05/09/2023

Bonjouuur ! J'ai réussi à écrire un chapitre, alors je poste celui-ci ! J'espère qu'il vous plaira bisouuus !

Eanthy

CW : Alcool, médicaments


C'était peut-être une situation anodine pour n'importe qui, mais pour Asuna, c'était un casse-tête. Avait-elle relâché le niveau naturel de son Alter pendant la soirée pour être frappée par la porte pendant qu'elle faisait un poirier ? Était-ce à cause de l'alcool ou de l'anxiolytique, ou du mélange des deux ? Était-ce un évènement si probable que son Alter bridé n'avait rien pu faire pour elle, comme avec Midoriya le matin-même ? Ou avait-elle souhaité malgré elle que quelqu'un mette fin au supplice que Mina lui avait imposé ?

Pourquoi les imprévus s'acharnaient-ils sur elle, en ce moment ?

Ensuite, elle avait utilisé son Alter sur le verre, pour qu'il retombe par terre avec le liquide dedans. Se repassant la trajectoire du verre dans la tête, et à l'affût des fourmillements de son Alter sur sa peau, Asuna estima que ce n'était pas un évènement trop improbable et donc coûteux en énergie. Elle n'aurait normalement pas à payer l'utilisation de son Alter, pourtant, face aux personnes qui la dévisageaient dans l'encadrure de la porte, Asuna ne put s'empêcher de se demander si elle n'avait pas fait une erreur de calcul.

Qu'est-ce que Kirishima, Jiro et surtout Bakugo foutaient chez elle ?

Si voir la sale gueule de Bakugo chez elle après sa journée de merde n'était pas de la malchance, elle ne savait pas ce que c'était.

Elle n'avait jamais vraiment discuté avec Kyoka Jiro, sa voisine de chambre, en dehors des présentations et de quelques échanges de politesse lorsqu'elles se croisaient. Jiro était visiblement timide, et passait le plus clair de son temps dans sa chambre à jouer de la musique. C'était une fille brune, légèrement plus petite qu'elle, avec une frange en biais derrière laquelle elle semblait vouloir se cacher.

Au bout de quelques secondes, l'air stupéfait des invités surprise s'effaça au profit d'un large sourire impressionné pour Kirishima et Jiro, et d'un air neutre pour Bakugo.

Celui-ci sembla vouloir parler, ou plutôt aboyer, mais fut coupé par Mina :

« Asuna, c'était incroyable ! s'écria-t-elle. Je t'accorde le point pour cette manche, tu n'auras pas de gage, ajouta-t-elle avec un clin d'oeil.

– Hé ben, je ne pensais pas assister à un tel spectacle en venant ici ! s'exclama Kirishima.

– Merci ? hésita Asuna, encore incertaine de la marche à suivre. Qu'est-ce que vous faites là ?

– On vient vous demander de baisser le putain de son, y'en a qui veulent dormir ! »

Bakugo s'était avancé, la colère marquant ses traits. Avisant l'heure – il était bientôt minuit – et le volume de la musique, Asuna nota mentalement la réponse à l'une de ses questions : il était probablement inévitable qu'elle reçoive des visiteurs inopportuns. Quant à savoir si Bakugo devait forcément faire partie de ces visiteurs, Asuna se souvint que celui-ci se couchait généralement avant les poules, elle avait donc globalement cherché la merde. En partie rassurée par rapport au contrôle de son Alter, Asuna reporta son attention sur la scène. Sans qu'elle ait le temps de répondre quoi que ce soit, Kirishima s'avança à son tour.

« Alors, pas vraiment en fait, on venait surtout savoir si on pouvait participer à la fête, contredit-il avec un grand sourire.

– La musique est vraiment cool », ajouta Jiro doucement.

Bakugo leva les yeux au ciel tandis que Mina se levait joyeusement et se rapprochait des nouveaux-venus d'un pas dansant.

« Avec plaisir ! Tu es d'accord Asuna ? demanda-t-elle en saisissant les mains de sa partenaire de soirée.

– Bien sûr, pas de souci. On peut baisser le son, peut-être, par contre, ajouta Asuna dans un souci évident d'arrêter de créer des situations incontrôlables.

– Mais Bakugo, tu ne vas pas aller te coucher maintenant ! s'exclama Kirishima. C'est pas tous les jours qu'on pourra faire la fête à Yuei, il faut en profiter tant qu'on n'a pas trop de travail !

– Hors de question, coupa Bakugo en se dirigeant vers la porte.

– Allez, en plus ça avait l'air marrant, vous faisiez quoi ? »

À ces mots, Bakugo se figea, semblant attendre la réponse, ce qui surprit Asuna.

« On jouait à action ou vérité, répondit Mina en se rasseyant par terre et en indiquant à Kirishima et Jiro de prendre place, tandis qu'Asuna l'imitait.

– Tu vois ? C'est marrant. Allez, viens, Bakugo ! »

Contre toute attente, celui-ci fit demi-tour et vint compléter le cercle d'adolescents assis par terre. Interloquée, Asuna se demanda quelle mouche le piquait. Était-il à ce point incapable de ne pas répondre à un défi ?

La musique toujours à fond, les verres s'enchaînaient. Le jeu continuait, et les apprentis super-héros se posaient des défis toujours plus loufoques – personne ne choisissait jamais "vérité". Tandis que Mina et Kirishima dansaient, Jiro avait contraint Bakugo à interpréter une chanson qu'il connaissait, ainsi celui-ci grogna plus qu'il ne chanta "Joyeux anniversaire", probablement la seule qui lui venait à l'esprit, ce qui fit éclater de rire Asuna.

« Action ou vérité, la tarée ? »

Asuna s'arrêta de rire sous l'insulte de Bakugo. Celui-ci semblait incapable de prononcer les noms des gens, et leur donnait à tous des surnoms rabaissants, comme il l'avait fait par le passé avec Midoriya. Cette pensée énerva Asuna. Comment Midoriya pouvait-il estimer à ce point ce type ? Cette confiance aveugle et stupide avait mis son secret en péril. C'était intolérable.

Ce n'était pas la première fois qu'il l'appelait comme ça, mais c'était la première fois qu'elle envisageait de lui répondre. L'esprit échauffé par l'alcool, Asuna rétorqua :

« Action, connard. »

Interloqués par les insultes, les autres se tournèrent vers eux. Mina s'approcha d'Asuna, comme pour la soutenir en cas de besoin, une expression orageuse sur le visage. Les yeux de Bakugo s'étrécirent.

« Viens te battre. »

Sur ces mots, Bakugo se leva et sortit de la chambre en laissant la porte ouverte, l'incitant implicitement à le rejoindre.

Sans hésiter, Asuna lui emboîta le pas. Derrière elle, des murmures lui parvinrent, ainsi que des bruits de pas, lui indiquant que les autres la suivaient. Mina la rattrapa.

« Fais attention à toi, Asuna, lui glissa-t-elle avec un sourire. Je parie sur toi. »

Asuna lui rendit son sourire. Il semblait que rien ne pouvait être contrôlé en présence de Bakugo, et surtout pas elle. À ce constat, Asuna rendit les armes. Elle renonça à réfléchir à la situation, et se concentra sur la seule chose qui remplissait son cerveau à cet instant : le devoir de péter la gueule de Bakugo, ce gros con qui la poussait éternellement dans ses retranchements. Si cet évènement n'avait pas signé le début de ses ennuis, elle aurait presque pu arrêter de regretter de l'avoir fait se casser la gueule le jour de l'examen d'entrée.

Le petit groupe se retrouva sur le terrain d'entraînement le plus proche des dortoirs. Une vingtaine de mètres les séparant, Bakugo et Asuna se faisaient face. La brune jaugea la dose d'Alter qu'elle maintenait en permanence et l'éleva légèrement. Pour le reste, elle devrait improviser en temps réel. L'alcool et la joie semblaient être retombés soudainement, tant son esprit était concentré. Mortellement sérieuse, intensément focalisée sur Bakugo, Asuna se mit en garde.

Lorsque Mina annonça le top départ, les deux adversaires s'élancèrent. Se projetant à toute vitesse à l'aide d'une explosion de son bras droit, Bakugo prépara une seconde explosion de son bras gauche, visant la tête d'Asuna. Celle-ci dévia légèrement la trajectoire de Bakugo en focalisant son Alter sur le bras qui le projetait, assez tôt pour que le changement soit suffisant d'ici à son arrivée sur elle, assez tard pour qu'il n'ait pas le temps de corriger sa position. Ainsi, elle n'eut qu'à baisser la tête pour éviter l'explosion. Elle-même n'eut pas besoin de modifier sa trajectoire et continua à courir tout droit, ce qui surprit son adversaire qui s'attendait à la voir esquiver, et lui offrit une seconde supplémentaire pour se rapprocher au corps-à-corps. Avisant la position quasi-horizontale de Bakugo dans les airs à cet instant, Asuna saisit son pied et lui appliqua une forte torsion de ses deux mains. Le corps du blond pivota sous la pression. La main qui le projetait se retrouva vers le ciel, et Bakugo s'écrasa la tête la première dans la bitume.

Asuna se replaça à une distance raisonnable, et observa son adversaire se relever. La rage déformait les traits de Bakugo. Celui-ci lui offrit un sourire quasi-démoniaque, avant de se jeter à nouveau sur elle.

Asuna combinait son analyse des différentes situations qui s'imposaient à elle à l'utilisation ponctuelle de son Alter pour s'échapper lorsque le combat ne tournait pas en sa faveur, ou pour créer des failles dans la défense ennemie. Elle n'avait pas pris un coup, mais la pression que Bakugo maintenait était intense. Il était rapide, agile, pouvait voler, et elle devait mobiliser chaque neurone de son cerveau surentraîné pour prévoir ses mouvements et ne pas se laisser submerger. Au vu de la violence de ses explosions, elle n'avait pas droit à l'erreur, car elle ne pourrait pas en encaisser beaucoup. De son côté, elle répliquait à chaque attaque, et profitait de chaque opportunité pour frapper. Bakugo aurait probablement déjà quelques bleus le lendemain sur sa tronche, en plus de sa joue éraflée par le bitume.

Pourtant, lentement mais sûrement, Asuna faiblissait. Elle était fatiguée émotionnellement et physiquement par cette journée intense et complètement hors de son contrôle, en plus d'être complètement bourrée. Son Alter était lourdement sollicité depuis le début du combat, et les attaques de Bakugo étaient de plus en plus violentes et dangereuses, l'obligeant à redoubler de prudence et à puiser toujours plus dans son pouvoir. L'explosif ne se laissait plus surprendre par son Alter comme au début du combat, comme s'il s'attendait à être déstabilisé en permanence, ce qui limitait ses opportunités pour frapper. Pour couronner le tout, les bâtiments alentours étaient trop éloignés, ce qui l'empêchait d'utiliser l'environnement à son avantage.

Après avoir évité de justesse une explosion de Bakugo au niveau de sa jambe par une roulade arrière, Asuna sentit de nouveau sa colère monter, obscurcissant son esprit. Elle ne voulait pas perdre contre ce connard, pas après cette journée où elle avait déjà tellement perdu, à cause de lui. Lorsque Bakugo l'attaqua à nouveau, Asuna planta son regard dans le sien, décidée à utiliser le reste de son Alter pour lui donner le coup final. Dans ses veines, son sang se mit à bouillir. Bakugo sembla comprendre qu'elle préparait quelque chose, car ses sourcils se relevèrent légèrement, pourtant il n'hésita pas et abattit une énorme explosion dirigée vers son plexus solaire.

L'explosion n'explosa pas. Les deux adversaires se retrouvèrent soudain enroulés dans des bandages, et furent traînés aux pieds du professeur Aizawa. Les cheveux dressés en l'air, ses yeux injectés de sang rivés sur eux et l'expression menaçante, Asuna en fut convaincue.

C'était vraiment une journée de merde.


Asuna Konoe avait dix ans. Studieusement installée à son bureau, ses affaires scolaires soigneusement disposées devant elle et un stylo en main, elle était pourtant perdue dans ses pensées, comme souvent ces derniers temps. De son autre main, elle jouait avec une pièce de monnaie – les pièces en chocolat fondaient trop vite entre ses doigts.

L'obsession d'Asuna pour son Alter n'était pas une nouveauté, elle y pensait constamment depuis qu'elle était capable d'avoir des souvenirs, et ce d'autant plus qu'on lui avait toujours fait croire qu'elle n'en avait pas. Pourtant, depuis son accident, quelque chose s'était débloqué en elle, justement comme si enfin comprendre lui avait permis d'organiser le tourbillon de pensées qu'elle avait dans son crâne.

Ainsi, Asuna passait ses journées à réfléchir et à tester son Alter, en secret. Elle était la seule capable de le comprendre, elle avait payé un prix énorme pour cela. Il était impensable pour elle de se confier à qui que ce soit, car la totalité de son entourage lui avait toujours menti. C'était à cause d'eux qu'elle avait payé ce prix. Alors, Asuna n'avait confiance en personne d'autre qu'elle-même.

Elle ne s'attardait jamais sur les ressentis qu'elle avait vis-à-vis de son entourage. Sa colère et sa douleur n'affluaient jamais à la surface de ses pensées. Elle était dans une bulle, celle de son secret. Personne ne la voyait telle qu'elle était, et pour cette raison elle ne serait jamais sur un pied d'égalité avec quiconque, alors à quoi bon entretenir des sentiments vis-à-vis des autres ?

À la place, Asuna faisait ce qu'elle savait faire de mieux : aller de l'avant. Enfin, elle pouvait donner une direction précise à ses pensées et donner du sens à sa vie. Elle ne comptait pas s'arrêter à la compréhension superficielle de ce qu'était son pouvoir. Elle devait maîtriser son Alter à la perfection, pour ne plus jamais subir ce qu'elle avait subi, et pour enfin obtenir ce qui lui était dû : tout.

Alors, elle lançait sa pièce sans relâche, attentive à son Alter.

Pile. Pile. Pile. Pile. Pile.

La sensation que son pouvoir lui procurait s'intensifiait. Elle sentait des fourmillements sur sa peau, et une douce chaleur l'envahissait.

Pile. Pile. Pile. Pile. Pile.

Au bout de dix lancers, Asuna sentit qu'elle fatiguait. Elle relâcha immédiatement la pression, et se leva de sa chaise pour s'étendre sur son lit. Il n'était pas question d'effleurer ne serait-ce que la limite de son pouvoir, et un seul lancer de plus pouvait s'avérer dangereux.

Elle avait progressé, depuis les quelques mois qui avaient suivi sa convalescence. Après son accident, elle ne dépassait pas cinq ou six pile. La difficulté de l'exercice augmentait exponentiellement avec le nombre de lancers. Aussi, Asuna ne s'autorisait pas à faire un lancer de plus quand elle se sentait fatiguée.

L'enfant s'était plongée à corps perdu dans les mathématiques ces derniers temps, et les calculs étaient simples : la probabilité d'obtenir pile dix fois d'affilée avoisinait les une chance sur soixante mille. Vingt fois, une chance sur plusieurs millions. Elle en était loin. Mais loin à quel point ?

Face à des ordres de grandeur aussi astronomiques, Asuna se sentait parfois minuscule voire impuissante. Elle ne parvenait même pas à envisager la signification de nombres aussi grands, comment pourrait-elle comprendre l'étendue de son pouvoir dans ces circonstances ? Certes, elle pouvait trouver des moyens de se le représenter : la taille d'un humain était dix mille fois celle d'un acarien, le diamètre de la Terre dix millions de fois la taille d'un humain. Pourtant, c'était toujours trop abstrait pour Asuna, qui n'avait toujours aucune idée de la façon d'envisager concrètement ce que représentait le diamètre de la Terre, ni la taille d'un acarien : elle n'avait jamais vu ni l'un ni l'autre à l'oeil nu. Elle jouait avec des nombres qui ne faisaient aucun sens pour elle, parce qu'elle était humaine, pas une divinité.

Bien évidemment, ce constat agaçait Asuna.

Et puis, ce n'était pas tout de comprendre ce que ces ordres de grandeur signifiaient, il fallait qu'elle puisse les appliquer dans la vie réelle. Asuna ne comptait pas jouer avec une pièce toute sa vie. Elle avait peur d'utiliser volontairement son pouvoir de manière ciblée, vu que qui lui était arrivé la dernière fois, mais l'enfant voulait pouvoir contrôler le monde autour d'elle, et ce n'était pas négociable.

Asuna se rendit à l'évidence : elle ne pouvait pas tout avoir tout de suite. Alors, il fallait qu'elle réfléchisse à un moyen de progresser. Aujourd'hui, elle devrait trouver un moyen de doser son Alter dans le monde réel, avec autre chose qu'une pièce.

L'enfant se leva de sa chaise, et se rendit dans la pièce commune de sa maison, constituée du salon et d'une cuisine ouverte. Ses parents vaquaient à leurs occupations. C'était le week-end, alors elle n'était pas seule chez elle. Asuna avait particulièrement hâte de passer ses journées livrée à elle-même pendant ses vacances dans quelques semaines, et d'avoir du temps pour tester son Alter. D'ici environ deux mois, ce serait la rentrée. Elle devait s'y préparer, alors il faudrait qu'elle profite le plus possible de sa solitude tant qu'elle le pourrait.

« Tu sors, ma chérie ? lui demanda sa mère, alors qu'elle avait la main sur la porte d'entrée.

– Oui, je vais faire un tour, je rentre pour le dîner, répondit Asuna en collant un sourire avenant sur son visage.

– D'accord, sois prudente, à tout à l'heure », conclut sa mère en l'embrassant.

Ses parents lui laissaient beaucoup d'indépendance, pour une fille qui s'était cassé la moitié des os du corps et littéralement foudroyer moins d'un an auparavant. Elle ne disait jamais où elle allait, ce qu'elle faisait ou avec qui. Mais il en avait toujours été ainsi, Asuna obtenait ce qu'elle voulait. Et puis, elle était douée pour renvoyer une image raisonnable et digne de confiance. Disons qu'elle mettait toutes les chances de son côté… L'enfant sourit de sa réflexion.

Une fois sortie de chez elle, Asuna se dirigea vers le parc le plus proche de chez elle. Comme c'était le weekend et qu'il y avait un grand soleil malgré l'air froid de février, l'endroit était assez peuplé. Au centre de l'espace vert, au milieu d'une clairière, des enfants jouaient dans une grande aire de jeux, et des adultes les surveillaient. Sur les petits chemins de gravier alentours, certains faisaient leur footing, d'autres se promenaient. Non loin de l'aire de jeux, un terrain de basket était occupé par une dizaine d'adolescents qui se disputaient la victoire comme si leur vie en dépendait.

Asuna s'assit sur un banc entre l'aire de jeux et le terrain de basket, un livre entre les mains pour se donner une contenance et ses lunettes de soleil sur le nez. Pour apprendre à doser son pouvoir, il fallait qu'elle choisisse prudemment sur quel élément focaliser son Alter, et quel résultat elle souhaitait obtenir.

La chance pouvait tout faire, elle l'avait expérimenté. Asuna pouvait retourner n'importe quelle situation en sa faveur, mais lorsqu'elle épuisait son Alter, il y avait un prix à payer, et elle devenait aussi malchanceuse qu'elle avait forcé sur son pouvoir. Son but était que cela n'arrive plus jamais.

Discrètement planquée derrière son livre, Asuna observa. Le ciel était voilé. Un vent léger soufflait entre les jeunes feuilles des arbres qui encerclaient les facilités du parc. Un homme d'une cinquantaine d'années allumait sa cigarette, attentif à l'enfant sur la balançoire qu'elle devinait être son fils. Une fillette grimpait sur un petit panneau d'escalade avec un enthousiasme maladroit. Sur le terrain, une adolescente s'apprêtait à effectuer un lancer risqué. Un insecte bourdonnait autour de la femme debout devant elle, qui semblait agacée et cherchait à le chasser.

Tentant de ne pas se perdre dans la multitude de détails qui assaillant ses sens, Asuna décida qu'il n'était pas encore temps de tester son pouvoir sur des humains. Pour commencer, elle choisit de se focaliser sur la cigarette de l'homme. Elle estima qu'avec un peu de chance, le vent pourrait souffler sur la braise pour qu'elle ne s'éteigne pas.

Sitôt qu'elle eut cette pensée, Asuna sentit son Alter s'éveiller en elle, et la cigarette sembla se consumer un peu. La sensation était familière bien que ténue, et elle n'y aurait probablement pas fait attention en temps normal. C'était la preuve, s'il en fallait une, que son Alter lui répondait sans qu'elle n'y réfléchisse. Asuna rangea cet élément dans un coin de sa tête. L'important pour le moment était de déterminer la quantité de pouvoir qu'elle avait utilisé, et à quel point elle se situait par rapport à sa limite.

Elle ne ressentait aucune fatigue, ce qui était bon signe. L'enfant se souvenait encore de l'épuisement qui l'avait assommée lors de son accident, un an plus tôt. Ce n'était cependant pas suffisant, elle devait pouvoir doser son pouvoir avant d'arriver à sa limite, c'était bien tout l'intérêt de l'exercice.

Asuna songea à ses lancers de pièce. Si elle devait donner une comparaison entre la sensation que l'utilisation de son pouvoir lui avait donnée à l'instant, et celle qu'elle avait en jouant à pile ou face, elle aurait dit qu'elle était équivalente à un unique lancer. Un pile.

Se redressant soudain sur son banc, Asuna sourit. Voilà ! Elle disposait déjà d'une échelle de son pouvoir, et de ce qu'elle pouvait puiser dans son Alter sans l'épuiser. Elle ne devait pas dépasser l'équivalent de dix lancers de pièce. Dix pile.

Prise d'une frénésie subite à l'idée de tester sa théorie, l'enfant se tourna vers le terrain de basket, et attendit le prochain lancer. Lorsque l'adolescent qui était en position d'attaque chercha à marquer, Asuna tendit son pouvoir vers le ballon.

N'étant pas particulièrement adepte du basket, elle savait que son regard profane n'était pas le plus à même de juger la qualité d'un lancer avant de constater son résultat, pourtant elle estima que c'était un joli tir, même sans son pouvoir. Lorsque le ballon rentra sans difficulté dans le panier, Asuna sut qu'elle s'était trompée. C'était uniquement grâce à la Chance que l'adolescent avait marqué, elle le sentait, parce que son Alter était devenu subitement plus présent. Un fourmillement courait sur chaque parcelle de sa peau, et le sang qui coulait dans ses veines semblait s'être réchauffé d'un coup.

Asuna ne céda pas à la panique. Après tout, elle connaissait cette sensation. C'était celle de quatre lancers de pièce environ. Elle n'avait dépassé aucune limite, elle ne pensait simplement pas dépenser autant de pouvoir sur ce tir. La lumière à l'extérieur semblait plus agressive, tout comme l'odeur de la cigarette s'était faite plus prégnante, mais ces symptômes étaient habituels. Elle devenait souvent hypersensible à son environnement lorsqu'elle utilisait son Alter. Doucement, l'afflux de pouvoir s'atténua.

Une nouvelle question se posait alors : puisque son Alter lui obéissait et lui offrait instantanément le moindre de ses caprices sur un plateau sans se soucier des conséquences d'une utilisation intense sur sa détentrice, comment pouvait-elle connaître à l'avance la quantité de pouvoir que lui demanderait une action ?

Asuna n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps à la question, car devant elle, l'enfant qui grimpait imprudemment sur le panneau d'escalade dérapa, et tomba.

Instinctivement, Asuna réagit. Grâce à son Alter, elle modifia la chute de la petite fille, qui atterrit miraculeusement sur ses pieds, indemne. La détentrice de l'Alter Chance n'eut pas le loisir de s'en réjouir, car elle sentit son pouvoir s'intensifier dans ses veines. Cinq pile, estima-t-elle. La difficulté des lancers étant exponentielle, c'était une augmentation significative de la quantité de son Alter qu'elle avait dû utiliser. Contre son gré.

Non pas qu'elle n'eût pas souhaité sauver la fillette, mais elle ne l'avait pas décidé, elle n'en avait pas eu le temps.

Tandis que les parents se précipitaient auprès de leur fille pour s'assurer que tout allait bien, Asuna se fit la réflexion que ce genre de problème ne lui était jamais arrivé avant. Elle n'avait jamais utilisé instinctivement son Alter de manière aussi ciblée, sinon, elle aurait eu la preuve bien plus tôt qu'elle possédait un Alter, tant c'était évident qu'elle était à l'origine du sauvetage inespéré de la fillette.

Asuna devina que la découverte de son Alter avait changé beaucoup de choses. Si son pouvoir était la Chance, alors elle pouvait l'orienter comme elle le voulait, puisque c'était à elle de décider ce qui lui était favorable ou non. Asuna jamais fait le lien entre ses désirs et son Alter avant son fameux dixième anniversaire, puisqu'elle ne savait pas qu'elle avait un Alter. Elle n'avait jamais vraiment réalisé qu'il était possible d'obtenir tout ce qu'elle souhaitait. Et après qu'elle l'ait compris, pendant sa convalescence, toute son attention était focalisée sur ses expériences avec son Alter, et n'avait plus eu d'autre désir que d'apprendre à le contrôler. Maintenant qu'elle se confrontait au monde réel, elle réalisait que son Alter était débridé, hors de contrôle. Chacun de ses souhaits serait exaucé, peu importe le prix qu'elle paierait pour cela.

Soudain, Asuna se sentit très vulnérable, alors qu'elle comprenait lentement. Une vague de froid la saisit. Il lui sembla qu'elle s'était transformée en statue de glace, tant elle n'osait plus bouger le moindre muscle.

Chacun de ses désirs, chacune de ses pensées pouvait la tuer.

Une petite voix dans sa tête lui soufflait sourdement qu'elle aurait mieux fait de ne pas chercher à découvrir son Alter.