Hey !
Et voilà un nouveau chapitre ! On va essayer de ne pas laisser passer deux mois entre chaque publication, ce serait pas mal.
Aujourd'hui c'est un chapitre plutôt chill et court. Encore un peu de calme avant la tempête.
Bonne lecture !
Être ou ne pas être (Neo)
.
On échappe pas à son destin. Riku le comprend alors qu'il pousse la porte qui mène au jardin, une assiette pleine de tartine de tomate en main. Le soleil vient de se coucher, la nuit est jeune. Et Sora l'attend, perché sur le dossier d'un banc. Incapable de s'asseoir correctement.
Il déglutit.
Il est encore temps de fermer la porte et de partir dans l'autre sens. Mais Riku ne pourra plus prétendre qu'il ne l'évite pas.
Oh, merde. Sora a déjà compris de toute façon, il n'a même pas répondu à ses textos. Et sa mine de chien battu, là. Ses grands yeux tristes qu'il lève vers lui. Merde, oui.
Riku porte sa main à son pendentif. Inutile de lui mentir, le garçon est sans doute déjà au courant pour les morsures. Et pour Neo…
Neo, justement. Il est temps d'en parler.
— Désolé, Sora lance. Je te prends au dépourvu, mais t'es pas hyper bavard, ces derniers temps.
Il a ce sourire de gosse qui fait une connerie. Le genre d'expression qui fait que les gens n'arrivent jamais à lui en vouloir. Le gris avance à sa rencontre. Ce n'est pas le moment le plus agréable de sa journée, mais tant qu'ils n'auront pas parlé, il continuera à flipper. Et il ne veut pas de ça. Il a toujours eu une super amitié avec Sora, du genre uni comme les cinq doigts de la main, mais à deux. Sauf que maintenant, il ne sait pas si cette amitié vient d'eux, ou de Neo. De cette ressemblance que le vampire partage avec Vanitas.
— Non. C'est moi qui suis désolé, Riku soupire.
— Donc tu m'évitais bien ?
— Oui.
Il s'assoit près de lui, ses tartines sur les genoux. Le vent frais de la nuit lui fait du bien. Il a l'impression de s'être levé tôt, même si c'est tout le contraire.
— C'est à cause de Neo ? Sora lance.
Alors, il est au courant.
— Je sais que Vanitas t'as montré, il reprend. Je l'ai senti.
Senti. Riku suppose que la faute revient au pendentif, mais c'est étrange d'imaginer que Sora ait pu percevoir ce genre de chose. À quoi ça ressemble, de son point de vue ? Neo n'a jamais passé de contrat, il ne peut pas savoir. En fait, maintenant qu'il y pense, les autres garde-manger ne portaient pas de pendentif dans ses souvenirs. Mais il n'est sûr de rien. C'est comme un long rêve, flou.
— Tu savais, pour Neo ? Riku demande enfin.
Question idiote.
— Evidemment, tu lui ressembles comme deux gouttes d'eau. Tout le monde avait remarqué, sauf les autres humains. Et Joshua, il est arrivé après cette histoire.
C'est bien ce qu'il pensait. Riku mord dans une de ses tartines pour cacher sa déception. Ça manque de sel, mais il n'a pas la force ni l'envie de retourner en cuisine pour en chercher.
— Pourquoi tu ne m'as rien dit ?
Ça sort plus facilement qu'il ne l'aurait cru. Le reproche n'y est même pas et c'est sans doute mieux comme ça. Riku ne lui en veut pas, il a simplement besoin de savoir. De comprendre où se trouve la limite entre ce qu'il a été et ce qu'il est. Ce que les autres voient en lui.
— Bah, c'est pas le genre de truc que tu lâches entre le fromage et le dessert, Sora se défend.
— Tu manges ni l'un ni l'autre.
— Tu m'as compris.
Puisque Sora sourit, Riku l'imite. S'ils sont encore capables de plaisanter bêtement, leur amitié n'est pas perdue. Il l'espère de tout son cœur, parce qu'il n'a jamais rien connu d'aussi précieux que ce qui se passe entre eux.
Du coin de l'œil, il guette les réactions du vampire.
— Ça date, le vampire reprend. Je pensais pas que ce serait important.
— Je crois que Vanitas ne pense pas comme toi.
— Vanitas est dramatique. C'est dans sa nature.
Il l'entend glousser. Pas sûr que Riku soit d'accord avec lui, sur ce coup. Pas alors qu'il se souvient du désespoir qu'il a ressenti dans la voix du noiraud. Cette douleur profonde qui s'enfonçait dans la neige, c'était… Vanitas a dû avoir si mal. Et lui, il ne comprenait pas. Il avait la tête pleine de brume, engourdie. Le cri l'a traversé sans l'affecter.
— Mais c'est vrai qu'Aqua m'a passé un savon, quand on est arrivé, Sora soupire. Je m'attendais pas à ce qu'elle prenne ça autant à coeur.
— Après tout ce que j'ai fait ? Tu t'es pas dit que les gens seraient au moins inquiets ?
— C'était pas toi.
Sora se tourne entièrement vers lui, et Riku mord une autre tartine. Qu'il oublie de savourer.
— Enfin, j'sais que c'est genre ta réincarnation et tout. C'est pas la première fois que je vois ça. Mais toi, et Neo, vous êtes deux personnes différentes.
— Aqua m'a déjà fait le speech.
— Et elle a raison.
Parfois, il doute. Quand il trouve des similitudes entre lui et ce garçon vampire. Et puis, il remarque toutes leurs différences. C'est comme de contempler un portrait qui lui ressemble sans être entièrement lui. Une copie.
— C'est pour ça que t'es venu me voir, à la fac ?
Sora plisse les lèvres. La réponse sort comme une bétise avouée alors qu'il agite ses jambes.
— La première fois oui. Tu lui ressemblais tellement, ça m'a grave intrigué. Puis c'était une sacrée coïncidence. Enfin, Aqua dit que c'est pas un hasard si les gens se réincarnent près de ceux qu'ils ont connus, comme si quelque chose les poussait vers eux. Mais quand-même.
Riku essuie l'huile qui lui tâche les doigts. Il songe que Neo a renoncé à ce genre de plaisir culinaire pour une vie dont il ne comprend pas l'attrait. Encore une différence qui les éloigne.
— Tu voulais voir si c'était bien moi ?
— Ouais. C'est con, c'est pas comme si tu pouvais me reconnaître, mais j'étais curieux. Et après… Bah, on est devenu amis.
Le mot réveille quelque chose au fond de lui.
— Ça aussi, c'est pas pareil, Sora explique. J'ai jamais été pote avec Neo. On se détestait pas non plus, mais il était… Enfin, t'as vu.
— Oui.
— Ce qu'y a entre nous, c'est pas lié à lui.
Et je veux pas que ça le soit, Riku entend.
Il frémit. C'est vrai, ils ont construit cette amitié tout seul. Et si les sentiments amoureux qu'il a cru éprouver pour Sora dans un premier temps venaient peut-être de Neo et de cette ressemblance entre les deux frères, il n'en est rien de leur relation. Ces nuits qu'ils ont passées dans leur chambre d'étudiants, ces heures perdues dans les couloirs sombres de la fac, à attendre que le soleil décline pour rentrer…
Il sourit.
Bien sûr que c'est à eux. Comment est-ce qu'il a pu en douter ?
— C'est pas que je voulais pas t'en parler, Sora ajoute. Mais t'es pas Neo. Et même, je voyais pas comment te raconter ça.
— Tu aurais pu me le dire avant qu'on arrive ici.
— Ouais. Mais je pensais pas que ça te foutrait une claque pareille de voir Vanitas. Je pensais même pas qu'il sortirait de sa chambre pour t'accueillir.
Les étoiles dans ses yeux s'éteignent doucement.
— J'ai fais tout ce que j'ai pu, mais quand Neo est mort, il a tellement changé. Il était furieux. Mais pas furieux énergique. Plutôt le genre de colère où t'es prêt à te laisser crever. C'était horrible.
Le cœur de Riku se serre. En écho à la tristesse de Sora ou pour la douleur de Vanitas ? Il ne sait pas.
— Il chassait plus. Il acceptait que je le nourrisse quand il avait trop faim, mais c'est tout. Il quittait pas sa chambre.
Sa main trouve naturellement la sienne.
— Il aimait tellement Neo, Sora déplore. J'imagine que ça valait aussi dans l'autre sens.
Oui. Et en même temps, Neo éprouvait une colère immense contre Vanitas. Une rancœur et un amour mêlé indissociable sur ses derniers jours.
— Je pensais que si tu te rappelais de lui… Bah, tu passerais plus autant de temps avec moi.
Riku hausse un sourcil. Tiens. Ça, il ne s'y attendait pas. Son ami est tête en l'air, du genre à oublier les détails qui blessent les gens. Pas à être blessé, ni inquiet. Le vampire avance dans la vie comme une feuille dans un courant, sans s'inquiéter de savoir ce qui le porte, ni à quel endroit. Et là…
— Pourquoi ? Riku demande.
— Neo et lui, ils étaient inséparables.
Pas tant que ça. Il y avait une chose qui comptait plus que Vanitas, pour Neo.
— C'est cool que vous soyez ensemble et tout, ça crève les yeux que Van va mieux. Il a passé un siècle dans sa chambre et là… Enfin, je suis content pour lui. Pour vous.
Sora tourne son regard vers le cercle blanc entouré d'étoiles. La lune est belle, lumineuse. si ronde, Riku pourrait croire qu'en la pressant, il en ferait couler du jus.
— Mais je veux pas que tout tourne autour de lui. On est pote. T'es pas Neo, et…
Il ne termine pas sa phrase. Il ose enfin se tourner vers Riku. Ses yeux bleus fragiles l'observent en quête de réponse. D'abord, l'humain essaie de comprendre ce silence. Puis ça monte au cerveau. Du réconfort, c'est ce que Sora lui demande. Implicitement.
— On est amis, Riku le rassure.
Il va chercher sa main.
— Vanitas ou pas. Neo ou pas. On s'en fout de ça.
Le sourire du vampire perce. Pas la grande bouille éclatante qu'il affiche habituellement, non, c'est plus timide, presque maladroit. Un visage que Sora montre moins, et qui n'est pas désagréable à voir.
— Ouais. C'est ce que Kairi arrêtait pas de me répéter.
— Parce que Kairi est au courant ?
— On en a parlé avant qu'elle reparte pour sa nouvelle année.
Et maintenant qu'elle n'est plus là et qu'il passe son temps avec Vanitas… Oh.
— Désolé de pas t'avoir répondu, Riku soupire. J'étais… J'avais besoin de temps pour assimiler tout ça.
— J'imagine. C'est pas tous les jours qu'on apprend qu'on a vécu deux fois.
— Clairement.
Il rit. Un soulagement frais glisse contre lui, et comme à chaque fois qu'il fuit ses problèmes plutôt que de les affronter, Riku se sent stupide. Il suffisait d'une conversation. Deux mots échangés autour d'un banc sous une traînée d'étoiles, et voilà. C'est réglé. Pas besoin de flipper.
Il serre la main de Sora dans la sienne, comme l'autre vient caler sa tête sur son épaule. Sora est un pilier de sa vie, et c'est encore plus vrai aujourd'hui. Il lui rappelle la limite franche qu'il existe entre lui et Neo. Ces liens qui ne sont plus les mêmes. C'est son ami. Et ça, c'est aussi précieux que Vanitas.
Il en est là de ses réflexions quand une main vient chiper une des tartines sur son plateau.
— Eh !
— Quoi ? Sora réplique. T'en as plein.
— C'est de la bouffe d'humain. Tu peux pas la manger.
— Si. C'est juste qu'elle va sortir par là où elle est entrée.
— Merci, j'avais vraiment besoin de ce genre d'image pendant que je mange.
— À ton service.
Un double rire fend la nuit et tout le manoir en perçoit un bout. Même le noiraud perché à sa fenêtre, qui surveille la vie grouillante depuis son repère.
Leur ventre plein de joie simple et de tomate, Riku caresse le collier qui pend à son coup, avant de tendre la main vers Sora. Il sourit de voir ce regard qui s'illumine alors qu'il attrape délicatement son poignet.
. . .
La fatigue le gagne avant l'heure, et le repas qu'il a offert à Sora n'y est sans doute pas pour rien. Mais Riku garde précieusement le souvenir de leur conversation. Allongé sur le canapé du salon, il contemple le vieux plafond, les poutres et le chandelier qui pend, offrant à la pièce sa lumière sale.
Bientôt, le soleil va se lever. Il n'aura plus qu'à fermer les yeux et oublier les dizaines de questions qui lui tournent encore dans la tête.
— Tu dors déjà ?
La voix de Vanitas se presse contre son oreille comme un serpent lové.
— Je suis crevé, Riku le devance.
— Je t'ai connu plus endurant.
Sans doute. Vanitas l'a connu sous bien d'autres formes, mais il se trouve que le Riku d'aujourd'hui ne rêve que d'un bon lit et d'une couette fraîche où s'enfoncer. Il voudrait fermer les yeux et laisser le monde s'effacer.
— Alors, Sora a pris son repas ?
— Je suis son garde-manger, aux dernières nouvelles.
— Gaffe. C'est dangereux, de nourrir deux vampires.
Riku roule sur le matelas pour faire face aux orbes qui l'observent. Il se tasse et laisse une place où, bientôt, le poids de Vanitas vient peser.
— T'as qu'à chasser, il rétorque.
— J'y compte bien.
Sa main retrouve la sienne. D'ici, Vanitas sent le sapin. Pas dans le sens de l'expression que Riku regrette aussitôt, mais il lui trouve cette odeur de résine qui les entourait quand il l'a poursuivi dans la forêt. Peut-être qu'il est déjà allé chasser. Oui, sans doute.
L'humain caresse ses doigts, et toujours, ça lui fait bizarre de constater que Vanitas se laisse faire. Lui qui mord d'ordinaire si facilement, ses gestes tendres ressemblent à des pièges.
Pourtant, ce n'est pas la première fois qu'il le voit docile.
Riku pourrait s'abandonner au sommeil. Ou bien il pourrait poser des questions.
— Van ?
Malgré lui, la seconde option l'emporte. Il cherche son visage dans la lumière trouble de la pièce.
— Quoi ? Vanitas râle.
Hésitant, Riku cherche ses mots. Sa curiosité le pousse à fouiller des plaies mal fermées, et il n'a pas envie de remuer un couteau rouillé qu'aucun n'a su retirer. Si sa présence fait du bien à Vanitas, la mort de Neo n'en reste pas moins une blessure profonde.
Mais plus il y pense, et plus cette mort l'interroge. Si le noiraud tenait à ce point à cet ancien lui, pourquoi est-ce qu'il ne l'a pas protégé ? Il ne peut pas poser la question telle qu'elle, ça sonnerait comme un reproche. Mais Riku est perdu.
Neo ne comprenait pas non plus qu'il obéisse docilement à des ordres qui allaient contre sa liberté.
— Le règlement vampire, ça t'emmerde pas ?
Il ne voit pas sa tête bouger. Soudain, deux yeux jaunes sont sur lui. Une main trop forte compresse la sienne, et il se reprend.
— J'ai rien contre. Mais ça te ressemble pas, d'obéir aux règles.
— Je choisis celles qui m'arrangent.
— Et ça t'arrange, de ne pas tuer d'humains ?
— Ça évite les ennuis sur le long terme. Comme tu as pu le constater.
Il n'a pas tort. Le dernier qui a voulu aller contre la volonté du clan n'a pas bien terminé. Mais Vanitas aurait pu suivre Neo. Boire sans se faire prendre et entasser les morts au fond du fleuve. Riku mettrait sa main à couper qu'il n'aurait éprouvé aucun remord – et lui, il ne se serait pas fait choper.
— T'as pas peur des ennuis, il fait remarquer.
L'autre le fixe, sans rien dire. Sa main se relâche, mais il la garde dans la sienne. Il ne l'a pas vexé, c'est déjà ça. Mais ce visage lisse lui bloque l'accès aux pensées qui l'intriguent. Si Vanitas se retient, c'est qu'il y a une raison.
Est-ce qu'il a peur d'être éliminé ?
Neo a perdu la vie en l'espace d'une seconde. La faux a frappé d'un coup, et tout s'est arrêté. Tout ce qui aurait pu être son futur, ses espoirs… Son chemin s'est ouvert sur le néant.
Combien de vampires ont été exécutés comme lui ? Et cet homme qu'il a vu…
Ces yeux. Est-ce que c'est un autre de leurs frères ? Non, il l'aurait croisé. Qui, alors ? Un membre d'un autre clan ? Un vampire solitaire ?
— Tout dépend lesquels.
Riku cligne des yeux. Vanitas a peur, donc. Il existe dans ce monde quelqu'un, ou quelque chose, qui l'effraie assez pour le pousser à courber l'échine.
Pour une réponse, il gagne trop de questions. Et il sait que ce n'est pas le moment de les poser, alors il se contente de hocher la tête et de profiter de ces doigts froids qui passent et repassent contre sa joue.
Est-ce que Vanitas le regarde dormir ? Il trouve l'idée glauque. En tout cas, elle l'aurait été, s'il avait eu à faire à un autre être humain. Mais un vampire privé de sommeil ?
Riku ne sait pas s'il doit se sentir flatté. Sûrement qu'il tâche son oreiller de bave une fois endormi, et il ne serait pas surpris d'apprendre qu'il pète sous la couette. Et pourtant, le noiraud reste.
Ses muscles se détendent.
— Bonne nuit, Neo.
Deux lèvres fraîches se posent sur sa tempe, et la joie autant que l'angoisse se pressent au même rythme dans le ventre de Riku.
