Chapitre 25

Dean, qui avait reculé jusqu'à l'entrée de la cellule, regarda son frère revenir lentement vers lui. Sam avait l'air hagard et, le pas lourd, il venait de sortir du cercle en y laissant les Érotes, désormais tous deux immobiles et silencieux. Le premier-né des Winchester, paralysé, suffoquait littéralement de terreur de découvrir les effets délétères que le geste de son cadet avait eus sur lui, et lorsqu'il fut à sa portée il le saisit sèchement par le col pour l'entraîner hors du donjon et le plaquer sans ménagement contre le mur du couloir.

- Qu'est-ce qui t'a pris de te jeter dans la gueule du loup, est-ce que t'es cinglé ?!

Dean le foudroyait d'un regard noir et courroucé mais c'était la peur insigne que Sam lui avait faite qui faisait étinceler ses pupilles. Bien vite, il commença à scruter les yeux et le visage de son frère, allant jusqu'à palper sa joue et son épaule, comme pour s'assurer de son intégrité physique, mais Sam semblait aller bien, hormis l'ecchymose à son menton. Furieux, celui-ci brava son frère d'un air dur et, en le forçant violemment à le lâcher, répliqua avec férocité :

- Tu oses me demander ça ? Après ce que t'as failli provoquer ?

Le regard de Dean s'enflamma de nouveau, et plus ou moins rassuré sur l'état de Sam il cracha :

- Et qu'est-ce que j'ai failli provoquer, hein ? On les tenait, c'était l'occasion ou jamais de leur faire cracher le morceau ! Et au lieu de ça, t'as pas pu t'empêcher d'obéir à leurs ordres comme un toutou docile !

- T'es qu'un crétin, Dean ! C'est tout ce que t'es ! C'était quoi, ton plan ? Le forcer à te dire comment le tuer pour, ensuite… quoi ? Faire un test sur lui, histoire de voir s'il a bien dit la vérité ?

- Il était coincé, Sam, grogna Dean dents serrées. Il était prêt à tout pour sauver son frère, si tu m'avais laissé le pousser encore un peu on aurait eu ce qu'on voulait, bon sang !

- Ce que tu veux ! Depuis le début ta seule obsession c'est de leur faire payer ce qu'ils nous ont fait, ça t'aveugle au point de ne même plus te rendre compte des risques que tu prends, putain ! Éros est dehors, qu'est-ce que tu crois qui se serait passé si je t'avais laissé aller au bout de ton délire, qu'il avait trouvé un de ses frères enfermé et l'autre crevé !

- Parce que t'as fait mieux, le génie ? s'égosilla Dean. Si ce fils de pute se recharge à bloc et que son frangin se pointe, on en aura trois sur les bras au lieu d'un ! Tu crois que tu nous as rendu service ?!

- Fallait pas compter sur moi pour te laisser courir au suicide ! défendit Sam sans faiblir. J'ai pris la bonne décision et si t'es pas capable de le voir c'est que t'as pété une vrille !

- La meilleure décision, ouais, dénigra-t-il avec amertume et colère. Te ranger de leur côté plutôt que m'aider à leur faire payer l'addition ? Mais c'est vrai que depuis le début, t'as eu beaucoup moins de mal que moi à avaler la pilule !

- Et tu devrais t'en réjouir, lâcha Sam en choisissant d'ignorer le mal que lui fit l'attaque injuste et gratuite de son aîné. Au moins je n'ai pas agi comme le dernier des abrutis. Ça nous fera une belle jambe de nous être vengés une fois qu'on sera mort !

Avec aigreur et mépris, il se détourna de Dean qu'il laissa ruminer dans son dos. Sam ne se souvenait que trop bien de la résolution que son frère avait prise, quelques jours plus tôt sur les rives du Waconda Lake, et il se sentit aussi triste qu'abattu de voir qu'elle était à présent totalement oubliée. Tout avait basculé en une fraction de seconde ; un silence lourd et étouffant tomba sur eux comme une chape de plomb, sans que le moindre son ne s'échappe du donjon, et Dean, qui commença à penser que les Érotes n'étaient peut-être pas les seuls à se retrouver piégés, finit par dire sur un ton moins virulent :

- Écoute… Ça sert à rien de s'engueuler. J'ai fait ce que j'ai fait, toi aussi, maintenant faut faire avec. Une idée ?

Sam eut le sentiment de sentir comme une pointe de remords dans la voix de son frère mais, pour lui l'heure n'était pas à leurs états d'âme. Ils avaient soumis deux dieux, les avaient entravés et tenté de leur extorquer le secret de leur vulnérabilité, et le cadet de la fratrie considérait qu'ils étaient sur la corde raide. Tout juste pouvait-il maintenant espérer que le fait d'avoir pénétré dans le cercle de son plein gré pour tenter de soigner Pothos, serait de nature à atténuer la fureur de leurs prisonniers.

- J'en sais rien, fit-il d'une voix glaciale. Je sais juste qu'on est dans de beaux draps, c'est tout. T'as trop souvent eu tendance à cogner d'abord, mais là tu t'es surpassé. Tu continues de les traiter comme s'ils voulaient nos égorger alors qu'ils auraient pu le faire à la première seconde et qu'ils m'ont sauvé la mise... Ça n'a aucun sens.

- Ils t'ont sauvé pour que tu continues à leur donner à bouffer ! jeta Dean d'un ton révolté. C'est ça qu'on est, pour eux : du bétail !

- Malgré ça je suis toujours en vie parce qu'ils l'ont bien voulu ! plaida Sam avec véhémence en se retournant vers lui. On a joué avec le feu avec l'artefact, au sens propre, tu crois que je leur suis utile au point de pas pouvoir survivre sans moi ?

Dean, l'œil oblique, ne répondit pas sur-le-champ. Il fut bien obligé d'admettre, sans le dire, qu'indépendamment de l'intérêt que les Érotes avaient pu y trouver, porter secours à Sam n'avait certainement pas dû représenter pour eux une question de vie ou de mort. Et le fait qu'il s'en voulût toujours autant d'avoir alors failli causer la perte de son frère l'incita à plus de mesure.

- Et alors, riposta-t-il malgré tout, quelle différence ? Qu'est-ce que tu croyais, Sam ? Que j'allais arrêter de les considérer comme des putains de monstres à buter ?

- T'y étais prêt ! s'insurgea Sam qui eut mal de voir son frère renier ce moment où, pour leur plus grand bien, il avait accepté de commencer à tourner la page. Tu disais… que persister à vouloir se venger ne servait à rien !

- Nan, nan, contre-attaqua Dean en agitant un doigt furieux devant le nez de son frère, mélange pas tout, ok ? Me résigner à abandonner la traque quand je pensais qu'ils nous avaient filé entre les doigts et qu'on n'avait plus la moindre carte en main, ça n'a rien à voir avec ce que je pense d'eux ! Si t'as vraiment cru que j'allais changer d'avis sur leur cas, tu me connais vachement mal !

La colère l'aveuglait complètement, Sam le voyait bien. Plus que de la colère, il y avait la rancune éternelle qu'il vouait à la Triade, la haine irraisonnée qu'il éprouvait à leur encontre, mais peut-être aussi de la peur. La peur d'avoir été si loin qu'il ne se voyait pas comment faire pour revenir en arrière, et qu'en conséquence, le seul choix qui lui restait était la fuite en avant.

Et cette seule hypothèse glaça le sang de son frère.

- Est-ce que tu t'entends parler ? jeta-t-il d'un air désespéré en revenant d'un pas vers lui. Tu continues dans ton délire, t'as toujours pas compris ? Faut que t'arrêtes !

- J'arrêterai quand ils m'auront dit ce que je veux savoir, grogna Dean d'yeux ardents. C'est pas quand le poisson est ferré que tu poses la canne.

Sam, qui écumait d'une exaspération et d'une terreur intérieures, faillit projeter son poing sur le visage de son frère dans l'espoir de lui remettre les idées en place. Au lieu de cela, il lui décocha un regard meurtrier déformé par la fureur et vomit :

- Tu retourneras pas là-dedans. Tu m'as bien compris ? Je plaisante pas, Dean, je te laisserai pas t'approcher d'eux, si tu tiens tant que ça à crever prends la bagnole et va te fracasser contre un mur !

- Depuis quand t'es devenu une telle chiffe molle, putain ? répliqua-t-il en le visant avec mépris. Regarde-toi, tu fais dans ton froc ! Si t'as raison et qu'ils ont pas l'intention de nous buter, en quoi ça te gêne que je retourne leur tirer les vers du nez, hein ? Au point où on en est, qu'est-ce qu'on a à perdre ?

Sam voulut hurler. L'agonir d'injures, lui cogner la tête contre le mur jusqu'à lui faire prendre conscience de l'aberration de son raisonnement, qui à ses yeux n'en était pas un. Sam ne pouvait croire que, quitte à avoir déclaré la guerre aux Érotes en les enfermant et en leur refusant son aide, Dean était résolument prêt à ferrailler jusqu'au bout avec des dieux, et en se rapprochant assez pour lui souffler sa rage en pleine face, Sam invectiva :

- À quel moment t'es devenu con à ce point ! Y'a des jours où j'en reviens pas que tu sois mon frère !

- Oh, pardon de pas être à ton niveau, Einstein ! riposta-t-il à l'avenant. Va potasser, ou réciter ta prière, si c'est tout ce que t'as le courage de faire ! Moi je vais finir ce que j'ai commencé !

-Non ! cria Sam.

Il agrippa violemment l'épaule de Dean qui menaçait de retourner dans le donjon, mais celui-ci réagit immédiatement en se dégageant brutalement avant de repousser férocement son cadet.

- Fais gaffe, Sammy, menaça-t-il avec des flammes dans les yeux. J'hésiterai pas à te laisser sur le carreau si tu lâches pas l'affaire, fais attention !

- Et moi je te répète que t'iras nulle part ! tonna le puîné, inflexible. Tu restes loin d'eux, tu les fuis comme la peste ! Je te jure sur la tête de maman que si pour ça faut que je te pète les deux jambes je le ferai !

Sans signe extérieur, Dean vacilla, déstabilisé par la détermination farouche de son frère dont il sentit à cet instant qu'il ne flancherait pas. Cela ne dura pas plus d'une ou deux secondes, mais il eut la sensation troublante de se retrouver face à John, et ce brusque souvenir de leur père le fit suffisamment douter pour l'amener à interroger alors :

- Et c'est quoi, ton plan, gros malin ? On ferme la porte à clé et on les oublie ?

- Mon plan c'est d'essayer d'éviter une catastrophe, si c'est pas déjà trop tard, persifla Sam d'un air belliqueux. C'est moi qui vais y retourner. Et gare à toi si je te vois te pointer.

Dean n'objecta rien. Il persista à fusiller son frère du regard, longuement, mais ne s'opposa pas à sa décision en dépit de tout le mal qu'il en pensa. La volonté de Sam était de tenter d'arrondir les angles pour conserver le statu quo, Dean l'avait parfaitement compris, et bien qu'il ne perdît pas de vue son propre objectif, il accepta de lâcher du lest, la proposition de Sam servant ses desseins immédiats tandis qu'il décida soudain de changer son fusil d'épaule.

- Ok, si tu tiens tant à ce que je disparaisse du paysage, je vous laisse en tête-à-tête. Pour l'instant. À condition que tu gardes tes distances. Mais crois pas que j'en aie fini avec eux, c'est juste un contretemps, Sam.

Le plus jeune des deux frères eut la faveur d'un ultime regard assassin et puis l'aîné le planta là, s'éloignant en remontant le couloir vers la salle de contrôle. Pour avoir si soudainement cédé et pris le parti de quitter les lieux tout en lui laissant le soin de surveiller les Érotes, Sam sut d'emblée, la boule au ventre, que Dean avait une idée derrière la tête.

- Je peux savoir où tu vas ? s'enquit-il d'une voix déjà résignée.

- Qu'est-ce que ça peut te foutre ? mordit sèchement son frère déjà loin. Je me casse, c'est bien tout ce qui t'intéresse, nan ?

Sam sentit un goût de bile lui remonter dans la bouche. Il espéra de tout cœur que Dean allait revenir à de meilleurs sentiments, mais fit tout ce qu'il put afin ignorer pour le moment l'inquiétude qui le saisit à la gorge.

Il avait plus urgent à faire.

Sam retourna alors dans le donjon. Il pénétra dans l'antichambre à pas feutrés, son regard se portant directement près de huit mètres plus loin, droit devant lui sur le fauteuil placé au centre de la pièce réputée la plus sûre du bunker, et il vit tout de suite que Pothos ne s'y trouvait plus. Le costume brun était par terre, dans les bras d'Himéros assis à même le sol, adossé contre un pied du siège. Sans bouger. La pointe d'un soulier à l'extrême limite du cercle mystique qui semblait toujours les confiner. Son rythme cardiaque s'emballant, Sam avança jusqu'à se trouver au seuil de la cellule, et en veillant à ne pas aller plus loin il scruta longuement les deux frères.

Il ne voyait que le dos de Pothos, son crâne dépouillé posé sur l'épaule d'Himéros qui, de profil, laissait voir son oreille ensanglantée.

- Comment va-t-il ? demanda Sam du bout des lèvres, au bout d'un temps indéfini, d'une voix au timbre si grave qu'elle en parut méconnaissable. Est-ce que ça a fonctionné ?

Sa question sembla ne susciter aucune réaction. Himéros continua de tenir son jumeau contre lui comme on berce un enfant malade, et Pothos n'était manifestement même pas conscient. Sam craignit que son geste, arrivé trop tard à cause de Dean, n'ait servi à rien ; que Costume Blanc se soit avachi au sol de désespoir en ne soutenant plus qu'un cadavre. Puis, le cadet des Winchester vit la main du dieu de l'Amour bouger lentement dans le dos de son clone aux cheveux roux qui n'étaient plus que vestiges de sa splendeur passée, avant qu'en tournant légèrement le regard dans sa direction, il ne prononçât d'une voix à présent apaisée, presque douce :

- Oui. Ça a fonctionné. Il est sauvé, désormais. Grâce à toi, Sam Winchester.

Sam éprouva un sentiment étrange, un mélange malvenu de soulagement et d'émotion qui lui rendit un stupide espoir autant qu'il accrut son incertitude. L'air sombre, il hocha vaguement la tête, sans même chercher à déterminer le sens de la déclaration d'Himéros, reconnaissance inattendue ou simple constat factuel. Il ne put s'ôter de l'esprit que Pothos était hors de danger, en voie de guérison, et les paroles de Dean résonnant dans sa tête il se prit soudain à douter d'avoir bien agi.

- Qu'est-ce qui va se passer, maintenant ? posa-t-il avec gravité, déterminé à faire face à toutes les conséquences de leurs actes, à Dean et à lui.

Il put jurer voir le coin des lèvres d'Himéros s'étirer en un fin rictus.

- Ta question est bien étrange, nota-t-il un rien acerbe. Je me suis enfermé moi-même derrière cette ligne, et il me sera bien difficile d'en sortir mes propres moyens. Pour le moment, c'est plutôt à ton frère et à toi de me dire où nous allons…

Sam ne pipa mot. Himéros, nulle colère dans la voix, finit alors par assurer :

- Je n'ai aucune intention de m'en prendre à lui, et à toi moins encore, si c'est cela qui te préoccupe. Nous avons bien plus important à faire. Quand mon frère sera rétabli, nous partirons. Nous ne sommes pas là pour autre chose.

L'air grave et solennel, le front barré de profondes rides d'inquiétude, Sam voulut croire que l'Érote disait la vérité. Il ne vit pas de raison factuelle de lui prêter d'autres intentions, et se contenta de sa parole malgré ses profondes réserves.

- Est-ce que je peux… faire quelque chose ? offrit-il du bout des lèvres, taciturne. T'aider, pour tes blessures, ou… t'apporter un peu d'eau ?

Sam eut la sensation que sa proposition était à ce point incongrue qu'il en rougit, d'autant plus que le regard d'Himéros, qui se posa un instant sur lui, dénota une franche surprise.

- C'est inutile, répondit bientôt ce dernier en reportant son attention sur Pothos, toujours inerte dans ses bras. Ce dont j'aurais besoin, c'est d'un bain, mais je ne vois ici aucune baignoire, donc…

Le chasseur prit acte sans rien dire. Il resta ainsi pendant un moment, sans parler ni bouger, puis il se détourna et sortit, le regard perplexe de la divinité posé sur lui. Costume Blanc se retrouva seul avec son frère, mais leur condition ne semblait pas véritablement l'inquiéter. D'un regard attentif, il surveillait chaque signe du rétablissement de Pothos dont il sentait la vie reprendre feu doucement. La peau de Costume Brun s'épaississait lentement en reprenant une teinte plus chaude, un duvet de cheveux aussi fins que ceux d'un tout nouveau-né regarnissait peu à peu son crâne déplumé, et il tardait à Himéros de voir son frère remplir de nouveau ses habits encore bien trop grands.

Tout à ses attentions, il ne s'aperçut du retour de Sam qu'au moment où le jeune homme pénétra dans la cellule. Il en franchit le seuil sans volonté apparente de conserver, cette fois, une distance réputée raisonnable, et d'un regard perplexe Himéros le vit approcher de plus en plus du cercle mystique, un objet oblong coincé sous le bras. Sans parler ni s'attarder du regard sur les prisonniers, Sam, en restant à l'extérieur de la ligne, se posta sur le côté du siège opposé à celui contre lequel l'Érote était adossé et, en posant un genou au sol, il installa un vieux matelas en tissu à l'intérieur de la prison, laissant Himéros interdit.

- Installe-le là-dessus, dit Sam d'une mine terne. Il sera sûrement plus à l'aise que sur le siège ou par-terre.

Il tourna le dos et s'éloigna de deux pas, sans se cacher d'observer les dieux du coin de l'œil. Himéros, qui le suivit par-dessus son épaule d'un air incrédule, lâcha son frère avec précaution pour se lever au bout de quelques secondes, et en fixant Sam il lui avoua sans fard :

- Je m'étonne de ta sollicitude… À quoi doit-on cette marque d'attention ? Essaies-tu de nous amadouer de peur que nous vous fassions payer les conditions que vous nous avez imposées en échange de votre assistance ?

Sam ne put s'empêcher d'esquisser un rictus amer en entendant la condescendance d'Himéros refaire surface. En partant s'adosser au mur de briques pour lui faire face, le fauteuil scellé au milieu de la pièce entre eux deux, il livra sans concession :

- Absolument pas. Je te crois quand tu dis que ce n'est pas votre intention. Mais à quoi me servirait de laisser ton frère dormir sur le dur, comme un chien, à part entretenir l'animosité et la méfiance entre nous ? Prends ça pour un gage de bonne volonté, ni vous ni nous n'avons intérêt à nous faire la guerre.

Himéros eut un frêle haussement de sourcils qui parut valoir assentiment. À gestes lents, il se pencha sur le corps famélique de Pothos qu'il prit dans ses bras, et tout en allant l'étendre sur la couche il fit remarquer :

- Ça ne semble pas être l'avis de ton frère…

Il plaça soigneusement les jambes et les bras du sien, veillant à ce qu'il repose le plus confortablement possible, tandis que Sam répliqua d'un ton âpre :

- Il n'a pas vraiment apprécié le… cadeau que vous nous avez fait avant de vous éclipser.

- Toi non plus, estima l'Érote en se redressant pour lui opposer un regard droit. Bien que… vous ayez quelque peu changé d'opinion depuis, non ?

Sam se raidit et durcit son regard, refusant de répondre. Mais Himéros, peut-être en signe de reconnaissance envers ses bonnes intentions, ne poussa pas plus loin.

- Je le comprends, confessa-t-il presque humble. Ce n'est pas par bonté d'âme que Pothos vous a Touchés cette nuit-là, je ne prétendrai pas le contraire. C'est notamment en réaction à votre insistance à nous poursuivre qu'il a agi de la sorte. Parce qu'il savait que vous auriez ainsi d'autres préoccupations que nous traquer, et parce que, au moins pour un temps, vous en souffririez.

Sam se mordit la lèvre, tentant de réfréner sa colère face à cet aveu, et grommela d'un regard féroce :

- Réaction tout à fait digne d'un dieu de l'Amour, hein ? Il vous suffisait de partir, pourquoi nous avoir fait ça ?

- L'Amour a plus d'un visage, Sam Winchester, exposa Himéros en regardant son frère, si faible et vulnérable, étendu à ses pieds. Pothos est le Désir, la Passion irraisonnée, l'Instinct. Je doute que cela soit une consolation pour toi mais Éros et moi-même aurions préféré qu'il s'abstienne. Comme tu l'as dit, une guerre entre nous ne servirait à personne, et ce n'est pas ce que cherchons. Mais, c'est fait, désormais, vos cœurs sont ouverts. Et nous ne pouvons plus rien contre cela.

- Je me fiche de tes excuses, si c'en est bien, cracha Sam en décollant son dos du mur pour s'approcher à moins de deux mètres. Si on vous a poursuivis c'est pour une bonne raison, parce que raconte ce que tu veux, mais pour des dieux de l'Amour vous avez fait de sacrés dégâts.

Himéros soutint sans ciller le regard accusateur de Sam, et tous deux se fixèrent froidement un long moment. Costume Blanc croisa ensuite les mains sur son bas-ventre, et dit :

- Je le déplore. Nous avons parfois manqué de discernement quant au choix de ceux de vos semblables que nous avons Touchés, mais l'urgence de la situation nous l'imposait.

Sam fronça les sourcils.

- L'urgence de la situation ? Quelle situation ?

Himéros, clairement, se ferma alors. Il se détourna et, se déplaçant d'un pas autour du siège boulonné au milieu du pentagramme, rétorqua :

- Cela t'importe peu et ne te concerne pas. Je suis venu ici pour secourir mon frère, rien d'autre. À nouveau, je t'en remercie, car pour être honnête, je ne pensais pas que vous accepteriez de l'aider, surtout après ce qu'Éros nous a rapporté de votre entrevue.

- Je n'ai fait que payer ma dette à ton frère, se défendit Sam. Je n'oublie pas qu'il m'a sauvé la vie, même si tout a commencé par votre faute.

- C'est un point de vue, retourna-t-il en muselant visiblement sa pensée profonde.

- Non, c'est un fait, riposta Sam. Si vous ne vous en étiez pas pris à tous ces gens qui ont perdu la tête, si vous nous aviez évité tout ça, toi et ton frère vous ne seriez pas prisonniers dans cette pièce, en ce moment.

Le regard intense que lui lança Himéros donna de nouveau l'impression à Sam qu'il se retint volontairement de répondre. La divinité apprécia peu d'être défiée, et l'œil pointu elle avertit alors :

- Nous sommes entravés, c'est vrai… Mais il serait imprudent de croire que nous resterons enfermés ici indéfiniment. Ton frère a exigé de nous enchaîner, j'ai respecté ma part du marché.

- Et moi la nôtre.

- C'est exact. Et donc, je te repose la question : où allons-nous ? Tu n'es pas un idiot, Sam Winchester, je sais que tu ne penses pas sérieusement que je n'ai aucun moyen de me libérer, si je le veux vraiment.

- Eh bien vas-y, essaie, défia Sam. Sers-toi du matelas ou de la chaise pour ouvrir le cercle, fracture le sol, fais ce que tu veux, je ne pourrai pas t'en empêcher.

Himéros le considéra avec intérêt, sans un mot. Sam eut l'air de lui plaire.

- Mais quelque chose me dit que tu n'es pas si pressé de partir, reprit ce dernier d'un regard affûté. Tu savais comment vous seriez accueillis, et pourtant c'est à nous que tu es venu demander de l'aide ; pourquoi ?

- J'ai déjà répondu à cette question, dit l'Érote d'un ton égal.

- Tu as dit qu'on était liés depuis qu'il nous a fait ce… Ce truc. Ok. Et alors ? On n'est pas les seuls que vous ayez Touchés, pourquoi est-ce que c'est nous que vous êtes venus voir, pourquoi être allé trouver les seules personnes qui savent qui vous êtes et qui ont promis de vous barrer la route ?

Himéros serra les mâchoires, le bleu infini de ses yeux pénétrant Sam jusqu'à l'âme. Il entrouvrit les lèvres puis s'interrompit soudain, son regard glissant subrepticement vers l'entrée du donjon.

- Un lien s'est créé entre nous, confirma-t-il peu après, en effet. C'est grâce à lui que nous avons senti ta détresse et que mon frère Éros a pu te sauver. Mais c'est Pothos qui vous a Touchés, c'est donc avec lui que ce lien est le plus étroit.

Sam chercha à saisir le sens précis des paroles du Costume Blanc, et pour être sûr de leur signification il s'enquit auprès de lui :

- Tu veux dire… que c'est sur lui que… toutes ces émotions qu'il a fait remonter ont le plus d'effet ?

- Et à plus d'un titre. Votre contact avec lui étant très récent, il est encore très puissant, surtout si vous êtes physiquement proches de lui. D'ordinaire, la simple existence de ce lien suffit à notre subsistance, mais là… Son état était si grave que votre concours direct était indispensable.

- Pourquoi nous ? répéta Sam lèvres serrées. Tu ne me feras pas croire que ton frère n'a Touché personne d'autre après nous.

- Puisque tu veux tout savoir, je pourrais te dire que j'ai été guidé par la force résiduelle de la spire, cette relique sur laquelle tu as bien imprudemment posé la main, et qui imprègne encore tellement ces murs qu'ils brillent par-delà les distances avec autant d'éclat que la pleine lune. Ou je pourrais évoquer les protections ancestrales qui tapissent votre repaire et dont vous ne connaissez visiblement presque rien ; il ne t'a pas échappé que nous avons subi un sérieux revers, n'est-ce pas ?

Sam, fronçant les sourcils, reformula avec stupeur :

- Si je comprends bien, vous êtes ici… pour vous cacher ?

Himéros eut un soupir silencieux et eut un regard amer.

- Outre le fait que, grâce au pouvoir de la relique qui a transité par ici, rejoindre cet endroit était dans l'urgence le plus facile, il est aussi l'un des plus sûrs pour nous, actuellement. C'est vrai. Mais la principale raison de notre présence n'est pas là. Elle réside dans la force des sentiments qui animent ton cœur et celui de ton frère, des sentiments d'une intensité telle qu'ils surclassent de loin ceux des autres mortels dont nous avons croisé la route.

Sam sentit les poils de ses bras se hérisser. Le regard de l'Érote plongea dans les siens comme deux flèches au fond d'une cible, et il se mit à transpirer.

- Je ne comprends pas, dit-il.

- Je crois que tu comprends parfaitement, au contraire. Ce que vous éprouvez l'un pour l'autre, nous l'avons rarement connu. Vos liens vont bien au-delà des liens du sang ou de toute autre forme d'attachement, peut-être n'en avez-vous vous-mêmes pas pleinement conscience mais ils sont d'une puissance tout à fait étonnante, et plus vous en acceptez la nature, plus ils constituent pour nous une ressource précieuse dont nous captons l'éclat même à des distances considérables.

Il versa un regard protecteur sur Pothos et conclut :

- Dans l'état où se trouvait mon frère… vous étiez certainement les seuls à avoir le pouvoir suffisant pour le sauver. C'est avant tout pour ça, que je l'ai conduit jusqu'à vous.

Sam ne s'était pas attendu à cette analyse, à cette appréciation des sentiments qu'il partageait avec Dean, et il en fut contrarié. Contrarié, car le fait que leur plus grande intimité n'ait visiblement aucun secret pour les Érotes qui étaient même peut-être allés jusqu'à en percer tous les arcanes avant eux-mêmes, lui donna l'impression d'avoir été mis à nu contre sa volonté, presque psychologiquement violé par ces êtres dont ils étaient bien les derniers à qui il concédait un droit de regard sur son existence. Mais, parallèlement à cela, les dires d'Himéros réchauffèrent quelque peu son cœur, car si la flamme qui brûlait en son sein pour Dean était perceptible, c'était qu'elle était bien réelle, tangible, et qu'il avait donc raison d'y croire si fort. Le dieu de l'Amour avait parlé de réciprocité… Entendre de la part de ceux qui le savaient le mieux que son frère nourrissait les mêmes sentiments, même s'il n'en doutait plus vraiment, fut pour Sam un vif bonheur, et ragaillardi par cette conviction qu'il choisit de taire il demanda bientôt, pour la troisième fois :

- Est-ce que tu vas finir par me dire ce qui lui est arrivé ? Contre quoi est-ce que vous vous êtes battus? Un autre dieu ?

Le désir d'Himéros de taire la vérité parut moins fort. Couvant toujours son frère d'un regard vague, il se montra hésitant pendant un instant, avant d'annoncer :

- Non. Pas un dieu.

Sam ne sut s'il devait s'en réjouir ou au contraire s'en inquiéter. Une guerre entre dieux aurait eu toutes les chances de provoquer son lot de dommages collatéraux, mais rien ne garantissait que la menace n'était pas plus sérieuse encore.

- Il existe d'autres forces, poursuivit Costume Blanc comme s'il avait capté sa pensée. Tu le sais. Des forces primordiales, plus anciennes et plus dangereuses que nous. Des forces qui restent en sommeil pendant des temps infinis et qui soudain, à la faveur d'évènements favorables, se réveillent. Affamées.

Un frisson parcourut l'échine de Sam, qui vit resurgir de bien mauvais souvenirs.

- Quel genre de forces ? interrogea-t-il avec nervosité après un moment. Comme le Vide ? Les Ténèbres ? Est-ce que c'est une menace pour nous ?

Himéros réagit en lui adressant subrepticement un coup d'œil. L'air grave.

- Ce sont les dieux qu'il vise, révéla-t-il d'un regard sombre. Leur essence. C'est ce qu'il recherche, pour s'en nourrir et accroître son pouvoir.

Sam, la boule au ventre, commençait à cerner de quoi il s'agissait mais les questions posées étaient bien plus nombreuses que les réponses apportées par les propos laconiques de l'Érote. Au moins le chasseur comprit-il comment Pothos s'était retrouvé ainsi vidé de sa substance. Littéralement. Et il en eut froid dans le dos.

- Ce « il », qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il fébrilement.

- Une entité hostile, qui n'aura de cesse de nous pourchasser, nous et nos semblables, affirma le dieu de l'Amour d'une voix lugubre. Il fait de nous ses proies, et comme tu l'as vu, il s'en est fallu d'un rien qu'il nous dévore. Si Éros n'avait pas réussi à s'interposer…

Il s'arrêta, réalisant qu'il venait de verbaliser une pensée qu'il aurait voulu taire. Sam sentait son angoisse aller croissant envers cette entité mystérieuse, mais Himéros lui parut peu enclin à lui livrer tous les détails, dont il cherchait déjà le meilleur moyen de les obtenir.

- Ton frère, Éros… Est-ce qu'il est…

- Non. S'il avait péri je le saurais. Il lui a échappé, c'est certain. Heureusement, il nous reste quelques endroits sûrs où nous réfugier.

- Est-ce qu'il va venir ici, lui aussi ? fit Sam avec une pointe de méfiance et d'appréhension.

Himéros prit le temps de sa réponse. Il tourna le regard vers l'entrée du donjon, qu'il fixa un long moment, puis seulement il livra en posant sur Sam des yeux froids, le dos droit :

- Tu veux parler d'Éros ? Je l'ignore. C'est possible… Je te sens inquiet, que se passe-t-il ? Crains-tu sa réaction lorsqu'il verra de quelle manière nous avons été accueillis en dépit de ce qu'il a fait pour toi ?

Sam eut envie de mordre, mais le sentiment d'insécurité qu'il éprouvait effectivement au vu de la situation le fit se borner à afficher une grimace inamicale.

- Je t'ai déjà dit qu'on n'avait pas peur de vous. Arrête de jouer les durs, tu veux ? Tu n'es pas crédible, surtout en ce moment.

Puis, de préciser d'un regard sévère :

- Ce que tu as commencé à me dire m'inquiète bien plus que vous.

Costume Blanc l'observa une seconde puis baissa les yeux, abandonnant l'air hautain qu'il avait affiché quelques secondes auparavant.

- Tu fais bien, dit-il sur un ton plus pacifique. Même si les hommes n'intéressent pas cette chose, qui peut prédire ce qu'il adviendrait de la face du monde, si nous finissions tous par disparaître ?

Il releva lestement les yeux, captant visiblement une pensée fugace mais limpide qui le fit tristement sourire.

- Vous êtes convaincus que vous ne vous en porteriez que mieux, je sais… Les choses ne sont pas si simples, notre interdépendance est plus profonde que vous le croyez. Les dieux ne sont pas toujours bienveillants, c'est un fait, mais… tout comme vous. Et tout comme vous, nous faisons ce que nous devons faire pour survivre.

Sam resta longtemps à fixer Himéros d'un air dur et opaque. Conscient que les actes de la Trinité, bien que brutaux et destructeurs, n'avaient jamais été fondamentalement hostiles à leur encontre, le chasseur avait plutôt le sentiment d'être une fourmi manipulée par des doigts trop gros, incapables de réaliser les blessures qu'ils causaient. Il n'accordait aucune confiance aux Érotes, mais continuait de penser que tenter de chercher à apaiser la situation était le moins mauvais choix à faire, surtout si devait se profiler à l'horizon une menace dont il ne percevait pas encore clairement les contours. Pour l'heure, assurer sa sécurité et celle de son frère, sur tous les fronts, et comprendre la nature du péril auquel étaient confrontés les Érotes ainsi que leurs semblables, était pour lui le plus urgent.

Mais une chose au moins, déjà, soudain lui parut clair.

- C'est ça, le manque de discernement dont tu parlais tout à l'heure, souffla-t-il les yeux plissés.

Un regard pointu sur Himéros, il esquissa un rictus amer et développa :

- Oui, je comprends, maintenant… Cette épidémie de cas de folie, le fait que d'un seul coup vous laissiez tant de traces derrière vous, que vous sortiez soudain au grand jour alors que vous semblez être toujours restés sous le radar… Vous êtes passés à la vitesse supérieure, hein ? Menacés par ce… cette force qui se nourrit de vous, vous avez cherché à augmenter votre pouvoir pour lui faire face… Et donc vous avez… Comment tu dis ? Ouvert les cœurs de tous ceux que vous pouviez. Pour vous-mêmes vous nourrir des sentiments que vous y avez déterrés. C'est bien ça, le fin mot de l'histoire, pas vrai ?

Percé à jour, sans avoir nécessairement voulu ne pas l'être, Himéros brava un instant Sam du regard. Puis il détourna les yeux, les lèvres serrées, se déplaçant de deux pas jusqu'à revenir sur le devant du siège.

- Compte tenu de ce que nous sommes, nous ne tirons aucune fierté d'avoir ainsi brusqué vos semblables, confessa-t-il. Mais nous l'avons fait. Sciemment. Pensant ainsi assurer notre survie. Ce qui, au final… n'aura servi à rien.

Il se tut. Et, lentement, comme écrasé de fatigue, il se laissa tomber sur le fauteuil, s'y asseyant lourdement dans un long soupir, son frère étendu derrière lui. Sam le regarda un long moment, partagé entre colère et pitié, mais tout ce qu'il perçut chez lui fut le désarroi et l'impuissance, la peur de disparaître, et de perdre ceux qu'il aimait. Sentiments tellement humains qu'il avait lui-même si souvent éprouvés. Il s'en voulut de ressentir cette empathie pour Costume Blanc mais, qu'il le voulût ou non, cet amour que, tous dieux qu'ils étaient, les trois frères nourrissaient les uns pour les autres, le touchait. Sam serra les poings, crispa les mâchoires, et d'un pas nerveux il avança jusqu'à la lisière du cercle pour en effacer tout un morceau du bout du pied.

- La porte devant laquelle on est passé tout à l'heure, expliqua Sam en réponse au regard interrogateur de la divinité. C'est l'infirmerie. Si tu veux y amener ton frère le temps qu'il soit guéri, vas-y. Ensuite vous dégagez.

Himéros le visa longuement d'un air circonspect. Sans se relever, il réagit :

- Es-tu bien sûr de toi ? Ton frère n'a…

- Je m'occupe de mon frère, coupa sèchement le cadet des Winchester. Occupe-toi du tien.

Sam, alors, tourna les talons, laissant les Érotes libres de leurs mouvements et de la décision qu'ils voudraient prendre. Il quitta le donjon, sortant de la pièce en ligne droite, ne pensant déjà plus qu'à Dean qu'il allait devoir affronter… sans s'apercevoir que, caché dans l'ombre des lourdes étagères articulées qui barricadaient la cellule, son aîné, le regard meurtrier, était là, aussi silencieux qu'invisible, et qu'il avait tout suivi.

Alors que Sam pensa s'être lancé à la recherche de Dean, c'est celui-ci qui le rattrapa, au beau milieu de la salle de contrôle. Le cadet entendit un bruit de pas empressés derrière lui et, craignant un instant voir surgir Himéros, il se retourna prestement pour voir débouler son frère, le regard noir et les poings fermés, visiblement prêt à en découdre.

- C'est moi que tu cherches ? cracha Dean en s'approchant dangereusement. Tu voulais t'occuper de mon cas, c'est bien ce que t'as dit à ton nouveau pote ? Ok, vas-y, je suis là.

Il s'arrêta à moins de deux mètres de son cadet qui, interloqué, mit un instant à saisir.

- Tu... T'as entendu ? bredouilla-t-il.

- J'étais là, grogna l'autre d'un regard incendiaire. Sauf que t'étais sûrement trop occupé à faire ami-ami pour le voir ! Putain, qu'est-ce que t'as dans la tête, bon dieu... Tu l'as libéré ?!

Sam balbutia encore une seconde puis se ressaisit.

- Il se serait libéré lui-même, ou son frère l'aurait fait, c'est pas le plus important ! riposta-t-il avec conviction. Si t'étais là t'as entendu ce qu'il a dit sur cette force qui...

- J'en n'ai rien à faire ! hurla Dean à l'en faire sursauter. Tu piges ?! Qu'ils se bouffent entre eux, et bon débarras ! D'abord t'aides ces enflures, ensuite tu les libères, et après, quoi ? Tu vas leur préparer une chambre ?!

- Dean, essaya de calmer Sam, qui l'avait rarement vu à ce point hors de lui. Est-ce que tu...

- Je veux plus les voir ici ! reprit de plus belle l'ainé de la fratrie. Tu comprends, ça ?! Je veux plus rien avoir affaire avec ces fils de pute, je veux même oublier qu'ils ont croisé ma route, et si t'avais deux sous de jugeote tu penserais même pas à leur offrir l'asile !

- Ils vont partir, jura Sam qui ne savait ni que faire ni que dire pour apaiser la fureur de son frère. Dès qu'il sera remis, ils...

- Ouais, ça c'est ce qu'ils te font gober ! Donne-moi un seul exemple d'une proie qui sort de son refuge sans qu'on la traine dehors, toi ! Hum ?

Sam fut bien en peine de répondre. Livide, il dut admettre bien malgré lui que si le bunker constituait un abri sûr pour les Érotes, ils n'avaient pas de raison logique de le quitter. Au contraire, si Himéros avait dit vrai, le dernier des trois dieux ne pouvait que chercher à rejoindre ses frères, au risque peut-être d'attirer derrière lui cette entité qui les pourchassait.

- T'en as fait une belle, accabla Dean, tu peux être fier de toi. Mais pas question de les garder ici une seconde de plus que le temps qu'il me faudra pour trouver comment les mettre dehors, est-ce que tu m'as bien compris ? Lance le chrono, Sam, parce que je peux te jurer que je m'arrêterai pas tant qu'ils auront pas débarrassé le plancher.

Sam essaya de raisonner son frère, mais tous ses efforts furent totalement vains. Il tendit la main vers lui en un geste d'apaisement, tentant ainsi de lui faire prendre conscience qu'il ne voulait pas se quereller avec lui, qu'ils devaient faire front commun en dépit de leurs divergences de vue, mais Dean refusa net toute désescalade. Au bras de son cadet qui s'allongea dans sa direction, il dressa violemment le sien pour le repousser, et face à la stupéfaction de Sam qui resta coi, désemparé par cette colère aveugle, il lui décocha un regard terrible, débordant de ressentiment et de dégoût, avant de le planter là avec mépris et de retourner vers le donjon.

- Où est-ce que tu vas ? s'effraya Sam. Attends… Dean !