Chapitre 21 : La haine de Doug

Ville de Selphia, 6ème jour de l'Hiver…

Frey faisait les cents pas dans la clinique du docteur Jones, sans même chercher à dissimuler son inquiétude. Ils avaient quittés les Ruines de Lave au plus vite sitôt le monstre étrange vaincu. Les attaques furieuses de Frey ne lui avaient laissé aucune chance, et il s'était ratatiné comme une fleur fanée, dégageant la même odeur lourde et entêtante. Frey avait trouvé entre ses pétales putréfiés une gemme bleue et l'avait ramassée pour la fourrer dans une sacoche. Hors de question d'être venue jusque là pour rien. Le groupe était ensuite reparti vers Selphia aussi vite que possible, transportant Lest toujours inconscient, perdant une importante quantité de sang.

Et à présent, Frey attendait.

La porte s'ouvrit à la volée, faisant sursauter la jeune fille. Elle tourna la tête et regarda Vishnal entrer, catastrophé.

_ Où est-il !? Comment va-t-il ?! Il est vivant ?! Oh je vous en prie, par Notre Dame, dites-moi qu'il est vivant !

Frey haussa un sourcil. Vishnal avait toujours été quelqu'un d'expressif, mais sa panique avait quelque chose de désespéré qui semblait dépasser le cadre de l'inquiétude d'un majordome pour son maitre.

_ Vishnal… Il est en train d'être recousu par le docteur Jones et Nancy. Je ne vais pas te cacher que sa blessure est grave, et qu'il a perdu énormément de sang le temps que l'on rentre. Et j'espère qu'on a au moins réussi à lui éviter une septicémie…

Le visage de Vishnal se tordit en une expression angoissée. Il se laissa tomber sur un siège, enfouissant ses doigts dans ses cheveux, les désordonnant. Frey s'accroupi en face de lui et posa une main sur son genou en souriant doucement.

_ Ça va aller, Vishnal… Mon frère est solide. Tu te rappelles la fois où il est tombé dans le lac du Dragon en plein hiver ? Il a était tellement malade qu'on a tous cru qu'il allait mourir, mais il s'en est sorti !

_ Je m'en souviens…

_ Ça je m'en doute, tu as passé des jours à son chevet pour le surveiller, il fallait envoyer M. Volkanon te déloger pour que tu acceptes de prendre un peu de repos.

Vishnal releva les yeux et esquissa un fragile sourire devant l'air espiègle de Frey.

_ Vous devez vous dire que j'en fais trop…

_ Non, ça me rassure. Je sais que quoi qu'il arrive, il y aura quelqu'un pour veiller sur mon grand frère. C'est pour ça que j'ai put rester si facilement aux Ruines Englouties lorsque Dylas a voulu troquer une vie contre une rose. Merci de t'occuper de mon imbécile de frère, Vishnal !

Il hocha la tête avec gratitude.

_oOo_

Forte inspira pour calmer les tremblements de son cœur, s'approchant du Manoir Obsidienne, la partie la plus proche de la ville, celle qui dominait le lac du Dragon du haut de la colline. Depuis que la musique de Margaret en avait apaisé l'esprit vengeur et qu'ils en avaient sorti Dolce, la porte de ce côté était réapparue comme par magie, ce qui était sans doute le cas. Ça n'empêchait pas Forte d'être terrorisée. Enfin, non, elle n'avait pas peur, et certainement pas des fantômes ! Elle était une Chevalier Dragon, à la tête de la Garde des Vents, dédiant son existence à la protection de Ventuswill. Et c'était pour ça qu'il fallait qu'elle entre dans ce manoir maudit et y dépose la sphère runique, comme le lui avait demandé Frey avant de courir à la clinique pour rester avec son frère.

Elle s'avança dans la grande salle qui avait dû accueillir tant de convives avant que le fantôme de Marionetta ne cherche à tuer tout le monde. Sans perdre de temps, Forte s'approcha de l'estrade, et plaça la sphère au centre du cercle peint presque délavé se trouvant dessus, au milieu d'autres motifs qui avaient dû être somptueux. Aussitôt, une vive lumière se répandit dans toute la salle. La jeune fille sentit un frisson glacé courir le long de son dos lorsque les Runys apparurent, émettant leur son de clochette creuse.

C'était terrifiant, les étranges petites créatures la fixaient de leurs yeux, sans ciller. Elle aurait voulut s'enfuir, échapper à ces regards semblant pouvoir lire en elle comme dans un livre, mais ses jambes refusaient de bouger. Elle se prit la tête entre les mains, refusant de céder à la peur que ses êtres suscitaient chez elle, ils ressemblaient tant à des fantômes…

Elle hurla lorsqu'un revenant apparut juste devant elle, et il lui fallut quelques secondes pour reconnaitre la fillette suivant Dolce partout, Pico.

_ Tu m'as fait peur !

_ Je vois ça. Venti va mieux.

_ Que Notre Dame soit louée ! Enfin… C'est Notre Dame qui était souffrante, alors la louer d'avoir guéri, c'est un peu étrange à dire… Je vais aller la voir.

Forte se dépêcha de sortir du Manoir, laissant Pico retourner auprès de Dolce, se demandant vaguement ce qu'il s'était passé pour qu'une enfant aussi jeune meure et se retrouve à hanter une elfe.

_oOo_

A la clinique, Nancy retira ses gants et son tablier et laissa son mari désinfecter le matériel. Elle se dirigea vers la pièce d'à côté et sourit en voyant Frey et Vishnal bondir sur leurs pieds d'un même mouvement.

_ Le prince Lest est tiré d'affaire. Nous avons nettoyé sa blessure et refermé la plaie. Nous lui avons fait une transfusion pour pallier à sa perte de sang, et tout devrait bien aller, maintenant. Il est toujours sous l'effet du chloroforme, est devrait se réveiller d'ici la fin de la matinée.

Frey soupira, la main sur sa poitrine. Elle remercia Nancy et tapota le bras d'un Vishnal muet de soulagement. Il hocha la tête avec un sourire fatigué.

_ Vishnal, tu peux veiller sur mon frère jusqu'à son réveil ?

_ Vous partez déjà ? Il sera plus heureux de voir sa précieuse sœur que son majordome…

_ J'ai quelques mots à dire à cette chère Ventuswill. Sans son égocentrisme, mon frère n'aurait pas eut à risquer sa vie. Et je ne ferais confiance à personne d'autre que toi pour le veiller. Tu es le seul à t'être précipité ici, après tout. Je ne devrais pas en avoir pour longtemps, je reviendrais juste après.

Vishnal inclina le buste et Frey sorti d'un pas rapide. Sa robe portait les stigmates du combat qu'elle avait mené, et le majordome remarqua seulement à cet instant les tâches de sang séché souillant le rose pâle comme de sinistres fleurs.

Elle était plus forte qu'il ne le pensait, la princesse de Selphia.

Passant dans la pièce d'à côté, Vishnal regarda son prince dormir, pâle mais bien vivant, sa poitrine bandée se soulevant au rythme lent de sa respiration. Plus jamais il ne voulait le voir comme ça, et il se jura qu'il ne le laisserait plus jamais partir seul en expédition.

_ Je vous protégerais mon prince, quoi qu'il arrive. A partir de maintenant, et à jamais.

_oOo_

Ventuswill se sentait nauséeuse, mais beaucoup mieux que ce qu'elle avait été ces derniers temps. Elle avait vraiment cru que sa fin été arrivée… et elle en avait été terrorisée. Frey avait raison, finalement, elle avait bien trop peur de mourir pour chercher à libérer les Gardiens la maintenant en vie.

_ Alors comme ça, vous revoilà en pleine forme. Dire que j'étais venu assister à votre trépas tant attendu.

Ventuswill releva la tête et observa Doug s'avancer vers elle, le visage fermé et le regard chargé de méprit. Il ne l'avait jamais aimée, elle le savait ; elle pouvait même sentir sa haine envers elle, suintant par tous les pores de sa peau.

_ Que t'ai-je donc fait pour que tu me haïsses autant ?

Le jeune nain parut se prendre un coup violent en plein estomac. Son visage se tordit sous l'effet de la fureur la plus incontrôlable.

_ Pourquoi ? POURQUOI !? VOUS OSEZ ME DEMANDER POURQUOI ?! MAIS QUEL GENRE DE MONSTRE ETES-VOUS !

_ Doug !

L'interpelé se retourna vivement et pinça les lèvres alors que Forte arrivait en courant. Elle le regarda d'un air consterné, sa main tremblant à quelques centimètres de la fusée de son épée.

_ Doug, je ne sais pas ce qu'il se passe, mais rien ne justifie que tu t'adresses à Notre Dame de façon aussi irrespectueuse !

_ Rien ne justifie ? Vraiment ? Et si je te disais que ta ''Notre Dame'' vénérée a assassiné tout mon clan, tu trouves toujours que rien ne justifie la façon dont je m'adresse à ta ''Notre Dame'' ?

Forte ouvrit la bouche, incapable de trouver les mots. Son regard allait de Doug à Ventuswill, rempli d'incompréhension. Elle finit par inspirer et regarda le Dragon Divin protégeant sa ville.

_ Est-ce vrai ?

_ Non ! Je ne peux pas quitter cet endroit, alors comment aurais-je put aller commettre le massacre dont Doug m'accuse.

_ Là, Ventuswill, il aurait surtout fallut dire que vous n'avez jamais massacré personne.

Ils se tournèrent tous et regardèrent Frey remonter le tapis rouge recouvrant le sol, un sourire amusé aux lèvres.

_ Cela dit, je suppose que tu as de bonnes raisons d'accuser Ventuswill, Doug. On ne s'apprécie pas vraiment, mais je te connais assez pour savoir que tu ne porterais pas d'accusations sans preuves.

_ Quelqu'un qui a survécu me l'a raconté. Moi, je n'étais pas là, j'étais parti dans un village voisin de mon clan acheter des pièces de cuir pour ma mère… Quand je suis revenu, il ne restait plus rien, comme si une tornade avait tout ravagé. Tout était détruit, et mon clan… ils étaient tous morts.

_ Cette personne t'a décrit précisément Ventuswill ?

_ Il a dit avoir vu un dragon immense, capable de contrôle le vent, avec des écailles vertes.

_ Effectivement, ça ressemble à Ventuswill. Cet homme, sais-tu où il est ?

_ Bien sûr, et vous le connaissez.

Frey fronça les sourcils. Puisqu'elle l'écoutait avec attention, Doug avait retrouvé son calme, du moins en partie.

_ Qui ?

Un sourire froid étira les lèvres du jeune nain.

_ Arnaud.

_ Je vois… Je ne remets pas votre parole en doute, mais Ventuswill dit vrai quand elle affirme ne pas pouvoir quitter cet endroit, elle en mourrait puisqu'elle ne serait plus sous l'influence du sort des Terramis la maintenant en vie. Doug, tu veux bien me laisser le temps de démêler le vrai du faux ?

_ De toute façon, vous êtes tous du côté de ce maudit reptile !

_ Tu sais bien que non, si elle est coupable du massacre de tout ton clan, alors je prendrais les mesures qui s'impose, et Lest sera de mon avis, il ne déteste rien de plus au monde que l'injustice.

_ Et si elle n'est pas coupable ?

_ Alors nous chercherons qui a usurpé son identité pour commettre un tel crime, tu en as ma parole.

Doug observa la princesse de Selphia et finit par incliner simplement la tête. Il tourna les talons et s'éloigna d'un pas raide. Frey soupira et se tourna vers Forte.

_ Est-ce que tu peux garder ce qu'il s'est passé pour toi, Forte ? Cette histoire me parait louche et j'aime autant qu'elle ne s'ébruite pas tant que je n'en saurais pas le fin mot.

La Chevalier Dragon claqua les talons sur le sol, ramenant son poing droit sur son cœur.

_ Aucun mot ne franchira mes lèvres à ce sujet, votre Altesse.

_ Merci. Tu peux disposer, maintenant.

La jeune fille blonde s'éloigna au son cliquetant de son armure, laissant Frey seule avec Ventuswill. Le Dragon Divin observa la princesse de Selphia devant elle.

_ Je t'assure que je n'ai rien fait au clan de Doug !

_ Je te crois, Venti. Mais je crois aussi Doug. J'irais voir Arnaud, mais j'ai tendance à le croire aussi. Bon, laissons ça de côté pour le moment. J'étais venue voir Ventuswill, et non mon amie Venti. Nous avons trouvé une nouvelle sphère runique, mais Lest a été gravement blessé. C'est la dernière fois que mon frère est blessé par votre faute, est-ce clair ?

Ventuswill hocha piteusement la tête, consciente que ça ne serait pas arrivé si elle avait accepté son rôle sans rechigner. Elle resta silencieuse pendant un long moment et finit pas regarder Frey avec sérieux.

_ Frey, je voudrais que tu libères Léon.

_ Le premier Gardien ? Celui qui est enfermé à Leon Karnak ?

_ Oui… malheureusement, j'ignore comment atteindre la tour.

_ Pourquoi ?

_ Il était le seul à vouloir être Gardien, mais il avait une amie qui refusait qu'il se sacrifie pour moi. Il a fait jeter un sort par le Terrami qui a fait de lui un Gardien, pour rendre cette tour inaccessible. Elle est là, mais sans être là.

_ Alors je vais devoir trouver un moyen d'entrer.

_ Tu acceptes ma requête ?

_ Non, je vais simplement aller lui parler, je ne le libérerais pas s'il ne le désire pas. Mais je suis convaincue que depuis le temps qu'il est enfermé là-bas, il a dû amèrement regretté d'avoir sacrifié son existence à une divinité. Je ne suis pas le genre de personne qui force les gens à faire ce qu'ils ne veulent pas faire.

La pique était douloureuse. Ventuswill l'encaissa en hochant la tête.

Frey regarda autour d'elle et tapota sa joue, fixant les tables de marbre apposées aux murs de la salle, leur surface immaculée gravée des lois régissant le monde.

_ Dis-moi Venti, qui les a dictées, ces lois ?

_ Ça, je l'ignore. Elles étaient là bien avant ma naissance.

_ Tu ne crois pas qu'elles sont un peu dépassées ?

_ Si elles sont là, c'est qu'il doit y avoir une raison.

_ Alors j'aimerais bien la connaitre, cette raison qui interdit aux gens de tomber amoureux.

Elle esquissa un sourire léger et quitta à son tour la salle du trône, laissant Ventuswill seule avec ses pensées.

_oOo_

Lest put quitter la clinique quelques jours après son retour à Selphia. Sa blessure était loin d'être totalement guérie, et le docteur Jones lui avait fait comprendre qu'il n'avait pas intérêt à courir battre la campagne avant un bon moment. Il devait se reposer, rester calme et éviter tous mouvements brusques ou de porter des charges trop lourdes. Il ne risquait pas de faire quoi que ce soit, coincé qu'il était entre Frey et Vishnal le surveillant chacun lorsque l'autre n'était pas là.

Au moins cette immobilité lui laissa-t-elle le temps de lire consciencieusement les livres de sa bibliothèque, toujours à la recherche d'informations sur les sphères runiques. Il restait un Gardien, et si une quatrième sphère pouvait permettre de le libérer, ce serait bien. Elle pourrait aussi servir à remplacer ce cinquième Gardien potentiel dont Ventuswill avait besoin pour continuer à vivre. Il refusait tout net de lui sacrifier qui que ce soit.

Il n'avait donc pas le choix, il devait trouver une autre sphère. Il ne savait même pas combien avait été fabriquée, exactement, ce qui rendait les recherches d'autant plus compliquées. Et même s'il trouvait quelque chose, rien n'indiquait que ça ne concernerait pas une sphère déjà découverte ! Mais il refusait de penser à ça, ou bien l'abattement aurait raison de lui.

Il passait donc ses journées dans sa chambre, avec pour seule compagnie ses vieux livres, sa sœur, et Vishnal.

Et il ne s'en plaignait pas, finalement.

_oOo_

12ème jour de l'Hiver…

Dylas lança un regard dérouté en direction de Porcoline, ce qui fit rire le cuisinier.

_ Ne me regarde pas comme ça Dylas, ce n'est pas moi qui ai inventé Noël ! Je ne fais que te parler d'une tradition merveilleuse de notre ville qui consiste à voir les garçons inviter la dame de leurs pensées pour passer une soirée romantique en amoureux.

_ Et alors ? En quoi ça me concerne ?

_ N'as-tu pas une dame de tes pensées, peut-être ?

Dylas se renfrogna et préféra se concentrer sur l'épluchage de ses légumes. Noël existait aussi à son époque, bien sûr, et la tradition aussi. Il ne s'y été jamais intéressé, n'ayant jamais eut envie d'inviter qui que ce soit. Bien souvent, il avait passé cette soirée tranquillement chez lui, avec un livre sur la pêche.

Puis il avait été maudit et fait prisonnier des Ruines Englouties et la question de savoir comment échapper à Noël ne s'était plus posée.

Mais à présent, il était de nouveau libre. Et il avait envie de changer sa routine.

Sa queue cingla l'air en bas de son dos et le son fit remuer ses oreilles.

C'était un problème, ces appendices équins. A cause d'eux, il n'était plus humain, plus tout à fait. Et si ce qu'il avait lu dans la salle du trône où se trouvait Venti, la seule fois où il y avait été, était vrai...

_ Je ne veux pas lui attirer des ennuis…

Porcoline le regarda, suivant sans peine la tournure que prenaient ses pensées. Il posa une main ferme dans le dos du jeune homme et lui sourit.

_ Tu sais Dylas, je me dis que tu as déjà suffisamment souffert comme ça pour te soucier de ces lois. Et si Ventuswill trouve quoi que ce soit à redire au fait que Frey t'intéresse, et ne le nie pas, ça se voit comme le nez au milieu de la figure, tu pourras toujours lui rappeler que si elle est encore en vie aujourd'hui, c'est grâce à toi. Elle te doit bien ça.

Dylas fronça les sourcils, se demandant quand Porcoline avait-il apprit la réalité de son rôle. Son ami se contenta de rire et retourna à ses fourneaux en chantonnant un air joyeux que Margaret avait composé pour lui. Son jingle, comme il aimait le dire au monde entier.

Dylas resta songeur. Il finit par secouer la tête. Noël n'était pas pour tout de suite, inutile de se torture l'esprit dès maintenant.