Chapitre 18 : Des Hommes et des Dieux
Ville de Selphia, 20ème jour de l'Automne…
Frey toisait Ventuswill avec froideur, et le Dragon Divin ne s'était jamais senti aussi minuscule. Elle aurait voulut disparaitre pour ne plus avoir à soutenir un tel regard.
_ Je… comprends ta colère, Frey.
_ Quelle magnanimité, Ventuswill.
Ventuswill. Frey s'adressait donc à la divinité. Elle aurait dû s'en douter. La princesse de Selphia avait toujours fait la distinction entre son amie Venti qu'elle pouvait asticoter à l'envie, et la déesse pour qui elle n'avait qu'un respect limité. C'était assez déroutant, mais elle s'y était habituée avec le temps.
_ Vous m'aviez déjà parlé des Gardiens, de leur sacrifice pour vous maintenir en vie… Vous avez omit de préciser qu'ils avaient été forcés de le faire.
_ Je n'ai jamais voulu ça ! Et les Terramis m'ont toujours assurés que ceux qui étaient devenus Gardiens avaient conscience de l'importance de leur rôle et étaient prêts à l'assumer.
Frey émit un rire glacial, moqueur. Elle faisait face à la divinité sans se soucier de son rang, et Ventuswill n'était pas habituée à ça, elle qui ne recevait que courbettes et compliments de la part de ses visiteurs. C'était peut-être pour ça qu'elle aimait tant la sincérité piquante de Frey.
_ Venti, même moi qui suis ton amie, je n'aurais jamais sacrifié ma vie pour sauver la tienne. Et encore moins sauver Ventuswill. Nous n'avons pas besoin des dieux, contrairement à ce que vous aimeriez nous faire croire. Ce monde s'en sortirait très bien sans vous.
_ Nous produisons les runes qui rendent la terre fertile !
_ Il n'y en avait pas aux Ruines Englouties, à cause de la malédiction de Dylas. Il absorbait toutes celles présentes pour vous les envoyer directement, privant de ce fait la terre de runes. N'oubliez pas que je suis une Terrami, Ventuswill, je sens ce genre de chose. Pourtant j'ai réussi à faire pousser des légumes. Nous n'avons pas besoin des dieux, vous le savez mais votre égo ne supporte pas l'idée d'avoir fait votre temps.
_ Tu es dure, Frey…
_ Moi, dure ? Que je sache, ce n'est pas moi qui ai maudit Dylas, l'emprisonnant sous la forme d'un monstre cheval au cœur des Ruines Englouties pour m'assurer qu'il tiendrait son rôle d'aimant à runes jusqu'à la fin des temps. Ce n'est pas moi qui ai condamné de la même façon les autres Gardiens. Et jamais je ne ferais une telle chose. Les précédents Terramis étaient peut-être vos amis au point de sacrifier des vies, mais je ne suis pas comme ça. Il faut dire que mon cas est particulier, n'est-ce pas ?
Ventuswill grimaça. Elle aurait voulut que Frey se taise, n'en dise pas plus, mais il était vain de croire que la jeune fille se tairait avant d'avoir dit tout ce qu'elle avait à dire.
_ C'est vrai… Après tout, il y a deux Terramis à cette époque. Quelle aubaine ! Après avoir sacrifié un représentant de chaque peuple, ne manquait plus qu'un Terrami pour compléter le tableau ! Je me demande ce que dira Lest lorsqu'il apprendra qu'il est un Terrami et qu'il se doit, pour les beaux yeux d'un dragon s'accrochant à la vie au méprit de celle d'autrui, sacrifier sa propre sœur pour en faire la cinquième Gardienne.
_ Frey, ce n'est pas comme ça que…
_ Beau tableau de chasse, Ventuswill. Le premier Gardien était un homme-bête, vous me l'avez dit vous-même. La seconde était une elfe. Le troisième un humain. Et la quatrième un monstre. Monstres que vous vous êtes empressée de rejeter de la cité parce qu'ils n'ont appréciés que très moyennement le sort réservé à l'une des leurs et étaient prêts à tout révéler.
_ Tu ne comprends pas ce qui est en jeu, Frey… Et même si ça me révolte, je ne pouvais rien faire !
_ Vous ne vouliez rien faire, c'est différent.
Frey se détourna pour sortir. Elle fit quelque pas sur le tapis avant de se retourner brièvement.
_ Si jamais Lest faisait de moi la cinquième Gardienne, gardez en tête que je me serais débattue jusqu'à la fin. Je n'ai que tu mépris pour les dieux, et vous en faite parti, Ventuswill. Mais je suis heureuse de revoir Venti.
Elle sorti de la vaste salle sans rien ajouter de plus, laissant la dragonne seule dans un silence lourd d'accusations.
_oOo_
21ème jour de l'Automne…
Porcoline regarda avec un sourire resplendissant les convives rassemblés dans son restaurant. Ses amis étaient tous là, bavardant avec animation. Illuminata et Arthur levèrent leurs verres dans sa direction en souriant.
_ Bon anniversaire Porco ! Que la journée te soit belle !
_ Epouse-moi, Lumie, et ma journée sera magnifique !
_ Ça briserait le cœur de Frey.
Porcoline se mit à rire. Il regarda en direction de la princesse de Selphia, grignotant des canapés en compagnie de Lest. Elle ne quittait pas Dylas des yeux, l'observant aller et venir, les mains chargées de plateaux couvert de nourriture. C'était son baptême du feu en tant que serveur, et du moins que Porcoline pouvait voir, il était très doué. Il se déplaçait entre les invités avec aisance, sans jamais trébucher ni renverser quoi que ce soit. Sauf lorsqu'il passait à côté de Doug, où il se révélait d'une maladresse impressionnante et renversait inévitablement quelque chose sur le nain.
_ Ces deux-là se déteste.
_ Tu trouves ? Moi j'ai plutôt l'impression qu'ils s'entendent bien !
Porcoline se mit à rire, un son étrange de part son bec-de-lièvre. Il regarda Vishnal dans un coin admirer une plante en pot en marmonnant et se demandant visiblement comment lui-même pourrait entretenir celles du palais, ou encore Lin Fa regardant les dieux savent quoi de son air rêveur pendant que sa fille Xiao Pai renversait son thé sur le tapis. Il aimait cette ambiance joyeuse.
Son regard se posa alors sur une femme-renarde installée d'un air précieux sur un tabouret, le regard dédaigneux. Elle était belle, extraordinairement belle, avec sa peau cuivrée, ses longs cheveux noirs délicatement ondulés et ses yeux d'obsidienne. Sa queue et ses oreilles animales étaient recouverts de fourrure noire et brillante comme de la soie. Porcoline prit un plateau chargé de gâteaux et s'approcha d'elle, ce qui ne lui valut qu'un coup d'œil ennuyé.
_ Je suis content que tu sois venue à ma petite fête, Soraya…
_ Meryem m'a dit qu'il passerait.
_ Il ?
_ Mais aucune trace de sa présence, cette ''fête'' n'a donc aucun intérêt.
_ Tu ne veux même pas un gâteau ? Je les ai fait moi-mê…
_ Plutôt crever. Je ferais mieux de partir, ta vue me donne la nausée.
Soraya se leva, sa queue ondulant doucement dans le bas de son dos. Sans même un regard pour Porcoline, mais un très intéressé en direction du prince Lest qui se découvrait à son tour une passion pour la plante en pot de Vishnal, elle quitta le restaurant, laissant Porcoline planté un peu bêtement avec ses gâteaux.
_ Ignore-la, Porco, elle est aussi imbue d'elle-même que Meryem. Tout dans la beauté, rien dans le cœur.
Il se tourna vers Frey et esquissa un sourire un peu triste.
_ Si les dieux m'avaient fait plus beau, elle m'aurait sans doute aimé un peu…
Frey le regarda et sourit doucement. Elle passa son bras autour de celui de Porcoline et l'entraina vers leurs amis.
_ Les dieux sont des connards, mieux vaut ne rien attendre d'eux. Et tu sais Porco, moi je t'adore, nous t'adorons tous. Tu es le plus beau d'entre nous tous, à l'intérieur, et c'est le plus important. Alors retrouve vite ton grand sourire et profite de ta fête ! Et… je peux te prendre un de tes gâteaux, ils sont délicieux !
Porcoline secoua doucement la tête et retrouva son entrain habituel.
_ Epousez-moi, Frey !
_ Quelle merveilleuse idée !
Ils se mirent à rire joyeusement en cheminant entre les convives.
_oOo_
Soraya s'immobilisa dans la rue en apercevant Meryem un peu plus loin, toujours d'une beauté saisissante. Il aurait été difficile de ne pas reconnaitre une telle œuvre d'art ! Ondulant des hanches avec sensualité, la femme-renarde s'approcha de l'objet de sa convoitise. Il n'y avait que la beauté qui soit digne de son intérêt, comment ce gros tas répugnant de Porcoline pouvait-il bien s'imaginer qu'il puisse ne serait-ce qu'être digne d'un seul regard d'elle ? Elle valait mieux que ça ! Il n'y avait guère que la perfection de Meryem pour la mériter. Elle l'observa et sourit en voyant qu'elle avait réussi à capter son attention. Le sourire qu'elle reçu en retour aurait fait fondre un iceberg.
_ J'ai espéré te voir à la fête de Porcoline, tu m'avais dit que tu passerais.
_ J'ai eut un empêchement. Et puisque tu es là maintenant, je constate que je ne vais rien manqué à ne pas aller.
Par les dieux, Meryem était vraiment magnifique… Soraya en soupira avec pâmoison, ce que remarqua immanquablement l'origine de ce soupir.
_ Soraya, toi dont la beauté éclipse celle des étoiles, accepterais-tu de faire quelques pas en ma compagnie ?
_ Quelques uns ou toute une vie, c'est comme tu le voudras…
Meryem lui présenta son bras avec un sourire enjôleur, les yeux plissés. Brièvement, Soraya se demanda quelle était leur couleur, puis elle oublia son interrogation. Quelle importance, ils étaient si beaux, ces yeux bordés de longs cils… Elle aurait suivit Meryem au bout du monde.
_oOo_
23ème jour de l'Automne…
Lest se leva de bonne heure, comme chaque matin, et sursauta lorsque quelqu'un entra dans sa chambre sans frapper. Ça ne pouvait donc pas être Vishnal, qui ne le faisait que lorsque la ville était au bord de l'Apocalypse. Le jeune prince se retourna et fut surprit de trouver sa sœur derrière lui.
_ Frey ! Tu m'as fait peur !
_ Excuse-moi, grand frère, ce n'était pas mon intention. Mais j'aimerais que tu me parles du caillou bleu que tu as déposé aux Ruines Englouties.
Lest lui raconta sans hésiter tout ce qu'il savait des sphères runiques, ce qui contraria passablement sa sœur.
_ Les dieux… Voilà pourquoi je les déteste, et que je déteste encore plus leurs fidèles. Il n'y a pas pire gangrène que les religions. Regarde un peu ce qu'ils ont fait à Dylas au nom d'une divinité. Ou à Dolce et Amber, sans parler du premier Gardien. Remarque, il doit être le pire de tous s'il a sacrifié sa vie comme un bon adorateur de secte se sacrifie à son gourou sans hésiter.
_ Tu es dure, Frey…
_ Réaliste. Mais je conçois que la réalité soit parfois dure à accepter.
Lest avait presque oublié à quel point sa sœur pouvait être cassante, parfois. Et c'était agréable de la retrouver ainsi.
_ Quoi qu'il en soit, si nous trouvons d'autres sphères bleues, Ventuswill pourra se passer de Gardiens. Si nous en trouvons une pour remplacer Dolce, notre amie elfe n'aura aucune raison de reprendre ce maudit rôle.
_ Notre Dame ne lui redemandera jamais un tel sacrifice ?
Frey lui lança un regard éloquent mais ne répondit rien.
_ Tu as une piste pour la prochaine sphère, Lest ?
_ Non, pas la moindre. Je n'en avais déjà aucune pour la seconde, sans parler de la première dont j'ignorais l'existence. Mais je vais aller fouiller les livres de la bibliothèque royale, avec un peu de chance je trouverais un indice.
_ C'est possible… Tiens-moi au courant !
_ Tu sors ?
_ Je vais aller voir comment Dylas s'en sort !
Lest sourit et salua sa sœur qui croisa Vishnal en sortant, le majordome s'apprêtant à entrer. Il la regarda partir avant de se tourner vers Lest.
_ Elle m'a l'air bien pressée, votre sœur !
_ Oui… je la comprends un peu… On a toujours envie de courir vers l'élu de son cœur…
_ Je la comprends aussi…
Vishnal secoua la tête pour reprendre contenance et déposa son plateau contenant le petit-déjeuner, brûlé, de Lest. Il n'en était pas peu fier, il avait presque réussi à retirer les œufs à temps ! Il restait des bouts encore jaune !
_oOo_
Le restaurant de Porcoline était encore vide de tout client. Dylas préférait ce calme et ce silence au calme morbide et du silence pesant des Ruines Englouties. Son couteau tranchait avec précision la chair blanche du poisson sur sa planche à découper. Il avait toujours aimé pêcher, c'était une activité calme et solitaire, mais il découvrait qu'il aimait tout autant cuisiner le produit de sa pêche. Dans sa tête, il imaginait déjà le plat qu'il préparerait avec son poisson, une belle papillote chaude mêlée de sauce, qui s'ouvrirait sur un riz blanc et parfumé.
Ce qu'il imaginait aussi, c'était la personne qui goûterait à son plat.
_ Je me demande si Frey aime encore le poisson, après tout ce qu'elle a ingurgité aux ruines…
_ Bien préparé, oui.
Dylas sursauta, entaillant son doigt sur la lame de son couteau. Il se retourna et réalisa que Frey le regardait depuis l'autre côté du comptoir, le menton calé dans la paume de sa main, un sourire tranquille sur les lèvres.
_ Frey ! Que faites-vous là !? Et… Et depuis combien de temps vous êtes là ?!
_ Un certain temps, mais tu avais l'air tellement concentré en épluchant les carottes que je n'ai pas voulu te déranger.
Dylas aurait voulu disparaitre sous terre, ça faisait plus d'un quart d'heure qu'il avait épluché les carottes pour les mettre avec son poisson. Et Frey était là depuis tout ce temps !
_ N'est pas cet air effaré, Dylas, tu me regardais souvent à mon insu quand nous étions aux ruines, non ?
Il ne trouva rien à répondre, ne pouvant que lui concéder ce point. Et elle le savait puisque son sourire se fit plus amusé. Sa queue cingla l'air alors qu'il retournait à son poisson d'un air bougon.
_ Tu as vraiment un caractère de canasson… Ne cherche pas plus loin pourquoi cette malédiction t'a transformé en cheval ! Ça, ou alors c'est ton gout pour les carottes…
Dylas essaya de retenir un sourire.
_ J'étais humain, avant… Tout ce qu'il y a de plus humain ! Des oreilles normales, pas de queue…
_ Ah bon ?
Il la regarda et se sentit rougir furieusement devant son regard joyeux d'insinuation.
_ Ce n'est pas ce que je veux dire !
Frey éclata de rire. Il aurait bien voulut être capable de garder son air renfrogné devant ce rire franc, mais il en était incapable. Il sentit les commissures de ses lèvres s'étirer vers le haut en un sourire heureux.
Heureux…
Il ne se rappelait pas l'avoir été, avant que Frey n'arrive et vienne rompre sa solitude.
_ Tu me feras gouter, Dylas ?
_ Quoi donc ?
_ Ta cuisine, quelle question ! Tu pensais à autre chose ?
_ Non ! Bien sûr que non !
Dylas sentit ses joues rougir à nouveau alors que Frey recommençait à rire.
_oOo_
Arnaud soupira en regardant un groupe sortir de la ville et partir vers l'ouest. Il s'appuya contre le mur en espérant que la relève viendrait bientôt. Il était fatigué, si fatigué… Mais même si la relève venait, il devrait reprendre son poste.
Il aurait voulu rentrer chez lui, et oublier ce qu'il faisait là. Mais c'était impossible, et il devait se tenir fidèle à son poste.
_ Arnaud.
Le garde de la porte se retourna et regarda Doug approcher, l'air renfrogné, au moins autant que lui. Lui aussi devait avoir envie d'oublier ce qu'il faisait là.
_ Il y a un problème ?
_ Non. Tu pourras donner ce message au prochain passage ?
_ Si tu veux.
Il prit l'enveloppe cachetée et la fit disparaitre dans la doublure de sa tunique. Doug n'en paraissait pas plus heureux pour autant, c'était même plutôt le contraire.
_ Blossom va mieux ?
_ Elle continue de tousser. Et je sais que c'est sérieux, même si elle prétend le contraire.
_ Le médecin ne sait pas ce qu'elle a ?
_ Non, toujours pas. Mais je me rappelle qu'il y avait un vieux nain qui toussait comme ça, en crachant du sang, dans mon village. C'était… avant. Il est mort à cause de ça, sans qu'on sache comment le guérir. On avait même fait venir un elfe, alors que nos deux races ne s'apprécient guère. Même leur médecine n'a rien put faire. Je me dis que Blossom…
Arnaud aurait aimé trouver des mots pour rassurer et réconforter le jeune nain, mais c'était inutile. Il n'y avait rien à dire, ça n'aurait été que des mensonges.
_ Je sais que Blossom va mourir, comme le vieux nain… Et tu vas me trouver horrible, mais j'espère que ça sera avant… Je ne veux pas qu'elle voit… qu'elle me voit…
_ Je comprends… Et ça n'a rien d'horrible.
Arnaud adressa un sourire compatissant à Doug qui l'accepta d'un air triste. Il retourna vers Selphia, la tête un peu basse, et le garde de la porte se redressa.
_ J'ai beau savoir qu'il ne faut rien attendre de l'aide divine… ça serait chouette si Vous pouviez nous offrir un miracle, tout de même…
