Chapitre 3 : L'innocence des enfants
Ville de Selphia, Lac du Dragon, 19ème jour du Printemps…
Frey avait les yeux clos, savourant le vent sur son visage et l'eau fraiche sur ses pieds nus. Ça lui était bien égal de tremper le bas de sa robe noire alors qu'elle marchait dans le lac, s'enfonçant jusqu'aux genoux.
Tout était calme, bien loin de l'agitation électrisant la ville. En tendant l'oreille, elle pouvait entendre la clameur de la foule encourager le combattant du moment affrontant un monstre dans l'arène, sans doute un Lainy puisqu'ils étaient les monstres les plus nombreux.
Soudainement, un autre son parvint à la jeune femme. C'était lointain, comme un cri la remuant toute entière. Elle l'entendait si souvent ; et avait souvent l'impression d'être la seule. Elle avait interrogé plusieurs de ses amis, mais tous semblaient convaincus qu'elle hallucinait, ou alors que les fantômes hantant soi-disant le Manoir Obsidienne, tout là-haut sur la colline dominant le lac, s'agitaient. Cette dernière suggestion semblait avoir terrorisé Margaret et Forte.
Frey leva les yeux vers la sombre bâtisse sur la colline, toute en longueur, disparaissant très vite entre les arbres et les herbes folles. Les enfants de la ville se jetaient souvent le défi de s'approcher du manoir et de toucher son mur de briques. Frey aussi avait fait ça, avec Lest. Si son grand frère avait presque fondu en larme sitôt le portail de fer rouillé franchi, elle avait été capable de toucher le mur. Elle se rappelait avoir trouvé étrange que le manoir n'ait pas de porte et que ses fenêtres soient condamnées par des planches.
La jeune femme soupira et se détourna. Les cris s'étaient tus, mais elle savait que ce n'était que provisoire.
_ J'ai fait un vœu confié aux ailes du vent
En priant qu'il t'atteigne par delà le temps…
C'était une vieille berceuse populaire que sa mère leur chantait, à elle et Lest, lorsqu'ils étaient enfants. Personne ne savait d'où venait cette chanson, c'était comme si elle existait depuis toujours, mais Frey s'en moquait. Elle aimait cette mélodie, et qu'elle ait été composée par un dieu ou un simple barde de passage lui importait peu.
La jeune femme se détourna pour retourner sur la berge. Son regard se posa sur deux silhouettes accourant en direction du lac. Elle plissa les yeux et reconnu Kiel sans la moindre hésitation. Sa courte cape verte drapait les épaules de la personne l'accompagnant, dissimulant mal une multitude de blessures.
_ Frey !
Elle regarda les deux jeunes gens s'arrêtant devant elle, essoufflés.
_ Kiel… Quand tu m'as dis vouloir me ramener la tête d'un monstre… je n'avais pas comprit que tu voulais me ramener la tête d'une Ambroisie et le corps qui va avec encore attaché dessus !
_ Frey, je vous en prie, aidez-nous !
Frey esquissa un sourire bienveillant en direction de l'Ambroisie cramponnée au bras de Kiel. Elle était terrorisée, c'était une évidence, ses grands yeux gris tout écarquillés d'effroi.
_ Il est communément admit que la peur est le seul sentiment que partage les Hommes et les bêtes… Kiel, tu me présentes ta nouvelle amie ?
Kiel regarda la fille-monstre et raconta à Frey la façon dont il l'avait rencontrée.
_ Elle avait aussi peur de moi que moi d'elle… Je ne pouvais pas l'abandonner. Forte et la Garde des Vents l'auraient trouvée et l'aurait tuée. Je suis même sûr que c'est eux qui l'ont blessée.
_ C'est fort probable, puisque Notre Dame a envoyé ta sœur et sa fine équipe éliminer des monstres dans la Forêt du Yokmir. Je ne sais pas si tu envisages de l'adopter, cette Ambroisie, mais tu ferais mieux de t'assurer que ta sœur ne tombe pas sur elle.
Elle passa avec affection sa main sur les cheveux blonds de Kiel avant de faire de même avec la fille-monstre, ce qui sembla lui plaire et la détendre.
_ Bon, première chose à faire… On ne va pas l'appeler éternellement ''le monstre'' ou ''l'Ambroisie''. Kiel, c'est toi qui as trouvé cette jeune fille, c'est donc à toi de lui donner un nom.
_ Un nom ?
Il regarda la jeune fille à son bras et sourit.
_ Est-ce que tu as un nom ?
La jeune fille secoua la tête avec un air interrogateur.
_ Je ne sais pas… Je ne me souviens pas…
_ Alors… Une Ambroisie… Qu'est-ce que tu dirais de Amber ? Ça te plairait, de t'appeler Amber ?
Un sourire s'épanouie sur le visage de la jeune fille. Elle hocha vigoureusement sa la tête, agitant ses ailes abimées avec enthousiasme.
_ Amber ! Mon nom est Amber ! Amber ! Amber aime beaucoup son nom !
_ Oui, c'est ce qu'on dirait…
Frey haussa un sourcil en entendant Amber parler. Elle finit par sourire, mettant de côté le fait qu'un monstre doué de parole se trouvait juste devant elle, et que ce n'était pas vraiment normal. Ou alors si ? Il y avait tant de choses qu'elle ignorait sur les monstres.
_ Amber, c'est jolie… Kiel, il vaudrait mieux la ramener au château avant que la ville ne quitte l'arène. Je dois avoir une vieille robe qui ne me va plus mais qui pourrait aller à notre nouvelle amie. Il va falloir soigner ses blessures, aussi.
Kiel hocha la tête et prit la main d'Amber dans la sienne en lui souriant d'un air confiant.
_ Ne t'inquiète pas, Frey est très gentille. On peut lui faire confiance. Tu veux venir ?
_ Oui ! Amber veut aller avec Kiel et Frey !
Frey esquissa un sourire amusé avant de se mettre en marche, suivie par les deux jeunes gens. Leur naïveté avait quelque chose de rafraichissant. Là où la plupart des gens aurait tergiversé pendant des heures, ils avaient immédiatement décidé de se faire mutuellement confiance, puis de l'inclure elle-même dans leur secret.
_ Kiel, tu as conscience que si Amber vient à être découverte, tu risques la peine de mort ?
_ Oui… Je sais que c'est la loi du royaume. Aider un monstre, le cacher, le protéger, de quelque façon que ce soit, sans autorisation du Grand Roi en personne est illégal.
_ Et tu m'as quand même entrainée là-dedans… Quel ami dévoué.
Kiel se figea, réalisant qu'il faisait courir des risques énormes à son amie. Frey se retourna et lui lança un sourire joyeux.
_ Ne fait pas cette tête, j'aide des monstres depuis mon plus jeune âge. Si tu savais le nombre de Gobelins qui entrent dans cette ville par les égouts et que je fais sortir ! Sans parler des Esprits qui s'échappent du Manoir Obsidienne…
Kiel hocha la tête, rassuré, et s'empressa de suivre la jeune femme dans les rues désertes de la ville.
_oOo_
Forêt du Yokmir…
Forte frappa de son poing le tronc noueux d'un vieux chêne. Autour d'elle, les membres de la Garde des Vents revenaient les uns après les autres, bredouilles.
_ Vous avez trouvés Kiel ?
Léandre secoua son épaisse crinière brune, navré.
_ Non, aucune trace de lui. J'ai flairé sa piste pendant un moment, mais je l'ai perdu au niveau de la rivière. Il a probablement marché dans l'eau pour dissimuler son odeur. C'est ce que je lui ai dit de faire si jamais il était poursuivit et qu'il voulait semer ses ennemis.
_ Et toi, Tully ?
_ Je suis arrivé au même constat que Léandre. Les traces de son passage sont visibles jusqu'à la rivière, puis plus rien. Plus d'herbes piétinées, plus de branches cassées.
Forte soupira, désemparée. Son dernier espoir de retrouver son petit frère adoré reposait sur Oural et Mistral.
Les mages jumeaux étaient assis à même le sol, face à face en se tenant les mains, psalmodiant en harmonie.
Mistral finit par s'arrêter et secoua sa cascade de cheveux d'or. Elle regarda Forte d'un air peiné.
_ Désolée, le vent ne me raconte rien.
Oural inclina la tête.
_ La terre non plus. Mais vois cela comme un bon signe. Nous aurions senti son sang s'il lui été arrivé quelque chose. Ton frère est vivant, c'est une certitude. Il doit être perdu quelque part. Nous allons lancer des sorts de localisation sur la forêt, et s'il y est, ma sœur et moi le trouverons.
Forte hocha lamentablement la tête. Elle se sentait inutile à rechercher son frère. Si seulement elle n'avait pas foncé bille en tête sur l'Ambroisie, elle aurait réalisé que Kiel avait disparut et aurait put lancer sans attendre les recherches.
Mistral se leva et posa une main apaisante sur son épaule.
_ Ne fais pas cette tête, Forte, nous le trouverons. Je sais à quel point nos frères peuvent être précieux, alors je chercherais Kiel avec autant d'acharnement que si c'était mon Oural qui disparaissait.
_ Merci.
_oOo_
Ville de Selphia, Palais du Dragon…
Amber regarda avec curiosité autour d'elle. Jamais elle n'avait vu un endroit aussi étrange que ce château. Tout était en marbre blanc, avec de gros tapis rouge couvrant le sol. De belles colonnes soutenaient les voutes du plafond et de larges fenêtres perçaient les murs à intervalles réguliers, illuminant chaque recoin, la lumière ricochant sur les armures et les tableaux décorant les murs.
_ Oh ! Une fleur ! Amber a faim !
La jeune fille se précipita vers une commode où trônait un vase somptueux. Elle attrapa une fleur du bouquet se trouvant dedans et mordit dans les pétales à pleines dents.
_ Bon, eh bien Kiel, tu sais déjà quoi lui donner à manger !
_ Oui, on dirait…
Amber les rejoignit avec un sourire gourmand en décortiquant une marguerite dont elle croquait les pétales comme des bonbons. Elle suivit Frey jusqu'en haut d'un imposant escalier et entra dans une vaste pièce circulaire aux larges baies vitrées. L'endroit était beau et confortable, une impressionnante bibliothèque trônant le long d'un mur. Le grand lit installé contre une fenêtre attira l'attention de l'Ambroisie qui s'empressa de se jeter dessus.
_ Trop bien…
Frey sourit, attendrie. Amber était comme une enfant, espiègle et insouciante. Elle se dirigea vers son armoire et l'ouvrit, fouillant entre les robes et les tuniques jusqu'à trouver ce qu'elle cherchait.
_ Parfait, je savais que je l'avais encore… Kiel, dis-moi, comptes-tu rester ici et te rincer l'œil pendant qu'Amber se change ?
Le jeune homme s'empourpra et s'empressa de sortir sous le rire gentiment moqueur de Frey. La jeune femme se tourna vers Amber et lui désigna un paravent dans le coin opposé de sa chambre.
_ Tu peux aller retirer tes vêtements de feuilles derrière. Appelle-moi quand ça sera fait, je m'occuperais de soigner tes blessures. L'idéal aurait été de t'emmener voir Nancy et Jones, mais avec tes aile, ils auraient comprit ce que tu es. Et je doute que leur bonté s'étende aux monstres.
Amber hocha la tête et sautilla jusqu'au paravent pendant que Frey vidait l'eau d'un broc dans une bassine de faïence et prenait des linges propres.
Lorsqu'Amber l'appela, Frey passa derrière le paravent et grimaça devant les blessures couvrant le corps de la jeune fille. De longues balafres sanglantes couraient sur ses bras et ses jambes, un hématome marbrait tout son flanc droit et ses ailes lacérées pendaient sans force dans son dos égratigné.
La jeune fille fit asseoir Amber et s'agenouilla devant elle pour nettoyer ses plaies.
_ Voilà ce que font les gens aux monstres, Amber, ne l'oublie jamais. Tu vas devoir être prudente si tu veux vivre avec nous. Personne en dehors de Kiel et moi ne devra savoir. Tu comprends ?
_ Oui… Kiel et Frey sont gentils, les autres sont gentils aussi, mais ils seront méchants s'ils savent que je suis un monstre. Amber a comprit.
Frey sourit et termina de soigner les blessures de la jeune fille avant de lui donner sa vieille robe.
_ Tiens, enfile ça, je te coifferais après. Il va falloir faire quelque chose pour dissimuler tes antennes. Et tes ailes... Je sais !
Frey alla chercher un long bandage et plia en douceur les ailes de l'Ambroisie avant d'entourer son buste avec la bande de tissu.
_ Et voilà. Je n'ai pas trop serré ?
_ Non, c'est parfait ! Comme ça personne ne verra les ailes d'Amber!
Amber parut heureuse et s'empressa d'enfiler la robe de Frey. Elle aimait la douceur du tissu, bien loin de ses habituels rêches vêtements de feuilles et de brindilles.
_oOo_
Dans le couloir, Kiel faisait les cents pas. Il sursautait dès qu'un domestique passait à proximité, mais ils se contentaient tous de le saluer. Il était connu au sein du palais, que ce soit en tant que frère du Chevalier Dragon Forte ou bien en tant qu'ami de leur princesse.
Frey finit par venir lui ouvrir la porte et il se précipita vers elle. Elle l'invita à entrer d'un geste et il pénétra dans la chambre de son amie.
Amber était méconnaissable, et pourtant il l'aurait reconnue sans difficulté. Ses cheveux verts avaient étaient coiffés et ses antennes se mêlant à ses mèches ressemblaient à des rubans sur le dessus de sa tête. Une mèche épaisse à gauche de son visage était retenue par un ruban violet. Elle portait une robe vert tendre et rose, de longues manches blanches couvrant ses bras, assorties au col de fourrure retenu par un nœud violet. Des volants blancs terminaient la robe au-dessus de ses genoux et ses pieds étaient chaussés de bottes vertes à lacets violet. Une pièce de cuir couvrait ses hanches, retenue par une attache blanche rappelant une fleur. Si Kiel n'avait jamais rencontré la Amber Ambroisie, il aurait juré avoir affaire à une humaine comme les autres, au sourire aussi éblouissant que le soleil.
_ Bien, Kiel, maintenant qu'Amber est l'une des nôtres, tu devrais lui faire visiter la ville, non ?
_ Bonne idée ! Je vais lui montrer tous mes endroits préférés ! Tu viens, Amber ?
_ Oui ! Amber veut voir des jolies choses avec Kiel ! Et des fleurs !
_ Je connais un endroit super où il y en a !
Frey les raccompagna jusqu'à la place et retint Kiel avant qu'il ne s'éloigne.
_ Au fait, tu as bien sûr prévenu ta sœur que tu étais rentré ?
_ Forte ? Non, pourquoi ?
_ Quelle insouciance… La connaissant, elle doit être en train de retourner la forêt pour te retrouver. Je vais aller la prévenir, ne t'inquiète pas.
_ Merci, Frey !
Kiel prit la main d'Amber et s'élança avec elle en riant.
_ Ils sont mignons, on dirait deux enfants encore inconscients de la réalité de notre monde…
Frey se dirigea vers la sortie de la ville et salua Arnaud gardant la porte. Il lui sourit joyeusement en réponse.
_ Soyez prudente, Altesse !
_ Ne t'inquiète pas, Arnaud, je suis plus forte que j'en ai l'air ! Je t'emprunte ton épée, merci !
Arnaud regarda la princesse s'éloigner et sourit, amusé. Il l'aimait bien, la princesse de sa ville. Elle était gentille et accessible, prenant toujours la peine de s'arrêter pour discuter avec lui, simple garde de porte. Elle avait une âme si belle, si brillante qu'il en était ébloui.
Si seulement tous les souverains pouvaient être comme elle, la paix régnerait partout dans le monde…
_oOo_
Dans l'arène de la ville, Lest regardait les combattants affronter des cohortes de Lainys. Le sable était empoissé de sang. Il comprenait pourquoi Frey détestait ce spectacle macabre. Lui-même était mal-à-l'aise. Tuer des monstres ne le dérangeait pas, mais fallait-il pour autant en faire une exhibition publique ?
Un homme d'un certain âge, grand et musclé malgré sa barbe blanche, se pencha vers Lest, un fouet accroché à sa hanche. Il s'agissait du chef des dresseurs étant chargé de la capture des monstres pour le festival du jour.
_ Votre Majesté, le Roi Lainy est prêt à être amené.
_ Merci.
Le prince de Selphia attendit que le combat se termine pour se lever et s'avancer au devant de la tribune officielle. Il écarta les bras en détestant l'attention attirée ainsi sur lui. Il aurait préféré être tranquillement installé à son bureau, plongé dans la lecture d'un de ses livres tout en sirotant le thé de Vishnal, sans doute la seule chose que son majordome sache préparer à la perfection.
Mais son devoir de prince impliquait qu'il participe à ce genre de festivités ; et son devoir de prince passait avant tout. Même avant ses propres désirs.
Surtout avant ses propres désirs.
D'une voix rendue assurée par l'habitude, il annonça la venue du Roi Lainy, capturé tout spécialement pour le festival au cœur des bois de la Route de l'Automne. Le monstre, un simple Lainy d'une taille immense fut jeté dans l'arène sous les sonneries des trompettes. Les meilleurs chevaliers du tournoi eurent l'insigne honneur de l'affronter, maculant rapidement sa belle toison blanche d'un sang grenat.
Lest resta imperturbable jusqu'à la fin de la mise à mort. Le combattant ayant donné le coup de grâce, un Nain maniant une pesante hache de guerre, reçu des mains de Lest une coquette somme d'argent et de la foule toute entière une notoriété non négligeable.
Les spectateurs se dispersèrent ensuite dans un joyeux brouhaha. Ils prolongeraient le festival dans les rues de Selphia tout le reste de la journée.
Lest se leva une fois le gros de la foule dispersé et quitta l'arène par une petite porte donnant sur un coin plus calme de la ville.
Avec un profond soupir, il pria La Dame pour que cette journée se termine sans incident.
