Chapitre 14 : Alice
Ville de Selphia, 15ème jour de l'Automne…
Ventuswill regarda la femme inclinée devant elle pour la saluer. Elle lui expliquait le problème qu'elle avait, sollicitant l'aide du Dragon Divin du vent. Elle avait beau se concentrer, Ventuswill ne parvenait pas à comprendre le problème de sa visiteuse. Elle entendait les mots comme un bourdonnement désagréable, vides de sens comme une langue étrangère. Ce n'était pas le cas, pourtant, et la dragonne aux écailles vertes le savait. C'était elle le problème, elle dont la tête était effroyablement douloureuse, au point de brouiller sa vision et de troubler son ouïe.
La femme se redressa et la regarda, du moins Ventuswill le supposait-elle, incapable de discerner autre chose qu'une forme floue. Elle devait répondre, trouver une solution au problème… mais quel était le problème ?
Elle aurait voulu chasser l'importune, se laisser tomber au sol et laisser la fraicheur du marbre rafraichir son corps lui donnant l'impression d'être d'une chaleur intolérable.
Ventuswill ressenti soudainement un craquement dans tout son être, comme une corde de harpe rompant soudainement. Elle redressa la tête, ignorant la femme. Un vide s'était creusé en elle, effroyable, terrifiant, s'ajoutant à son malaise. Tout allait mal, elle, la terre, tout…
_ C'est beaucoup trop tôt… ça n'aurait pas dû arriver maintenant… Terrable…
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Ruines Englouties…
Frey observait l'imposante tombe en plein milieu de la plus grande salle des ruines. Sa surface de pierre était érodée par le temps, permettant à peine d'y décerner des écritures anciennes. Elle reconnaissait les runes de la Terre de l'ancien langage, utilisées bien des siècles plus tôt. La jeune fille fronça les sourcils.
Ils étaient rares les gens à pouvoir comprendre ces anciennes écritures, leur étude nécessitait des décennies d'apprentissage… alors comme cela se faisait-il qu'elle parvienne à les lire aussi facilement que si elles avaient été tracées dans sa propre langue ?
_ Venti, tu ne m'as pas tout dis… si je rentre un jour, nous aurons une sérieuse petite discussion, toi et moi.
Elle s'assit sur le sol froid et humide, entreprenant de lire pour de bon ce qui était gravé sur la tombe, du moins ce qui pouvait encore l'être malgré les ravages du temps ; et quelques coups de sabots furieux qui n'avaient rien arrangé.
_ ''Rune de la terre… La terre s'est asséchée… Dragon Originel… Abnégation… Ont changé la raison… terre avec une rune différente… Qu'une solution temporaire… Nous sommes reconnaissants de ce précieux sacrifice et jurons de sauver… ci-gît le troisième Ga… yla…''
Frey caressa distraitement son menton en réfléchissant. Elle avait toujours su bien plus de choses que son frère concernant une certaine histoire de Gardiens qui aurait horrifiée Lest. Et même si l'épitaphe sur la tombe était presque effacé, elle commençait à additionner deux et deux.
_ Je doute que la façon dont Venti m'a raconté l'histoire soit aussi jolie que la réalité… sacrifice volontaire pour la protéger, mon œil ! Je m'en doutais cela dit, je ne me serais pas sacrifiée de gaieté de cœur pour un dieu, pourquoi en serait-il autrement pour les autres ?
Elle passa sa main sur un impact plus profond que les autres, là où elle pouvait presque voir Dylas s'acharner pour réduire la tombe en poussière sous ses sabots. Sa propre tombe, alors qu'il était toujours vivant, prisonnier des Ruines Englouties, à attendre désespérément qu'une lumière planteuse de roses vienne le libérer.
La jeune fille se redressa, le visage sombre.
_ Les dieux…
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Ville de Selphia, 17ème jour de l'Automne…
Lest s'était levé de bonne heure, et n'avait de toute façon pas très bien dormi. Il avait l'estomac noué et s'en sentait particulièrement bête. Il n'avait pourtant aucune raison d'être nerveux ! Enfin, si… mais non !
_ Bon sang, mais je suis vraiment un imbécile !
_ Mais non, mon prince !
Lest laissa échapper une exclamation peu virile et se retourna trop vite pour paraitre naturel.
_ Vishnal !
_ Pardon de vous avoir fait peur, j'ai frappé mais vous n'avez pas répondu…
_ Ne t'excuse pas, c'est de ma faute, je ne faisais pas attention.
Vishnal sourit et déposa sur le bureau son plateau sur lequel se trouvait le petit-déjeuner, brûlé, de Lest. Il se retourna et observa le prince avant d'incliner légèrement le buste.
_ Mon prince, je voudrais vous demander la permission de finir ma journée plus tôt. Clorica me l'a demandé pour que nous puissions diner ensemble, elle va préparer de la tarte aux pommes.
_ Ah… oui. Clorica va te préparer de la tarte, c'est ton anniversaire après tout… Ah ! Joyeux anniversaire Vishnal ! Oui, tu peux même prendre toute ta journée ! Excuse-moi, je n'ai pas réalisé hier, sinon tu n'aurais pas eut besoin de te lever ce matin pour me faire mon déjeuner !
_ Ça ne me dérange pas, j'aime cuisiner pour vous !
Lest esquissa un léger sourire et inclina la tête.
_ Bon… Mais maintenant je ne veux plus te voir travailler, profite de ta journée.
Le majordome sourit s'inclina légèrement.
_ Si c'est un ordre de mon prince, je ne peux pas le contester !
_ Oui, c'est un ordre !
Vishnal se mit à rire devait l'air faussement supérieur de Lest. Ça lui allait mal, donnant au prince si gentil une allure comique.
_ Je vais vous laisser dans ce cas. Mon prince, je vous souhaite une belle journée, et un bon appétit.
_ Merci, toi aussi… Si tu veux, propose à Clorica de prendre sa journée aussi, vous pourriez la passer ensemble, je vous excuserais auprès de M. Volkanon.
Vishnal scruta le visage du jeune prince mais se contenta d'incliner la tête. Il prit congé et Lest le regarda refermer la porte, attendant de voir la clenche se redresser pour soupirer profondément. Il leva les yeux vers le sommet de son armoire et alla récupérer ce qu'il avait rangé au sommet. Il ouvrit la boite et regarda les bottes avant de refermer le couvercle d'un geste sec. Il rangea la boite et décida de ne plus y penser, de l'abandonner là et de ne jamais, oh grand jamais, le donner…
Il le récupéra moins d'une heure plus tard pour le remonter presque aussitôt.
Le manège se répéta toute la journée, et Lest s'exaspérait de plus en plus. Il avait envie de se gifler. Pourquoi fallait-il qu'il soit aussi nerveux à l'idée d'offrir une simple paire de bottes ! Ce n'était pas la mer à boire, ça n'impliquait rien, ne signifiait pas beaucoup plus…
_ Crétin… Crétin, crétin, crétin, crétin !
Il soupira et ouvrit pour la énième fois la boite. Le soleil de fin d'après-midi jetait ses rayons dorés sur le cuir brillant. Le jeune homme releva les yeux et cilla.
_ Un Cureuil…
Le monstre ressemblait à un gros écureuil roux haut de presque quatre-vingt centimètres, avec des yeux noirs étrangement intelligents. Lest leva les mains, prêt à incanter un sort pour faire déguerpir le monstre. N'en déplaise à sa sœur, il n'aimait pas les monstres et les voyait bien plus volontiers comme des tueurs en puissance qu'en de pacifiques créatures. Oui, même le Cureuil.
Le monstre pencha sa tête ronde sur le côté et émit un son si proche d'un rire moqueur que Lest emmêla ses mots et son sort en préparation échoua. Estomaqué, il regarda le Cureuil s'emparer des bottes et filer par la fenêtre ouverte, droit vers la sortie de la ville, traversant la place à toute vitesse, manquant de faire tomber la beauté indescriptible qu'était Meryem, ce qui provoqua une marée de mains secourables pour l'aider à rester sur ses sublimes pieds.
Lest s'en moquait, il dévalait les escaliers du Palais du Dragon en courant, traversait les couloirs interminables sans ralentir. Il s'était décidé à ranger pour de bon les bottes, mais le Cureuil avait tout gâché, et il n'avait plus qu'une idée en tête : les récupérer et les offrir.
Il percuta quelqu'un arrivant en sens inverse, ce qui l'obligea à s'arrêter.
_ Ah ! Clorica ! Pardon !
La jeune fille aux longues tresses lavande le regarda d'un air absent et sourit en semblant le reconnaitre.
_ Bonjour, Votre Altesse ! Vous êtes drôlement pressé !
_ Pardon, je n'ai pas le temps !
Laissant Clorica derrière lui, Lest reparti en courant, quittant enfin l'immense palais. Il traversa la place, les rues la bordant, prit à peine le temps de demander à Arnaud s'il avait vu un Cureuil sortir de la ville et quitta Selphia pour s'enfoncer entre les arbres.
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Forêt du Yokmir…
Lest fronça les sourcils alors que le Cureuil s'arrêtait, regardant droit dans sa direction. Cette fois le jeune homme en était certain, le monstre voulait l'emmener quelque part, lui et seulement lui. Pourquoi lui ? Il bondissait devant lui et s'arrêtait lorsqu'il le distançait trop, agitant son épaisse queue rousse, l'observant de ses yeux noirs beaucoup trop intelligents pour être rassurants.
Il reprit sa route, tenant toujours la paire de bottes que Lest voulait récupérer coute que coute.
Le monstre finit par s'arrêter au bord d'une falaise abrupte et émit à nouveau ce rire moqueur en regardant Lest. Le jeune prince s'approcha avec lenteur pour ne pas l'effrayer, se sentant parfaitement ridicule puisqu'il savait ne pas avoir affaire à un monstre ordinaire. Le Cureuil disparu lorsqu'il s'élança pour le saisir, purement et simplement, comme s'il n'avait jamais été là. Lest n'avait pas prévu ça, et ce qu'il avait moins prévu encore, c'était que le bord du gouffre soit si près. Emporté par son élan, il bascula dans le vide sans pouvoir se rattraper à quoi que ce soit.
La seule chose à laquelle il songea, ce fut à ce regret lui nouant la gorge.
Il n'aurait jamais dû hésiter à offrir cette simple paire de bottes.
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Ville de Selphia…
Clorica sourit d'un air rêveur en voyant Vishnal venir vers elle, si élégant dans ses vêtements civils. Il lui tardait de devenir une majordome confirmée, puisque c'était ce qu'ils s'étaient fixés comme objectif avec Vishnal avant de se marier.
Se marier… Elle en rêvait ! Elle y pensait si souvent !
_ Vishnal !
_ Je ne t'ai pas trop fait attendre, Clorica ?
_ Du tout !
La jeune fille n'avait pas sommeil, et se sentait même particulièrement en forme. Comme à son habitude, Vishnal lui présenta son bras en une attitude particulièrement galante et elle s'empressa de le prendre.
Ils se mirent en route vers le restaurant de Porcoline où Clorica avait laissé tout ce qu'elle avait préparé pour l'anniversaire de son fiancé.
_ Ah, j'y repense seulement maintenant… J'ai croisé le prince Lest tout à l'heure, il avait l'air drôlement pressé ! Il courait en direction de la sortie de la ville… Je ne crois pas qu'il soit revenu cela dit, je n'ai pas vu de lumière à sa fenêtre.
Vishnal se figea et la regarda avec un visage dénué d'expression.
_ Quand est-il parti exactement ?
_ En fin d'après-midi je dirais… Il m'a bousculée et…
Vishnal ne l'écoutait plus. Abandonnant là la jeune fille, il parti en courant, droit vers la sortie de la ville. Et lorsque Arnaud lui confirma avoir vu Lest sortir, prenant la direction de la Forêt du Yokmir et n'en être toujours pas revenu, le majordome emprunta une épée au garde de la porte avant de reprendre sa course en direction des arbres.
S'il arrivait malheur à son prince, il ne s'en remettrait jamais.
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Forêt du Yokmir…
Lest gisait sur le dos, au pied de la falaise du haut de laquelle il était tombé. Ses yeux grands ouverts scrutaient le ciel, mais lui ne bougeait pas.
Il lui fallut un long moment pour se redresser sur son séant, désorienté.
_ Je suis vivant… et rien de cassé…
Ce miracle, il le devait au Cureuil, il en était convaincu. Il l'avait vu alors qu'il tombait, penchant sa petite tête ronde sur le côté, le fixant de ses yeux noirs intelligents et dérangeants tout à la fois. Cureuil qui le regardait d'ailleurs en cet instant même depuis le seuil d'une grotte à quelques mètres de lui, s'enfonçant dans la falaise elle-même.
_ Normalement, c'est un lapin blanc toujours en retard qu'il faut suivre dans un monde souterrain…
_ Là, c'est toi qui es en retard, petit ! Tu aurais dû comprendre et venir ici bien plus tôt.
Sous le choc, Lest en oublia de se relever, restant bêtement la bouche ouverte à regarder le Cureuil. Le monstre remua sa queue touffue et s'engouffra dans la grotte, emmenant les bottes toujours plus loin alors que le jour déclinait toujours un peu plus.
Lest secoua la tête et le suivit, n'ayant de toute façon aucun autre chemin à emprunter. Il ne pourrait pas remonter la falaise trop abrupte, et connaissait ce gouffre pour être sans issue. La grotte était composée d'une véritable succession de salles naturelles et de couloirs qui n'avaient rien d'un pays des merveilles. Par endroit, des cristaux bleu pâle diffusaient une vague lumière lui permettant de ne pas se retrouver complètement dans le noir. Il entendait aussi des monstres dans le lointain, nombreux, mais le seul groupe qu'il rencontra, des Fourmis carnivores et des Orques chasseur, prit la fuite dès que le Cureuil se montra.
_ Pourquoi tu veux que je te suive comme ça ? Tu ne pouvais pas me le demander plutôt que de voler les bottes ?
Le Cureuil laissa passer plusieurs salles vide avant de s'arrêter dans une qui ne différenciait en rien des autres, si ce n'était un caillou rond bleu outremer à la surface entièrement lisse, posé en plein milieu.
_ Je m'appelle Alice, et je suis une Terrami, tout comme toi. Je suis morte depuis longtemps maintenant, peu après avoir scellé la quatrième Gardienne dans la Forêt du Yokmir.
Lest fronça les sourcils en regardant le Cureuil, intrigué. Ce n'était pas la première fois qu'il entendait parler d'une ''Gardienne'', Dolce en était une également. Mais garder quoi ? Quant à ce ''Terrami'' qu'il était d'après elle, il en ignorait jusqu'au sens. Il se garda pourtant d'interrompre le monstre prétendant s'appeler Alice, ce qui était assez ironique en soi, et l'écouta poursuivre.
_ Elle a finit par s'enfuir, je crois qu'elle est la seule à y être arrivé, d'ailleurs. Sans doute est-ce un peu de ma faute, je n'étais pas assez forte pour jeter une malédiction aussi puissante que celle du troisième Gardien. J'ai été rappelée de la Forêt du Commencement pour remédier au problème. Le monde a besoin des Gardiens, parce que sans eux… Mais tu sais tout ça, prince de Selphia, Venti a dû t'en parler. Je devais trouver le moyen de rétablir l'équilibre qu'a brisé la quatrième Gardienne en fuyant son rôle. Je me suis alors rappelée d'une rumeur parlant des sphères runiques créées par un Terrami il y a longtemps. C'est chose étrange que j'en trouve une justement ici… Mais je ne peux pas la prendre. Vois-tu, je suis morte, et cet objet est beaucoup trop puissant pour moi, ce n'est pas une vulgaire paire de bottes.
_ Elles ne sont pas vulgaires !
Lest sentait une colère sourde enfler dans sa poitrine. Il n'aimait pas le ton du Cureuil, et encore moins qu'elle se moque du cadeau qu'il hésitait tant à offrir.
_ J'ai réfléchi tu sais, à la raison pour laquelle cette sphère est apparue, et je crois qu'à la vérité, elle est là depuis le début, cachée dans ce souterrain pour ne jamais être trouvée. Sa puissance ne doit pas tomber entre de mauvaises mains.
_ Tu ne pouvais pas me le dire, tout simplement ?
_ Et prendre le risque que tu refuses de me suivre ? Non. Je connais ceux de ton espèce, petit, vous n'êtes pas digne de confiance. Mais maintenant que tu es là… Ramasse cette sphère et suis-moi, je vais te montrer où la placer pour que son pouvoir soit libéré pour le mieux.
_ Ai-je le choix ?
_ Pas si tu veux revoir cette paire de bottes qui semble si importante pour toi.
Le jeune homme soupira mais se retrouva contraint d'obéir avec un peu l'impression d'être dans un rêve des plus étranges.
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Ruines englouties…
Frey arrosait ses plantations lorsqu'un son étrange, comme une clochette creuse oscillant rapidement un bref instant l'interrompit. Elle releva les yeux vers l'une des failles dans le mur.
_ Oh, un Runy.
Une petite créature claire avec une tête de navet l'observait avec intérêt, son corps translucide laissant passer les derniers rayons de soleil de la journée.
_ Je n'en avais jamais vu ici.
Frey tourna brièvement la tête vers Dylas, planté à l'entrée de la pièce sans toit où elle s'occupait de ses plantations.
_ Ils sont le signe que la terre est en bonne santé, à ce qu'on m'a dit, des esprits de la nature, très purs.
_ Oui, c'est ce que l'on m'a dit aussi. La manifestation des pouvoirs des dieux protégeant notre monde.
_ Je doute que les dieux aient quoi que ce soit à voir avec ça.
Dylas observa Frey avec un air interrogateur. Remettre en question les paroles des dieux n'était pas fréquent, et blasphématoire. Frey s'en moquait, il l'avait comprit depuis longtemps. Quant à lui, ce qu'il pensait des dieux le ferait passer pour le pire des hérétiques. Il reporta son attention vers le Runy, mais la petite créature avait disparu aussi soudainement qu'elle était apparue.
