Hey !

Et voilà un autre chapitre en temps et en heure. On arrive à la fin du deuxième tiers de l'histoire (histoire définitivement beaucoup plus longue que prévu, lalala.)
Bonne lecture !


Une erreur de plus – de trop

.

— Alors ? Aqua demande.

— Personne n'est mort. Enfin, excepté moi et Neo, mais ça…

Le sarcasme de Vanitas ne semble pas l'amuser ni la convaincre. Neo sent comme elle le jauge avant de se détourner, l'esprit fermé comme une porte de prison.

— Bien.

Elle lâche ça comme si le pouvoir de décider lui revenait, mais il n'en est rien. Xemnas a parlé. Le nouveau vampire a gagné son droit de chasse.

— Faites attention à vous. Ardyn recommence à faire des siennes, ces derniers temps. Si vous trouvez quoi que ce soit d'anormal sur le territoire, prévenez-moi immédiatement.

Vanitas hausse les épaules et son partenaire s'étonne de ce nom qu'il n'a jamais entendu, mais la conversation prend fin sans lui offrir de réponse. Le corps fraîchement revigoré, il reporte son attention vers le seul qui la mérite.

Un même sourire les relie.

— Tu es intenable.

— N'importe qui le serait, avec toi.

Le compliment doit lui convenir, parce que Vanitas le traîne dans la chambre en un claquement de doigts.

. . .

Neo inspire. C'est bon. Que ce soit son sexe contre celui de Vantas, ses crocs dans la gorge des proies, le monde minuscule à ses pieds, c'est bon et il ne veut pas s'en passer. Il savoure les nuits contre son amant, sa voix dans son oreiller et la certitude de l'éternité de ces moments. C'est un plaisir sans nom de regarder Vanitas et de pouvoir se dire Je l'aime et il m'aime, et aucune créature de cet univers ne pourra jamais rien contre ça. Il connaît jusqu'à son odeur qui se mêle à la sienne quand sa bouche s'entrouvre, le moindre détail de son corps, les fluctuations de sa voix.

Même ce regard mélancolique qui l'éloigne parfois, il l'a vu.

— Fais attention.

L'inquiétude sous l'ordre, il la sent quand il relâche enfin l'humain qui lui sert de repas. Qu'il le laisse s'éloigner et que Vanitas le fixe.

Il s'arrête pour lui. Parce qu'il le lui demande, mais ça ne tient qu'à ça.

— Embrasse-moi.

Neo ne fait pas que l'embrasser. Il le serre, lui mord la lèvre et le noiraud doit toujours l'éloigner. Rompre le contact le premier avant qu'il ne se perde définitivement l'un dans l'autre. Son air satisfait le revigore, mais rien ne le réjouit autant que le sang des humains. De son vivant comme de sa mort, aucun repas n'a su le combler autant.

— Tu connais le règlement, Vanitas lui rappelle quand il l'accompagne.

— Depuis quand tu te soucies des règlements ?

— Quand ils m'arrangent, je consens à les respecter.

Neo ne comprend pas comment quelqu'un comme son amant peut se contenter de suivre sagement un ensemble d'ordres aussi restrictifs, et bientôt, cette excuse ne lui suffit plus. Il refuse de croire que Vanitas n'éprouve pas la même impatience que lui quand il mord. Qu'il n'a pas, lui aussi, envie d'aller jusqu'au bout. D'avaler le dernier gramme de vie qui habite ces corps.
Les humains meurent de toute façon, tous les jours, pour des raisons désespérément ridicules. Vaines. Il en existe des millions. Pourquoi se priver ?

— Les jeunes sont toujours comme ça, le noiraud déplore. Impatients et affamés.

— Et vous, vous vous laissez tenir en laisse.

Le regard de Vanitas claque comme une punition, mais Neo ne regrette pas. C'est en frappant son égo qu'il l'aura. Il le sait, au fond, son amour pense comme lui.

Il a juste besoin d'un déclic.

. . .

Les toits de la ville sont froids. Neo ne le sent pas, plus maintenant, mais il sait que l'ardoise noire qu'il foule de son pas a le toucher de la neige. Celui des corps morts des animaux qu'il abandonne dans la forêt – l'odeur en moins.

Il observe, pensif, le vide à sa portée. Les gens pourraient le voir. Il n'en est rien. Doucement, il apprend ces tours de vampire qui entourent l'esprit humain. Cet ascendant naturel qui les avantage.

Comment les autres peuvent-ils user de ce pouvoir sans comprendre leur nature supérieure ?

Neo disparaît. Maintenant, il se balade au pied des maisons, là où le monde grouille. Les gens se précipitent – ou au contraire, ils ne bougent pas, perdus au sol à mendier auprès de ceux qui daignent s'arrêter. Ils n'ont pas même une chaise, rien pour les soutenir. Fut un temps, il était à leur place. Mais ce souvenir lui tire une grimace.

Ce soir, Neo se démarquera d'eux. Il ne sera plus ce vulgaire chien qui attend son os. Les autres le prennent pour un enfant inexpérimenté, mais il va leur montrer. Oui.

Il va leur prouver.

Ce n'est pas dur de choisir. Il avance au hasard des rues, planqué sous un manteau. L'odeur des corps réveille une soif millénaire qui vibre dans sa gorge. Chaque morceau de peau qu'il aperçoit est une ouverture facile qui le fait saliver. Mais il ne peut pas, pas en public. Pas tout de suite.

Non, il lui faut trouver la personne. Et il n'a pas à chercher longtemps pour ça.

Elle doit avoir une douzaine d'années. Ce n'est plus une enfant et, s'il en juge par son regard alerte, elle fuit. La police ? Sa famille ? En a-t-elle seulement une ? À l'époque, Neo scrutait le monde comme elle. L'œil lourd et mauvais de toute la saleté du monde. Elle a les cheveux d'un roux éteint, mais ses gestes son énergiques. Pas assez pour la sauver, cependant.

— Eh, toi.

Sa voix la surprend. Elle se redresse et le jauge, prête à fuir. Mais elle ne connaît pas le coin. Il l'a vue marcher au hasard des rues, elle a dû filer sans préparer son coup. S'enfuir de l'orphelinat comme il l'a fait, peut-être. Elle saura se faufiler, mais elle ignore les cachettes et des recoins qui se renouvellent sans cesse, dans cette ville. Le manque d'expérience lui promet un sort peu enviable.

Elle s'arrête.

— Quoi ?

Elle ne fuit pas. C'est vrai qu'il a sans doute l'air trop jeune pour ressembler à un de ces types qui patrouille. Le temps s'est figé à jamais sur ses traits, elle doit le prendre pour un autre enfant. Un jeune adulte tout au plus. C'est sa première erreur.

Sa dernière.

— Tu crèves la dalle, hein ?

Elle plisse les yeux.

— Qu'est-ce vous voulez ?

— Juste un service.

Une grimace méfiance étire sa bouche. Elle résiste, au début. Mais elle n'a pas l'habitude de la faim, de la soif encore moins. Le froid qui tombe l'effraie, il le sent. Le sait.

— Du genre ?

— Du genre qui paie bien.

Et malgré son pas de recul, Neo sait qu'il a déjà gagné.

. . .

Il fait ça une fois, deux. Et toujours son corps en ressort plus fort. C'est un souffle frais qui coule et revigore ses muscles. Ses cellules se brisent et se régénèrent toutes à la fois, un renouveau vivifiant qui lui fait poser un regard nouveau sur le monde.

Neo relâche le corps mort entre ses bras. Il en contemple la peau blanche, et les yeux écarquillés, alors que la chair se rigidifie. Un cadavre. Il lui a fallu quoi, deux minutes pour le vider ? Un si petit morceau de temps qui lui a semblé durer une éternité. Des années dans sa gorge.

Il se lèche les lèvres.

Chaque repas est meilleur que le précédent. Mais il n'en sort jamais comblé. Le sang l'apaise et l'éveille chaque fois qu'il plante ses crocs dans la chair d'un humain, il rêve à la prochaine fois où l'occasion se présentera.

Que les autres se privent s'ils veulent, Neo a fait son choix. Il traîne le mort et le laisse tomber au fond de la rivière, là où d'autres cadavres ont sombré. Il finira dans le ventre des poissons. Et s'il est repêché, qui pourrait remonter jusqu'à lui ?

Personne.

— Où tu étais ?

La voix de Vanitas l'interpelle alors qu'il passe la fenêtre du couloir. Il pensait être discret. À tort, les vampires entendent tout. Surtout ceux qui le cherchent.

— Je chassais.

— Je sais, tu pues le sang.

Le noiraud s'approche de lui. Sa forme vient découper la lumière de la lune et Neo pense, naïvement, qu'il est beau. Avec sa tignasse en pagaille, ses yeux d'or et sa peau si blanche. Vanitas porte les couleurs de la nuit. De la mort. Cet épiderme si clair qu'il en deviendrait bleu.

C'est logique en un sens, puisqu'il est mort. Qu'ils le sont tous. Des torses sans cœur à la bouche pleine de ce liquide ferreux.

— Tu chassais où ?

— Dans la forêt.

Est-ce qu'il sait qu'il lui ment ? C'est pour son bien. Quand Neo le sentira prêt, il lui dira. Il sait qu'il comprendra, il a juste besoin de pousser plus loin des réflexions qu'il a sans doute déjà eues. Ils sont pareils au fond. Ils ont ce même amour du grand, ce plaisir dans la force. Ils sont au-dessus du monde comme tout vampire se devrait de l'être. Il le sent dans ses yeux chaque fois qu'il regarde par la fenêtre.

Vanitas le laisse attraper sa main. Il se redresse de lui-même pour l'embrasser. Leurs lèvres se trouvent comment si elles s'étaient attendues pendant des siècles. Cet instant, ces peau froides qui se touchent, c'est la conclusion de deux existences qui ne menaient qu'à ce moment. Une suite logique. Évidente.

Neo sait qu'il est né pour ça.

Et il ne comprend pas quand Vanitas se recule brusquement, dents sorties.

— Tu mens.

Il feule avant de l'attraper par le col.

— Ce n'est pas du sang d'animal que tu as bu.

— Tu peux sentir ça même une heure après le repas ?

— Ne fais pas l'idiot. Tu n'es pas censé sortir seul en ville, si Xemnas l'apprend…

Il siffle.

— Qu'est-ce que tu as fait ?

— J'avais soif, j'ai bu.

— Tu peux te servir dans la forêt.

— C'est pas pareil.

Il est bien placé pour le savoir, non ? Ils le sont tous. Aucun vampire ici ne se contente d'un corps de biche ou d'un passereau attrapé au vol. Ils vont tous étancher leur soif en ville et ils se cassent le cul à maintenir en vie des gens qu'ils pourraient tout aussi bien balancer au fond du canal. C'est tellement pitoyable que s'en devient risible, cette soumission totale à un règlement écrit comme une chaîne autour de leurs poignets. On les attache, et ils en redemandent. Auteurs de leur propre servitude.

— Qu'est-ce que tu as fait ? Vanitas répète.

— Je te l'ai dit. J'ai bu.

— Ce n'est pas ce que je te demande.

Il hausse les épaules.

— Tu ne peux pas mettre le manoir en danger pour ton petit plaisir.

— J'ai mis personne en danger. Le manoir tient encore debout, non ?

— Tu sais ce que les humains vont faire, s'ils découvrent un nid de vampires ici ?

— Quoi ? Ils vont venir, et après ? Qu'est-ce que vous craignez ?

Le corbeau le lâche et se tourne, furieux. Il l'entend pester contre son inconscience et, un instant, il s'en veut de ne pas avoir été plus prudent. Bien sûr que Vanitas allait comprendre. Il est vif d'esprit. Il le connaît trop pour ne pas remarquer le moindre changement dans son comportement.

Mais s'il le connaît si bien, il aurait dû se douter de ce qui arriverait, hein ? Il l'a transformé en connaissance de cause.

— Vous êtes plus fort qu'eux ! Tu as déjà vu un chat détaler devant une souris, toi ?

— Ce n'est pas le problème.

— Le problème, c'est que vous perdez votre temps à vous planquer alors que vous pourriez faire bien plus !

— On ne peut même pas sortir en plein jour !

Neo serre les dents. Ils sont aveugle, tous. Le soleil n'est qu'une excuse. Ils pourraient sortir là nuit, pour commencer. Et s'ils y réfléchissaient vraiment, ils trouveraient un moyen de contourner le problème. Ils ne craignent que la lumière directe, il suffirait d'un jour nuageux, d'un manteau assez long, d'un château pour les garder à l'ombre. Le soleil ne vaut rien une fois leur peau à l'abri.

Les humains non plus. Ils n'ont qu'un seul avantage, et ils pourraient si facilement le leur retirer…

— Qu'est-ce que tu vas faire ? il lance à Vanitas. Me dénoncer ?

Il lui colle les pieds en plein dans sa contradiction. L'autre peut s'énerver tant qu'il veut, s'il ne rapporte pas ses agissements, il sera mal placé pour s'en plaindre. Et s'il le balance…
Il ne le fera pas. Parce que c'est Vanitas.

Parce qu'au fond de lui, il sait qu'il a raison.

— T'es con, il soupire.

Ses crocs sortis lui donnent l'air menaçant, alors qu'il se traîne vers le fauteuil le plus proche. Il est coincé.

— Tu n'imagines pas dans quel merde tu viens de nous fourrer.

— Dénonce-moi, Neo insiste.

Il le provoque, effronté. Redresse son insupportable trogne vers ses yeux jaunes avec une assurance de détestable.

— Si tu crois vraiment à toutes ces conneries…

Un grondement guttural passe les lèvres du vampire centenaire. Comme un coup de tonnerre qui se prépare et s'annonce, prêt à briser la terre.

Et s'éteint soudain.

Vanitas se redresse. Neo comprend trop tard ce qui attire son attention, alors qu'il tourne la tête avec un temps de retard.

— Il n'aura pas besoin de le faire.

Droite comme une vieille horloge, Aqua les observe. Elle s'approche, le visage partagé entre la colère et le dépit. La lune tapisse sa chevelure de fils d'argent alors qu'elle se pose à leur hauteur.
Neo serre les dents.

Merde.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Vanitas crache aussitôt.

— Vous parlez fort et les gens ont l'ouïe fine, ici.

— Laisse-nous. Ce ne sont pas tes affaires.

Il siffle froidement, un fond de désespoir dans la voix. Mais il peut montrer les crocs tant qu'il veut, ses ordres sont vains. Il le sait. Neo aussi.

— Ce sont mes affaires à partir du moment où vous mettez la survie du clan en danger.

Si Vanitas avait encore un cœur plein de vie, son amant l'entendait battre d'ici. Il devine à son regard la panique tapis sous sa peau, l'horreur qui grimpe lentement. L'ampleur d'une menace qu'il ne saisit pourtant pas. Aqua, sait. Bien. Qu'est-ce qu'elle va faire, lui passer un savon ? Neo serrera les dents deux minutes. Sa pudibonderie l'ennuie plus qu'elle ne l'effraie, il s'en lasse aussitôt qu'elle se tourne vers lui.

— Aqua, Van commence.

— Tu connais les règles de ce manoir, Neo.

— Elles sont idiotes.

— Elles sont là pour nous protéger.

— Vous protéger ? Je suis toujours là, que je sache. Et je doute que les humains se présentent demain à vos portes fourches à la main.

Elle secoue la tête. Comme si toute argumentation était vaine, elle referme la bouche qu'elle vient d'ouvrir et lève la main.

— Tu ne sais pas de quoi tu parles.

— Bien sûr que je sais. Tu crois qu'ils ont deviné quelque chose, là-bas ? Non. Ils ne retrouveront jamais les corps ! Et si ça devait arriver, ils ne penseront pas à nous. Les humains croient plus à ce genre d'histoire depuis longtemps. Le premier crétin venu pourrait leur parler de nous qu'ils trouveront ça ridicule !

— Pas si ces histoires se multiplient. Pas si nous laissons des traces.

— Quelles traces ? Tu crois que je suis assez strupide pour laisser un cadavre en plein milieu de la rue ?

— Tu l'as suffisamment été pour outrepasser notre règlement.

— Votre règlement est idiot !

Combien de fois devra-t-il l'expliquer ? Neo ne s'attend pas à être entendu, pas par une bande de vampires couards qui vit tapis derrière les murs d'un vieux manoir. Il sait qu'il voit trop loin pour eux, la peur les bride plus sûrement qu'une paire de menottes. Ils vivent depuis trop longtemps dans le confort de leur angoisse.

Mais lui, il ne se laissera pas avoir. Il n'a pas abandonné l'orphelinat pour vivre la gorge sèche, caché dans la nuit.

— Vous vous laissez écraser alors que vous pourriez obtenir tellement plus ! Vous êtes plus puissants que les humains, vous vivez beaucoup plus longtemps et vous vous contentez de picorer à l'occasion pour éviter de vous faire prendre ? C'est ridicule !

Il cherche du soutien sur le visage de Vanitas. Mais Vanitas l'ignore, tourné vers Aqua. Ses traits durs, cachent une peur que Neo sent d'ici.

— S'il te plait Aqua. C'est un jeune vampire, il a besoin de temps.

— C'est un danger pour nous.

— Tout le monde ici a fait des erreurs. Tu ne peux pas lui reprocher d'avoir craqué.

Ils se fixent un long moment et Neo s'offusque de se sentir ainsi mis à l'écart. Il est encore là, des fois qu'ils ne l'auraient pas remarqué.

— Ce n'est pas une erreur, il rétorque.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, Vanitas grogne.

— Au contraire, je sais très bien. Mieux que vous tous.

— Neo.

Mais Aqua secoue la tête, et Vanitas la regarde comme si le monde s'ouvrait sous ses jambes. Pour la première fois, le garçon lui voit une expression qu'il ne lui connaissait pas. Qu'il ne pensait pas lui trouver un jour.

Sous la lumière bleue du ciel sombre, un bref instant, Vanitas a l'air d'un enfant.

— Je suis désolée, Aqua murmure.

Et la lumière, justement, disparaît.