Chapitre 4 : Crimes et interdits

Forêt du Yokmir, 19ème jour du Printemps…

Frey avançait sans difficulté entre les arbres, ayant relevé sa robe aux genoux et la maintenant en place avec un baudrier de cuir lui permettant de ceindre dans son dos l'épée empruntée à Arnaud. Elle arrivait aux abords d'une rivière lorsqu'elle retrouva la Garde des Vents, visiblement en pleine recherche. Forte se tourna vers elle en l'entendant et ne masqua pas sa surprise.

_ Votre Altesse ?! Que faites-vous ici ? C'est dangereux !

_ Je suis armée, en cas de besoin. Et si je suis venue, c'est pour te prévenir que Kiel est rentré en ville. Il a oublié de te prévenir, et je ne crois pas que l'idée lui ait même effleuré l'esprit ! Tu connais ton petit frère, dès qu'il trouve une idée pour un nouveau sujet de recherches, plus rien ne l'arrête.

_ Kiel… Quel soulagement. Il n'était pas blessé ?

_ Pas la moindre égratignure. Un peu de sang sur ces vêtements, mais pas le sien.

_ Que La Dame soit louée... Votre Altesse, je ne sais comment vous remercier d'être venue me prévenir.

_ Ne t'inquiète pas, j'ai un frère également. Et même s'il est mon ainé, ça ne m'empêche pas de me faire du souci pour lui à la moindre occasion !

Forte s'inclina devant Frey avec reconnaissance avant de se redresser.

_ Nous avons mené à bien la mission confiée par Sa Dame. Nous nous ferons un honneur de vous escorter en ville, Votre Altesse.

_ L'honneur sera pour moi.

La Garde des Vents se déploya autour de Frey et reprit le chemin du retour.

_oOo_

Ville de Selphia…

Kiel acheva sa visite guidée de la ville en emmenant Amber dans une rue commerçante. La jeune fille s'était émerveillée de tout ce qu'il lui avait montré, mais elle rayonna lorsqu'ils arrivèrent devant le fleuriste. Sans retenir une exclamation ravie, elle se précipita sur les fleurs exposées devant la boutique.

_ Elles sont belles ! Une fleur joujou ! Et là, une cristalline verte ! Kiel a vu toutes les roses ? Même des bleues !

_ Ce sont les fleurs préférées de notre princesse, je me devais d'en proposer dans mon magasin !

Kiel et Amber tournèrent la tête alors que la fleuriste sortait de son échoppe avec un sourire espiègle.

_ Illuminata, bonjour !

La femme paraissant jeune répondit à son salut avec enthousiasme. C'était une très belle elfe à la longue chevelure auburn coiffée en une tresse tombant jusqu'à ses reins. Son sourire chaleureux faisait briller ses yeux turquoise. Elle portait de souple vêtement de cuir près du corps, composés d'un pantalon et d'un court haut manches longues noir laissant voir son nombril, sous un manteau sans manche couleur sable. Ses bras étaient protégés par des gants du même cuir blanc que ses bottes. Elle portait une gavroche rappelant le reste de sa tenue ornée d'une rose bleue, et un monocle semblant faire sa fierté. Hormis ce dernier, c'était une tenue parfaite pour le jardinage.

_ Je ne connais pas cette jeune fille, Kiel. Est-ce une amie à toi ?

_ Oui ! Illuminata, je te présente Amber, elle vient d'arriver en ville. Amber, voici Illuminata, notre fleuriste, et détective privé à ses heures. Rien n'échappe à son regard de lynx !

_ Tu me flattes, petit. N'oublie pas que je suis une elfe, je pourrais être ta grand-mère, au bas mot !

Illuminata se tourna vers Amber et l'observa.

_ Tu as l'air d'aimer mes fleurs.

_ Oui !

L'elfe l'observa avec un sourire amusé et prit une fleur de cerisette dans son étal pour la piquer dans les cheveux d'Amber.

_ Dis-moi, si tu viens d'arriver, tu as un endroit où loger ?

Kiel se mordit la lèvre, conscient qu'il n'avait pas encore réfléchit à ce problème. Il secoua la tête, ce qui fit rire Illuminata.

_ Bon, et bien considérez cela comme résolu. Amber, si tu aimes tant les fleurs, tu peux venir habiter avec moi ! Tu pourras me donner un coup de main avec la boutique, quand je serais sur une enquête. En échange, tu seras logée, nourrie et blanchie gratuitement, et je te verserais un petit salaire en fonction de ton temps de travail. Ça te va ?

Amber regarda Kiel. Le jeune homme réfléchit quelques instants. Laisser la jeune fille-monstre avec l'elfe trop curieuse pouvait mettre en danger sa couverture. D'un autre côté, il serait encore plus dangereux de la laisser vagabonder en ville, sans parler de la loger chez lui, sous le nez de Forte.

_ Je pense que c'est une bonne idée… Merci Illuminata, tu nous enlèves une sacrée épine du pied !

_ Avec plaisir ! Amber, sois la bienvenue chez toi ! Tu peux m'appeler Lumie, comme le font mes amis.

_ Lumie !

Amber sautilla, toute heureuse du tournant que prenait la situation. Elle allait pouvoir vivre entourée de fleurs, et Kiel lui promit de venir la voir tous les jours. Elle qui, le matin même, courrait pour sa vie dans la forêt avait trouvé un semblant de famille.

_oOo_

Frey laissa la Garde des Vents une fois de retour à Selphia, après avoir rendue son épée à Arnaud. Forte leur donna congé, rentrant chez elle d'un pas rapide, prête à sermonner son cher petit frère parfois trop inconscient.

Léandre s'étira avec un grognement proche de celui d'un lion et secoua son épaisse crinière.

_ Bon, on a bien mérité un peu de repos ! Ma douce Naoko m'attend à La Lanterne Rouge, je suis sûre qu'elle a déjà réchauffé notre couche. Comme il me tarde d'y être…

_ Elle l'aura surtout réchauffée avec son client précédent, ta Naoko.

_ Ne sois pas si rabat-joie, Oural. Ce n'est pas parce que personne ne t'a jamais vu avec une femme que tu dois me jalouser ma Naoko ! Mais j'y pense… Tu pourrais m'accompagner ! Je te présenterais à Ylonna, une collègue à Naoko. Je suis sûre qu'elle te plairait, elle a une de ses paires !

_ Sans façon.

Oural grimaça et passa son bras autour des épaules de sa sœur.

_ Je préfère rentrer chez nous.

_ Tu refuses toujours de m'accompagner à La Lanterne Rouge. Je vais finir par croire que tu n'aimes pas les femmes. C'est pas le cas, hein ? T'es pas ce genre d'homme, j'espère ?

_ Crétin, ça se saurait si j'étais un homme à homme, je ne suis pas tombé si bas. C'est juste que les bordels et les putains, ce n'est pas pour moi.

Léandre haussa les épaules et finit par saluer les jumeaux d'un large sourire avant de partir. Oural réalisa que Tully les avait abandonnés, sans doute lassée d'entendre Léandre vanter les mérites de chaque prostituée de la ville. Il haussa les épaules et baissa les yeux vers Mistral en souriant.

_ Tu viens, on rentre à la maison ? A moins que les prostitués de la ville ne t'intéressent. Ça doit bien exister, les putes hommes. Tu peux toujours courir après Léandre, il sera ravi de te présenter à ceux qui travaillent à La Lanterne Rouge…

_ Tu es vraiment bête.

Elle lui sourit et s'éloigna avec son frère. Le jeune homme ruminait les sous-entendus de Léandre, au grand amusement de Mistral. Ils arrivèrent rapidement chez eux, au dernier étage d'une bâtisse décrépie.

Mistral referma la porte derrière eux alors que son frère se laissait tomber sur l'unique lit de la pièce. Un très grand lit. Il retira ses bottes et soupira.

_ Insinuer que je préfère les hommes… il est tordu, Léandre !

_ Tu sais, préférer coucher avec ta propre sœur, ce n'est pas beaucoup mieux. C'est même plutôt pire !

Mistral laissa tomber son manteau sur le sol et se glissa à côté de son frère, les yeux étrangement brillants. Oural posa sa main sur sa hanche et la remonta lentement sous ses vêtements.

_ C'est peut-être criminel, mais il n'y a rien de plus délicieux…

Mistral enroula ses bras autour de son frère et l'embrassa langoureusement. Oui, c'était criminel, sale, répugnant à bien des égards, elle le savait aussi bien que lui, mais elle préférait être dans ses bras que partout ailleurs.

Il était son frère, son jumeau, sa moitié, son amour. Personne, jamais, ne devait être au courant de ce qu'ils faisaient, une fois la porte close, ou leurs têtes à tous les deux sauteraient de leurs épaules aussi sûrement que s'ils avaient été surpris à copuler avec un monstre.

_oOo_

La vie reprit son cours paisible à Selphia dès le lendemain. L'emménagement d'Amber chez Lumie ne sembla surprendre personne, et la jeune fille fut rapidement adoptée par les habitués. Il ne lui fallut qu'une journée pour devenir la meilleure amie de Xiao Pai. Quant à Lumie, elle choya Amber comme sa petite sœur et lui apprit les rudiments du métier de fleuriste. Elle lui apprit ceux du métier de détective également le 28ème jour du Printemps, jour où Arthur égara ses lunettes les plus précieuses. Toute la ville se mit à les chercher avec le Grand Prince de Norad. Il avait l'air si attristé que Frey et Lest eux-mêmes se joignirent aux recherches.

Le frère et la sœur entrèrent chez Bado, un forgeron de la ville, nain immense et musculeux aux courts cheveux anthracite. Il était connu pour son amour pour l'argent, et sa capacité certaine à vendre n'importe quoi à n'importe qui. Son dernier exploit en date : la vente d'un arrosoir hors de prix permettant d'arroser… des plantes. Aussi, s'il n'avait pas la moindre idée de l'endroit où retrouver les lunettes d'Arthur, leur proposa-t-il de leur vendre une nouvelle paire permettant de voir clair.

Une fois dehors, Frey poussa un profond soupir.

_ On ne le changera jamais, Bado… Je comprends que Forte s'énerve si souvent contre lui !

_ Oui… Je me demande tout de même ce que ces lunettes ont de si spécial pour qu'Arthur fasse tout pour les retrouver. Je veux dire, il en a des centaines de paires dans sa collection, alors pourquoi s'acharner avec une vieille paire, cassée qui plus est ?

_ Ça…

_ Ne vous est-il pas venu à l'esprit que cette paire avait une valeur sentimentale de la plus haute importance ?

Frey et Lest se retournèrent et se retrouvèrent nez à nez avec l'être le plus magnifique de tout Selphia. Des cheveux de soie, un regard expressif, des lèvres embrassables à désir, des mensurations admirables… Tout chez cette personne à la voix de velours était un appel à la perfection.

_ Meryem !

Lest se détourna en rougissant et Frey eut bien du mal à regarder autre chose que ses yeux divin d'une couleur… indescriptible. Meryem faisait cet effet à tous les habitants de la ville, même les couples les plus amoureux peinaient à rester de marbre face à son charme magnétique. Hommes et femmes se retournaient en soupirant sur son passage, conquis pas sa beauté sans nulle autre pareille.

_ Vous recherchez les lunettes de notre cher Arthur, c'est cela ? J'ai croisé Porcoline qui faisait de même. Tant de dévotion pour un simple prince bâtard…

_ Que veux-tu dire ?

_ Ceci et cela, et beaucoup d'autres choses encore.

Meryem s'éloigna de sa démarche sensuelle sur laquelle les regards des passants s'attardèrent longuement.

_ Si… magnifique…

_ Je ne connais personne d'aussi sublime…

_ Et sa voix est si délicieuse…

_ N'avez-vous jamais vu de formes plus harmonieuses chez quiconque ?

Frey haussa un sourcil devant les commentaires énamourés des habitants. Elle secoua la tête pour reprendre contenance et prit le bras de Lest pour s'éloigner avec lui.

_ Viens, Lest, allons voir du côté du lac.

_oOo_

Les lunettes d'Arthur furent finalement retrouvées dans le nid d'un oiseau construit juste au-dessus d'une entrée du palais. La vieille gérante de l'épicerie, Blossom, grand-mère au visage ridé et aux yeux bleus respirant la bonté, déclara solennellement que l'oiseau Eclat avait fait son retour. Ledit oiseau étant introuvable, l'incident se tassa. Arthur avait retrouvé ses lunettes et c'était là l'important.

Le calme revint sur la ville, seulement troublé occasionnellement par des cris lointains que Frey n'était plus la seule à entendre.

_oOo_

30ème jour du Printemps…

Lest se leva de bonne heure, comme chaque jour. Vishnal parut plus tôt que d'ordinaire pour lui amener son petit-déjeuner.

_ Bonjour, mon prince ! Comment allez-vous ? J'espère que vous avez faim, je me suis surpassé ce matin !

Lest ne fut pas surprit de découvrir un nouveau plat non identifié totalement carbonisé. Il le mangea pourtant sans se faire prier.

_ Merci, Vishnal. C'est très bon.

_ C'est vrai ? Comme je suis heureux ! Vous faire plaisir est mon unique désir, mon prince !

Lest l'observa et sourit doucement avant de se remettre à manger.

_ Quelles nouvelles, ce matin ?

_ Vous rappelez-vous de l'éclaireur dépêché la semaine dernière pour découvrir l'origine des cris qu'entend votre sœur depuis longtemps, et que nous entendons tous désormais ?

_ Oui.

_ Il n'est pas revenu, et cela commence à être inquiétant. Notre Dame songe à envoyer quelqu'un d'autre voir du côté des Ruines Englouties ce qu'il est advenu de lui.

_ J'irais.

_ Alors je vous accompagnerais, mon prince.

_ Certainement pas, c'est beaucoup trop dangereux.

_ Trop pour moi, mais pas pour vous ?

Lest grimaça doucement et soupira.

_ Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur, c'est tout. Et puis tu es fiancé, Clorica me tuerait si tu venais à disparaitre.

_ C'est… vrai. Mais je suis votre majordome ! C'est mon devoir de vous protéger !

Lest secoua la tête et termina rapidement de manger avant de se lever.

_ C'est non négociable. J'irais, et seul. N'oublie pas que je suis un mage, Vishnal. Seul, j'arriverais à me dissimuler grâce à ma magie si la situation l'exige. Je ne suis pas bien puissant, mais je devrais pouvoir y arriver malgré tout.

Vishnal referma sa main sur son bras et le serra avec force, scrutant le regard de Lest avec sérieux.

_ Ne mourrez pas, mon prince. Pardonnez mon audace de vous donner un tel ordre, mais je le fais tout de même. Ne mourrez pas.

_ Sois sans craintes, je reviendrais… Veux-tu m'aider à me préparer pour le voyage ? J'aurais besoin de vêtements plus solides que mes tuniques d'apparat.

_ Je vais préparer cela tout de suite. Si vous tenez absolument à partir seul, alors je m'assurerais que vous preniez la route en toute sécurité. Je ne vous laisserais pas sortir de cette chambre tant que je n'aurais pas vérifié chaque boucle de votre baudrier !

Lest regarda avec amusement son majordome partir précipitamment en quête d'équipement. Vishnal avait toujours prit son travail à cœur. Il comprenait que son sérieux professionnel et sa passion à accomplir ses tâches ait put séduire Clorica. A côté de ça, lui n'était qu'un petit prince oisif tout juste bon à annoncer avec un sourire de façade l'ouverture d'un festival.

Il soupira en pensant à cela. Ce n'était pas le moment de se laisser aller au sentimentalisme.

Vishnal revint avec d'épais vêtement sur le bras et les donna au prince de Selphia qui s'empressa d'aller s'habiller. Il passa une chemise noire sans manches sous une tunique blanche à bordures gris perle, également sans manches, assortie à son pantalon. Il enfila une paire de bottes montant jusqu'aux cuisses d'un solide cuir brun et laissa Vishnal fixer un plastron de cuir et une épaisse ceinture à boucle d'argent permettant d'accrocher des sacoches. Le majordome drapa sur ses épaules un épais manteau blanc richement brodé d'or. Le prince compléta le tout de gants noirs en tissu léger sans doigts montant jusqu'aux coudes.

_ Vous devriez prendre une épée, mon prince. Il y aura beaucoup de monstres sur le chemin.

Lest observa son reflet et hocha la tête.

_ C'est vrai. Je prendrais l'épée Brûlante que Bado a forgé pour mon anniversaire, l'année dernière. J'ai toujours eut une préférence pour les flammes.

_ Etes-vous vraiment sûr de vouloir y aller seul ?

_ Oui. Et je préfère partir maintenant. Pourras-tu prévenir ma sœur ? Si je lui dis moi-même, elle serait capable de me ligoter à la première colonne venue pour m'empêcher d'y aller.

_ Elle va m'étriper pour vous avoir laissé vous mettre en danger…

Lest sourit et posa sa main sur l'épaule de son majordome.

_ Un ordre est un ordre, tu ne pouvais rien faire pour me retenir ! Non ?

_ Si… Soyez prudent, mon Prince.

Lest promit d'un hochement de tête solennel et quitta sa chambre, son manteau claquant dans son sillage.

_oOo_

Frey était assise sur le parapet de son balcon lorsque Vishnal vint la prévenir du départ de Lest. Elle soupira avec lassitude avant de descendre de son perchoir.

_ Mon frère a toujours était un fonceur. Cette fois ne sera pas différente des autres… et comme d'habitude, ça sera moi, sa petite sœur, qui devrait voler à son secours ! Merci de m'avoir prévenue.

_ Vous ne m'en voulez pas de ne pas l'avoir accompagné ?

Frey rejeta sa longue chevelure dans son dos et sourit.

_ Il vaut mieux qu'il soit seul. Avec toi, il se serait soucié de ta sécurité avant la sienne et aurait commit des imprudences. Comme la fois où il s'est mit en tête d'aller explorer le nid de Cocos avec Doug. Tu te souviens dans quel état déplorable il est revenu, alors que Doug n'avait que quelques écorchures ? Lest protège toujours ses amis, à son propre détriment. C'est ce qui le rend si mignon cela dit. Mon adorable grand frère… n'en reste pas moins un imbécile ! Mais il est un mage assez puissant même s'il ne s'en rend pas compte, il s'en sortira, je lui fais confiance.

Frey attrapa une cape bleu pervenche et la drapa sur ses épaules par-dessus sa simple robe de lin d'un blanc virginal.

_ Je sors en ville, j'ai promit aux filles d'aller avec elles interroger Nancy et Jones sur les secrets de leur entente !