relations de mon père, ont suffit pour faire de moi une simple victime d'un jeu morbide qui aurait mal tourné.
—Un groupe d'élèves drogués qui se seraient entretués et suicidés ? Comme c'est pratique.
—Personne n'était drogué, Byleth. Du moins, pas au moment du jeu.
—Qu'est-ce que tu veux dire ? l'interrogeai-je comme l'avait certainement fait la pléthore d'agents de police des années auparavant.
—Que la drogue leur a été inoculée post-mortem, si traces de drogue existaient réellement, du moins.
—Et tu n'avais ni preuve ? Ni messages ? Ni photos ? Au siècle où nous vivons ?
—Penses-tu réellement que c'est à cela que l'on pense lorsqu'on tente de survivre ? Lorsque la seule finalité que l'on croit possible est la mort ? Si tu avais été à ma place, Byleth, penses-tu que tu aurais fait mieux ? Que tu aurais gardé des preuves… au cas où ? Au cas où quoi ? Au cas où tu arriverais à survivre alors que tous tes camarades, tous tes amis, meurent les uns après les autres sous ton regard impuissant, voire dans tes bras ? Aurais-tu seulement eu envie de survivre et de rester en vie pour dénoncer quelque chose que personne n'aurait pu croire ?
Mes pensées se livraient branle-bas de combats devant des explications toutes plus obscures les unes que les autres mais dont la blanche restait persuadée. Son ton, vindicatif, m'avait cloué le bec. Et je n'aimais guère cela.
—Les barreaux ou bien la camisole, Byleth ? Qu'aurais-tu fais à ma place ? Es-tu seulement capable de me croire ?
—Je…
—Même après… Tout ça ? poursuivit-elle accompagnée d'un large mouvement de bras. Qui pourrait croire un groupe d'adolescents ? D'adolescents morts, de surcroit ! La police ? Peut-être qu'elle-même était dans le coup, après tout. Même si j'avais eu des preuves, ou des photos, l'on aurait dit que tout était truqué. Je sais ce que tu penses : que je suis folle à lier. Peut-être as-tu raison ou tort, mais si une chose est certaine, c'est que même en terminant le jeu seul le game-over m'attendait.
—Edie… intervint une Dorotghea restée jusqu'ici, comme les autres jeunes femmes, très silencieuse. Je te crois… murmura-t-elle avec peine.
Quant à moi, je ne demandais que ça : la croire. Mais la croire, me demandait un effort de compréhension sur-humain que j'avais tout intérêt à faire. Mais c'était aussi sur-estimer la nature humaine que de croire que le cerveau était capable d'encaisser pareilles informations en si peu de temps. D'autant plus au vu de la nature desdites informations. Aussi, mon regard continua simplement de la détailler lentement, observant chacun de ses gestes qui s'apesantaient comme manipulés par le temps.
—Quand bien même tu dirais vrai… fis-je les yeux rivés sur mes mains jointes devant moi avant de les relever vers elle, qu'est-ce qui te fait croire qu'on subit le même genre de… jeu. Nous n'avons rien d'un groupe d'adolescent un peu naïf, nous sommes des adultes.
—Nous n'étions pas un groupe d'adolescent naïf, Byleth.
—Qu'est-ce qui vous à pousser à vous rendre dans votre école pendant les vacances d'été, alors ?
—Nous avons tous reçu un message, et certains de nos camarades nous ont tous convaincu d'y aller. En quoi était-ce naïf ? Nous étions jeunes, nous n'y voyions aucun mal, et surtout aucun danger. Qui aurait pu prédire ce qui allait se passer ?
Pour le coup, elle n'avait pas vraiment tort. Et elle en parlait de manière si… détachée. Bien plus que lorsqu'elle avait couru sur mes pas, un peu plus tôt. Je ne réalisai qu'à l'instant ce que ma réaction avait pu instiller en elle, certainement la même chose, au moins, que le choc que j'avais ressenti en pensant qu'elle était peut-être complice de cette… mascarade sinistre. Cette possibilité n'avait d'ailleurs pas encore été tout à fait balayée de ma tête.
—Nous étions vingt-et-un en entrant dans l'école, la première nuit. Une semaine après… J'en suis ressortie seule. Et pour répondre à ta précédente question, c'est juste un très mauvais pressentiment que j'ai depuis que je me suis réveillée ici. Ca, et le mode opératoire…
Sa respiration ralentie légèrement et mon rythme cardiaque se coordonna avec le débit de ses mots. Qu'avais-je à perdre à écouter, plus rien à ce stade.
—Si les indications du Maitre du Jeu sont rares, cette fois-ci, des éléments demeurent semblables. L'isolement, l'angoisse grandissante à chaque minute supplémentaire afin de nous faire friser la folie, afin de nous pousser à…
Mais elle ne termina pas sa phrase, et je ne manquai pas l'œillade qu'elle jeta rapidement au corps d'Annette qui ne se relèverait plus jamais.
—Mes premiers camarades ont perdus la tête la troisième nuit, après avoir vu mourir les premiers sans raison.
—Comment ça, sans raison ?!
—Sans raison. Il n'y avait aucune logique ni explication apparente. Ils sont juste… Morts.
J'eus du mal à déglutir. Comment pouvions-nous mourir, juste comme ça, comme si le cœur et le cerveau cessaient soudain de fonctionner ?
—A la fin, plus personne n'espérait qu'on s'en sorte. La seule règle ? Participer. Et pour participer, il fallait jouer. Nous en sommes rapidement tous venus à la même conclusion : pour gagner, il fallait être le dernier.
Je n'eus besoin de davantage d'explications, car la suite allait être évidente.
—En somme, cela restait de la légitime défense, et les choses étaient simples. A la fin de la semaine, nous n'étions plus que trois.
Ses mains s'ouvrirent devant ses yeux, il ne faisait aucun doute que les images de ce passé se superposaient à la réalité. Elle n'avait eu guère de choix.
—C'était eux ou moi.
