Tout allait bien. C'était ce qu'Alec pensait. Il en était persuadé. Cela faisait une semaine depuis le dîner chez Ervyn et tout allait bien. Ellie ne cessait de le harceler de questions mais il était resté fermement muet. Il n'avait aucune envie que sa collègue et amie sache qui il fréquentait. Même si elle était une amie, il savait qu'elle pourrait divulguer facilement son amitié avec Ervyn. En fait, Ervyn était de plus en connu en ville. Notamment parce qu'il lui arrivait de jouer les musiciens pour le bar le plus fréquenté de Broadchurch et parce qu'il avait un sociabilité accessible et facile.

Alec n'avait pas vraiment conscience de cela quand il était seul avec Ervyn, mais lorsqu'il entendait des discussions entre collègues, il se rendit compte qu'Ervyn avait développé un réseau d'amitié, autre que lui. Même Ellie le connaissait grâce à Beth, qui travaillait indirectement avec lui, via les services sociaux. Cela n'aurait pas dû surprendre Alec, car Broadchurch était une petite ville et tout le monde pouvait connaître tout le monde. Pourtant, une frustration avait naquis dans son cœur et il n'avait aucune envie de savoir pourquoi. Et l'inspecteur qu'il était, ne souhaitait pas que son nom soit associé à Ervyn. Il craignait que cela soit une gêne pour lui. Au travail, tout le monde l'appelait « Shitface » quand il avait le dos tourné, il n'était pas sûr que le psychologue apprécierait d'être associé à lui.

Le vendredi, en fin d'après-midi, ils s'étaient donné rendez-vous au bord d'une falaise protégée, un endroit discret où il y avait peu de passages. Le week-end approchant, Alec avait eu peu de difficulté pour échapper au surveillance de Ellie. Elle-même avait du quitter plus tôt pour partir en week-end avec ses garçons.

Ervyn l'attendait sur un banc, observant la mer et les vagues tourmentés, tandis que le vent jouait avec ses mèches sauvages.

« Hey, salua Alec en s'installant à ses côtés.

- Salutation, inspecteur.

- Arrête avec ça. »

Son compagnon éclata de rire, se redressant pour se tourner complètement vers Alec.

« ça va le boulot ? s'enquit-il.

- On va vraiment parler de boulot ? Alors que la semaine est terminée ?

- Non, tu as raison, c'est stupide.

- Pourquoi on se voit ici et pas au bar comme d'habitude ?

- Parce que je…veux pas t'embarrasser, avoua Ervyn en se grattant la tête et évitant son regard perçant.

- Quoi ?

- En fait, je ne peux pas passer plus de temps ce soir avec toi, j'ai un rendez-vous tinder au bar dans une heure. »

Le choc traversa de part en part Alec, lui rappelant avec amertume que son ami actuel était homosexuel et célibataire, et ce n'était pas étonnant qu'il cherchait un partenaire amoureux ou sexuel. Son honnêteté envers lui était louable, il aurait pu être touché qu'il puisse le lui dire sans tabou, mais un sentiment de mal à l'aise, de chagrin et de déception tourmenta l'esprit.

« C'est ton premier date tinder ? questionna Alec en retrouvant rapidement sa voix, espérant que l'autre homme ne percevait pas son conflit intérieur.

La bouche d'Alec n'avait jamais été aussi sèche que maintenant. Voir Ervyn plutôt heureux de parler de quelqu'un d'autres, qui possiblement pourrait devenir son futur petit ami, lui faisait mal au cœur, comme s'il allait lâcher à tout moment. Ses mains tremblaient et ses poings se serrèrent pour se reprendre, ne comprenant pas du tout la réaction de son corps et de son esprit perturbé. Ervyn avait le droit d'avoir un date, il avait le droit d'avoir une vie amoureuse, il avait le droit d'avoir une autre vie en dehors d'Alec.

- Eh bien, j'espère que ça va matcher, dit-il sur un ton qui se voulait léger.

- J'espère aussi…tu peux pas savoir comme ça me soulage de t'en parler.

- Pourquoi cela ?

- Je ne savais pas si tu serais à l'aise avec ça. »

Il ne savait pas quoi dire. Il ne s'était pas rendu compte qu'il donnait une image de lui, si fermé à l'idée de parler de vie sentimentale. Et pourtant, c'était logique. Ervyn savait qu'il était asociale, qu'il avait du mal à tenir des conversations normaux et à se faire des amis, il est donc normal qu'il ait pris des pincettes pour lui en parler.

Cachant sa voix tremblotante, il tenta de rire.

« Tu as raison, je ne suis pas à l'aise avec ça…mais je serai un horrible ami si je te soutenais pas. »

A ces mots, Ervyn esquissa un sourire puis se leva, posant une main sur l'épaule d'Alec qui réprima un frisson face à son contact.

« Je te remercie, je suis ravi que tu fasses partie de mes meilleurs amis, Al'. »

Sa main retomba alors et il poursuivit.

« Il faut que j'aille me préparer, je dois être présentable, ajouta-t-il avec un clin d'œil.

- Tu ferais mieux, tu ressembles vraiment à un psychologue, habillé comme ça.

- Sérieusement, tu me critiques aussi facilement ?

- Tu m'appelles toujours « inspecteur ».

- Et je continuerai à le faire…Bon, il faut que je me dépêche, eh bien, on…s'appelle.»

Alec hocha la tête puis l'observa s'éloigner, restant ainsi sur le banc, se sentant étrangement seul, une solitude plus pesante sur ses épaules. Lorsque la silhouette d'Ervyn ne fut plus visible, il lâcha un soupir plaintif, levant ses mains devant lui, constatant avec peine, qu'elles continuaient de trembler. Il passa ses mains dans ses cheveux, essayant de se calmer, alors que son esprit était embrouillé.

Que se passait-il chez lui ? Pourquoi était-il dans un état pitoyable ? Qu'est ce qui le rendait aussi triste ? Pourquoi ressentait-il ses émotions ? Pourquoi avait-il envie de pleurer tout à coup ? Il se devait de se contrôler. Il devait être heureux pour Ervyn qu'il trouve quelqu'un avec qui il pourra partager sa vie ! Pourtant son esprit ne pouvait y croire. Il n'imaginait pas Ervyn, son Vyn, avec une autre personne. Il ne l'accepterait pas, c'était impensable.

Qu'est ce qui n'allait pas chez lui ?

Ervyn était son ami, il lui avait dit qu'il le soutiendrait dans ses relations. Tout ira pour le mieux, ils resteront amis. Tout ira bien.

Il ferma les yeux, espérant remettre ses idées en place, mais il n'y arrivait pas et il devait l'admettre.

Non, il n'allait pas bien et le bruit des vagues le rendait fou, il avait besoin de rentrer au plus vite.

.


.

Quand Daisy entra chez elle, elle ne s'attendait pas à voir son père, dans le noir, assis sur le canapé, toujours enveloppé de son sombre et long manteau, fixant le sol, les mains joints nerveusement. Son expression sur son visage l'alerta alors. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas vu ses traits tirés et tourmentés. Il avait l'air au bord des larmes et pour une raison quelconque, il se retenait. Il n'avait même pas remarqué sa présence quand elle entra dans la pièce, inquiète.

« Papa, que se passe-t-il ? souffla-t-elle en s'agenouillant à ses côtés, posant une main rassurante sur son genoux.

Son père se tourna vers elle, lentement, comme s'il traitait l'information. Ses paupières clignèrent et il ouvrit la bouche, les lèvres tremblantes.

- Daisy…tu es rentré ?

- Oui, que se passe-t-il ? Pourquoi es-tu comme ça ?

- Je…vais bien, juste…fatigué, soupira-t-il faussement.

Elle lui prit ses mains et son inquiétude augmenta quand elle vit qu'il frissonnait. Il n'était pourtant pas fiévreux, ni glacial.

- Papa, tu me fais peur, dis-moi ce qui se passe. » dit-elle durement pour le faire réagir.

Il leva ses yeux de chiot vers elle. Elle lisait de l'hésitation mais aussi de la crainte, il hésita longtemps à parler, mais il parvint tout juste à bégayer des mots incompréhensibles.

- Respire, papa. Je crains que tu ne fasses une crise d'angoisse, le guida-t-elle en lui frottant le dos.

Bon sang, cela faisait longtemps qu'il ne lui avait pas fait une crise de ce genre. Ce n'était pas très grave, mais voir son père aussi vulnérable lui brisait le cœur. Il n'avait pas encore surmonté ses plus sombres traumatismes et elle était l'une des rares personnes qui savait. Leur dernière année passée ensemble, lui avait permis de connaître son père et de découvrir que derrière le policier grincheux, dur et froid, se cachait un homme qui se battait contre ses propres démons.

- Je suis désolé, souffla-t-il après s'être calmé, je ne voulais pas que tu me vois comme ça.

- Tu sais, je t'ai déjà vu comme « ça ».

- Ça n'aurait jamais dû arriver, lâcha-t-il entre ses dents.

- Papa, explique moi. Dis-moi ce qui se passe. »

Daisy pensait pendant un instant que son père ne lui dirait jamais. Cependant, après une inspiration, il commença à parler.

« Tu te souviens de Ervyn Logan ?

- Oui, bien sûr, je lui ai passé ton numéro.

- En fait, je le côtoie depuis ce jour. »

Eh bien. Dire que Daisy était étonnée serait mentir. Elle n'était pas surprise, en fait, elle savait que son père voyait souvent Ervyn. Elle n'avait pas souhaité envahir son espace personnel, cachant sa satisfaction de voir son père entretenir une relation avec. Elle avait été très patiente et s'était bien gardée de poser des questions indiscrètes à son père, préférant attendre que ce dernier vienne à elle pour se confier.

« Je sais, dévoila-t-elle alors avec un sourire.

- Pardon ?

- Allons, papa, tu agissais comme un adolescent ! Tu crois que je te voyais pas répondre à des sms, alors que tu ne réponds jamais à des sms ! Et les soirs où tu rentrais, lorsque tu me disais que tu avais déjà mangé !

- Merde, j'étais si évident ?

- Oui, plutôt. Et donc ? Que s'est-il passé ? s'enquit-elle pour qu'il poursuive.

- Aujourd'hui…ce soir, soupira-t-il en gémissant, il a rendez-vous avec un date tinder et…je ne sais pas pourquoi…je me sens pas bien à l'idée qu'il puisse avoir…ce genre de rendez-vous. »

Pour la première fois de sa vie, Daisy resta abasourdie face à son père. En quelques secondes, la situation qu'elle pensait savoir se retourna et elle se retint de lâcher un mot grossier. En réalité, elle était persuadée que son père sortait avec Ervyn Logan et la confession de son père montrait qu'ils s'étaient contentés d'une simple amitié.

- Parce que tu l'aimes, lâcha-t-elle malgré elle.

- Quoi ?

- Bon sang, papa, ce n'est pas possible d'être aussi idiot ! Pourquoi crois-tu qu'il est venu vers toi ?

- Pour me demander son chemin !

- Es-tu vraiment stupide ? »

Elle frotta de ses deux doigts l'arrête de son nez, agacée par l'innocence et la naïveté de son paternel, elle avait l'impression d'être en face d'un adolescent plus jeune qu'elle qui découvrait les relations amoureuses. Comment diable avait-il pu sortir et se marier avec sa mère ? Non, non, ce n'était pas le bon moment de se poser ce genre questions. Jamais elle ne le saurait vraiment et elle préféra ne pas savoir pour la dignité de son père.

- Ecoute, papa, je te connais maintenant, tu es un père formidable, un flic brillant, tu es un homme remarquable mais franchement comment tu ne peux pas reconnaître que tu es amoureux de cet homme ?

- Parce que je ne suis pas…gay, protesta-t-il, je n'ai pas….je…

- On se fiche de ça, coupa-t-elle agacé, tu l'aimes non ? Tu te sens bien avec lui, non ? Et ne me dis pas non, parce que ça ne marche pas avec moi, depuis que tu le connais, je te vois…Tu es devenu plus heureux, plus détendu. Tu manges mieux, tu dors mieux. Et ça me rend heureuse…je ne t'ai jamais vu comme ça depuis…eh bien depuis si longtemps. »

Bien malgré elle, elle avait les larmes aux yeux. Son père le remarqua et il la prit dans ses bras, lui murmurant des mots réconfortants.

« Oh, ma chère petite Daiz', ça devrait pas être ton rôle, tu…tu ne devrais pas t'en faire pour moi, tu n'avais pas à me surveiller…

- Tu ne me facilites pas la tâche, rit-elle dans un sanglot.

- Je suis désolé…Tu n'étais pas obligé de jouer les cupidons pour moi.

- Tinder et les femmes, ça marchait pas…et j'ai sauté sur l'occasion pour voir si un homme te conviendrait.

- A t'entendre, on dirait que tu avais tout planifié, grinça-t-il.

- Je n'avais pas prévu qu'un homme sortant de la gare viendrait à toi, rigola-t-elle.

Il étouffa un rire tout en lui caressant les cheveux. Ils restèrent enlacés pendant longtemps, jusqu'à qu'elle se sépare de lui, effaçant ses larmes d'un revers de bras.

« Bien, que vas-tu faire ?

- Comment ça ?

- Tu vas vraiment le laisser faire ? fit-elle en croisant ses bras sévèrement.

- Que veux-tu que je fasse ? Il est en rendez-vous, il…

- Sérieusement ? Tu vas le laisser filer ? Imagine qu'il couche avec son date ?

- Daiz', je ne suis pas sûr de…

- Bon sang, tu l'aimes, c'est suffisant pour interrompre son date !

- Et si ce n'était pas réciproque ? Il…

- Papa, je t'en prie, pour une fois, tu peux laisser tomber tes questions sans réponse et laisser parler ton cœur ? Par pitié ? »

Elle ignorait si ses mots allaient le faire réagir, mais cela eut l'effet escompté, comme si soudainement, son père eut une révélation. Ses yeux autrefois vides s'illuminèrent et il reprit des couleurs. Il la saisit par les épaules et l'embrassa sur le front.

« Tu as raison, Daiz', je réfléchis trop, si je veux avoir une chance, je dois agir. Je dois mettre de côté l'inspecteur Alec Hardy.

- Je te préfère ainsi, soupira-t-elle soulagée.

Une hésitation inquiétante traversa le visage de son père et elle devina rapidement qu'il doutait encore.

- S'il ose te rejeter, je lui ferai vivre un enfer, assura-t-elle sombrement.

Son père releva un sourcils face à cette menace, mais au lieu de la rouspéter, il rit tendrement, effleurant avec tendresse ses cheveux blonds.

« Ce n'est pas ton rôle, Daiz'.

- Alors, va faire en sorte de le retrouver, va…trouver ton bonheur, papa.

- J'y compte bien. »

Et après un baiser sur son front, il se retourna, sortant précipitamment.

Prendre la voiture aurait pris plus de temps, et il n'était pas en état en fait de conduire, l'adrénaline, l'excitation et ses sentiments parcouraient son corps telle une nouvelle énergie. Il devait courir, cela lui prendrait quelques minutes. Son cœur allait tenir, il n'avait pas fait cette opération pour rien, il allait devoir l'utiliser.

Alors il courut, à travers les rues, qu'il connaissait par cœur, sous la Lune qui l'éclairait lui facilitant la tâche. Il ignora les regards des passants, il ignora leurs expressions confus, il ignora les jugements qu'ils lui lançaient. Tout ce qui comptait désormais, c'était sa destination. Ses jambes étaient plus résistants qu'il ne l'aurait cru, il aurait un peu de courbatures demain, mais il s'en fichait.

Daisy avait été son élément déclencheur. Il avait été aveugle, il avait été stupide. C'était sous ses yeux depuis le jour où il avait croisé Ervyn. Depuis ce jour, où il lui avait parlé. Il aurait du se douter que l'homme ne lui avait pas adressé la parole par hasard, il avait refusé de voir les petits flirts, il avait nié ses propres sentiments par crainte.

Il tourna la rue, haletant, respirant fortement, ses poumons brulaient, sa gorge s'assécha, sa bouche cherchant de l'air. Il tiendrait, il était un policier de formation, il était en formes, s'il ne pouvait pas courir comme ça, comment pourrait-il poursuivre un suspect ? Il pensa alors à Ellie, qui se serait moqué de lui face à sa faiblesse. Il ne l'était pas. Il ne l'était plus.

Une force nouvelle naquit alors, lorsqu'il se rappela alors des paroles de Ervyn à propos de son date.

- Oui, on a échangé pendant quelques jours et on a décidé de se voir, on a pas mal de points communs, et aujourd'hui, c'était l'occasion de se voir.

Non, il n'avait pas le droit. Après tout ce temps qu'il a passé avec lui, il n'avait pas le droit de voir quelqu'un d'autre. Ervyn. Son Vyn. Il était à lui. Il ne devait pas le laisser s'échapper. Grâce à lui, il avait retrouvé une joie de vivre qu'il n'avait plus connu depuis l'affaire Sandbrook.

Il lui restait quelques mètres avant de trouver le bar en question. Vertigineux d'avoir tant couru, il s'arrêta alors, reprenant son souffle, se courbant, ses mains sur les genoux, levant la tête vers le lieu ciblé. Puis son corps se pencha en avant, s'avança rapidement, rejoignant le bar.

Respirant fortement, crachant quasiment ses poumons, il entra dans le bar, tentant de paraître normale. Mais son esprit ne pensait qu'à une personne et il balaya les clients du regard. Comme tous les vendredis, il y avait beaucoup de mondes, heureusement pour lui. Il se fondait presque dans la foule. La plupart des gens l'ignorait, il se faufila, cherchant Ervyn, scrutant chaque visage à sa recherche. Il était forcément là ! Il avait qu'il sera ici, raison pour laquelle il n'avait pas emmené Alec ici. Les secondes avançaient et il n'apercevait pas Ervyn.

Non. Non. NON.

Aurait-il emmené son date ailleurs ? Il y avait des restaurants partout, d'autres bars, ils auraient très bien pu le décider à la dernière minute.

Des larmes commencèrent à monter malgré lui mais il était déterminé à fouiller le bar jusqu'à la fin, espérant le retrouver.

Puis, il le vit.

Dans un coin reculé du bar, à l'abri des regards, il reconnut ses cheveux blonds. Il était de dos et parlait avec un homme en chemises roses à lunettes, aussi bel homme qu'Ervyn. Alec aurait pu dire qu'ils iraient bien ensemble, mais pas aujourd'hui.

Se faufilant entre les corps des clients, il parvint à trouver un chemin jusqu'à eux. Se maudissant intérieurement pour ce qu'il allait faire, il tendit la main vers Ervyn et posa sa main sur son épaule, l'obligeant à se tourner vers lui.

Ervyn émit un cri sourd de surprise et écarquilla les yeux lorsqu'il le dévisagea.

« Al' ?

- Je dois te parler, lâcha-t-il en prenant ce ton désagréable de flic grincheux.

- Quoi mais…

- Maintenant ! coupa-t-il durement ignorant le fameux date qui paraissait totalement confus.

Visiblement son ton fit réagir Ervyn qui se leva et se tourna vers son rendez-vous, lui lançant un regard d'excuse. Agacé, Alec le prit par le bras et le tira alors de là, l'emmenant loin de l'autre homme inconnu à ses yeux. Il ignora les plaintes d'Ervyn qui tentait vainement d'obtenir une explication à tout cela. Son seul objectif désormais était de sortir d'ici.

Lorsqu'ils atteignirent la rue, Alec ne lâcha pas la main d'Ervyn qui dut le suivre péniblement pendant quelques minutes.

« Al, vas-tu me dire ce qu'il se passe ! »

L'inspecteur le dirigea dans une petite ruelle éclairée par un seul lampadaire. Personne ne les verrait, c'était une impasse qui les amenait vers une bâtiment public fermé à cet heure. Impatient et nerveux, Ervyn finit par se débattre et se détacha de lui. Alec n'eut pas le choix de le lâcher et de s'arrêter.

« Bon sang, pourquoi me dis-tu pas ce qui se passe ! » s'écria Ervyn mécontent.

Alec inspira profondément, portant ses mains à ses hanches, son anxiété revint et les doutes l'assaillirent tout à coup. Le mal était fait et il allait devoir s'expliquer. Il allait devoir se dévoiler. Il tourna plusieurs fois sur lui-même avant d'enfin fixer Ervyn qui attendait désespérément une réponse de sa part.

« Je suis désolé, lâcha-t-il, je…tu veux que je te soutienne dans cette relation…mais ce n'est pas possible.

- Quoi ? Al', qu'est-ce que tu…

- Laisse-moi finir ! l'interrompit-il sévèrement le surprenant, je refuse de te voir avec quelqu'un d'autre. Je…je ne peux pas l'accepter. Surtout si tu continues à me fréquenter. J'ai été stupide, j'ai été complètement stupide. Depuis le début. Je t'ai rejeté, sans le vouloir. J'ai voulu te rejeter. Mais je n'ai pas pu. Je suis la pire personne à Broadchurch, beaucoup te le diront. Et pourtant, tu es resté, on a continué à se fréquenter et je ne sais pas pourquoi. »

Un rire nerveux s'en échappa et sa voix tremblait mais il s'en fichait, il devait suivre son cœur. Le visage d'Ervyn était indescriptible et indéchiffrable, il ne pouvait deviner alors ce qu'il ressentait.

« Je…j'ai pris du temps à comprendre…à te comprendre, à me comprendre. Et ce soir, quand tu m'as dit que tu allais à ce date. En vérité, je n'étais pas bien…En fait, ce que je veux te dire, c'est que…je…je…eh bien…je…oh putain de merde… »

Il n'arrivait pas à dire ces mots et pourtant c'était si simple. Il serra des dents et tenta de calmer ses nerfs, c'était juste trois mots. Rien de bien compliquer. Il les avait déjà dit auparavant. Mais là c'était différent, c'était…se mettre à cœur ouvert.

Lorsqu'il leva les yeux, prêt à prononcer ses mots, Ervyn était en face de lui, à un pas de lui. Il l'observait avec une tendresse qui le toucha profondément, son sourire – si magnifique – dévoilait un amour sincère qu'Alec n'avait jamais vu chez un être humain. Sa main effleura sa joue en douceur.

« Vyn…je… bredouilla-t-il incapable de terminer.

- Ne t'en fais, je sais ce que tu voulais dire. Et ça me suffit. » souffla-t-il en approchant son visage du sien.

C'était un ton qu'il n'avait jamais utilisé avec Alec et cela l'ébranla légèrement, c'était agréable et apaisant. Il ne lui parlait pas comme un ami, non. Mais comme un…comme un amant.

Puis, lentement, des lèvres se posèrent délicatement sur les siennes. Le baiser dura quelques secondes qui parurent une éternité à Alec. Plus rien ne comptait désormais que cet instant figé dans le temps. Lorsqu'ils se séparèrent, il avait arrêté de respirer et des larmes coulaient sur ses joues, déchargé d'une tension qui l'avait gardé et l'angoisse de perdre Ervyn, de ne pas avoir eu l'occasion de lui révéler ses véritables sentiments.

Ervyn le prit affectueusement dans ses bras, lui murmurant à l'oreille.

« Respire, je suis là. Je suis avec toi. Respire, Al'. Je reste avec toi. »