Chapitre 22 : Bonheur et malheur

Ville de Selphia, 14ème jour de l'Hiver…

Arnaud croqua dans sa poire tout en dévisageant Frey. Il prit son temps avant de se décider à répondre à sa question pourtant si simple. Qu'avait-il vu exactement le jour du massacre du clan de Doug ?

Il jeta le trognon de sa poire et essuya ses doigts maculés de jus sur le bas de sa tunique. Elle était déjà sale de toute façon, l'entrainement du jour n'avait pas été de tout repos.

_ J'étais de passage là-bas, c'était une belle journée et j'ai eut envie de me promener en montagne, pas loin d'un village de nains. Le vent s'est levé sans prévenir, et rapidement ça a été une véritable tempête. J'ai continué d'avancer pour tenter de trouver un abri, et j'ai finit par atteindre le village du clan de Doug. On y voyait presque rien tellement le vent soufflait fort. Mais je suis certain d'avoir vu un dragon vert entre les volutes.

_ Ventuswill ?

_ Un dragon vert, et du vent déchainé par une belle journée ? Difficile de ne pas faire le rapprochement.

Frey hocha lentement la tête, songeuse.

_ Et Doug ? Quand est-il arrivé ?

_ Quelques heures après le retour du calme.

_ Tu es resté tout ce temps ?

_ J'essayais de trouver des survivants.

L'air était froid, mais Arnaud savait que ce n'était pas ça qui provoquait le frisson dans son dos. Le regard de Frey le mettait mal à l'aise, elle le scrutait comme si elle cherchait à extirper les réponses à ses questions du plus profond de son âme.

_ Tu sais Arnaud, je t'aime bien, tu es quelqu'un de gentil.

_ C'est… merci ? Je vous aime bien aussi, vous n'êtes pas comme les autres personnes issues de familles royales.

Elle lui sourit et plissa les yeux. Elle lui tapota le bras et s'éloigna de quelques pas. Elle se retourna sans perdre son sourire paisible.

_ Oui, tu es vraiment gentil… Alors je me demande pourquoi tu mens.

Arnaud senti le frisson dans son dos se répandre dans tout son corps. Mais Frey s'éloignait déjà comme si de rien n'était.

_oOo_

Doug bailla derrière le comptoir de l'épicerie de Blossom, alors que la vieille dame se reposait à l'étage. L'Hiver et la chute des températures avaient aggravés sa toux, et il s'inquiétait. Et il s'ennuyait, aussi. Il n'y avait aucun client, et lorsque la cloche sur la porte d'entrée sonna, il sursauta.

Quelqu'un entra, étrange, encapuchonné, son visage rendu invisible par sa capuche le plongeant dans l'obscurité.

_ Doug.

Le jeune nain connaissait cette voix de velours, et il n'aimait pas ça. Pour que cet individu vienne le voir ainsi dissimulé, c'était que la situation commençait à bouger.

_ Qu'est-ce que tu me veux ?

L'individu tira une pochette en cuire de sa longue manche et la posa sur le comptoir.

_ Nous l'avons trouvé sur un voyageur venant par ici en dirigeable.

_ Dis plutôt que vous l'avez volé.

_ C'est surtout lui qui a volé ! L'atterrissage ne devait pas être beau à voir, après une chute d'une telle hauteur ! Enfin, l'essentiel est d'avoir récupérer ça.

Doug ouvrit la pochette et soupira.

_ Et pourquoi me l'apporter ?

_ Parce que tu vas la donner à notre chère princesse. Elle aura toujours plus confiance en toi qu'en moi. Tu n'auras qu'à lui raconter que tu as entendu dire qu'elle cherchait l'un de ces objets et que tu en as trouvé un par hasard.

_ Quelle coïncidence… Elle va trouver ça louche. Et je ne comprends pas pourquoi donner à l'ennemi un tel objet ?

_ Je sais ce que cette princesse en fera. Et ensuite, une fois que ce sera fait, nous pourrons la récupérer… et ce maudit dragon qui protège la ville ne sera plus une menace. Nous serons donc libres de nos mouvements. Et grâce à toutes les informations que toi, moi, Arnaud et les autres avons récupérer, ça sera un jeu d'enfants…

Le sourire qui se dessina sous la capuche donnant envie à Doug de s'enfuir en courant, il était aussi beau que dérangeant.

L'individu encapuchonné se pencha par-dessus le comptoir et embrassa Doug sur les lèvres, révulsant et attirant tout à la fois le pauvre nain qui parvint à reculer. Un éclat de rire fusa de sous la capuche, et l'individu se détourna, quittant l'épicerie.

Doug soupira et se laissa lourdement tomber sur le plancher, ses jambes tremblantes incapables de supporter son poids plus longtemps.

_oOo_

Il fallut tout son courage à Doug pour aller trouver Frey, la pochette en cuir et son contenu si important à la main. Elle était assise dans le restaurant de Porcoline discutant avec Dylas. Doug n'appréciait pas l'homme-cheval, antipathie réciproque. Ça n'arrangeait pas le jeune nain, il aurait préféré se retrouver seule avec la jeune fille, histoire de n'avoir aucune question indiscrète de la part d'oreilles encore plus indiscrètes.

_ Frey, bonjour.

_ Bonjour Doug, c'est rare de te voir ici, et encore plus de te voir m'adresser la parole. Si tu fais un compliment à Dylas, je te considérerais comme bon pour un aller-simple à l'asile.

Il préféra ignorer la pique un peu moqueuse et resta stoïque.

_ Frey, je voudrais vous parler. C'est… à propos de… euh… l'altercation de l'autre jour ?

_ Je t'écoute.

Doug jeta un regard en direction de Dylas et Frey leva les yeux au ciel.

_ Je lui raconterais tout de toute façon, cette histoire le concerne aussi, d'une certaine façon.

Doug grimaça mais comprit qu'il n'avait pas le choix. Et la façon dont Dylas s'était tendu, indiquant qu'il ne le laisserait pas seul avec Frey, comme s'il avait senti quelque chose. Il soupira et posa la pochette de cuir devant la princesse de Selphia.

_ J'ai trouvé ça, et je pense que vous allez en avoir besoin.

Frey haussa un sourcil et ouvrit la pochette.

_ Tiens donc, une quatrième sphère runique. Et tu te promènes souvent avec des artéfacts aussi puissants dans la poche ?

_ Non ! Je vous l'ai dit, je l'ai trouvée par hasard et…

_ Doug, comment as-tu sut que j'en avais besoin ? Comment as-tu sut ce que c'est ? Des cailloux bleus, on en trouve dans toutes les quincailleries de la ville.

Le jeune nain blêmit. Une sueur glacée coula le long de son dos, lui donnant envie de s'enfuir en courant, ce qui serait d'autant plus suspect. Mais que répondre à sa question ?

_ Bon, je n'insiste pas, Doug. Tout est louche dans cette histoire de toute façon.

Il eut encore plus froid, et devint encore plus pâle, si tant est que cela soi possible.

_ Tu devrais rentrer voir comment va Blossom.

Congédié, et terriblement reconnaissant de l'être, le jeune nain s'empressa de partir.

Frey glissa la pochette de cuir dans une poche de sa tunique bleu pastel. Dylas la scrutait avec attention.

_ Donc vous avez de quoi remplacer le premier Gardien.

_ Oui. Ou le cinquième éventuel si Léon est heureux de son sort. Et comme Ventuswill m'a confirmé qu'il lui faudra bientôt un autre Gardien… Enfin, elle peut toujours courir pour que je laisse ça se produire. Et j'ai l'impression qu'elle commence à réaliser à quel point c'est monstrueux.

_ Mais toujours aucune idée pour entrer dans la tour ?

_ Non. Mais maintenant je vais pouvoir missionner Lest dessus, puisque nous avons une sphère. Ça l'occupera durant sa convalescence. Je pourrais demander à Clorica de l'aider, si je ne me trompe pas ça lui fera plaisir… remarque, elle ne l'aidera pas grandement, elle s'endormira au bout de quelques minutes.

Dylas se gratta la joue sans trop savoir comment aider la jeune fille. Il finit par déposer devant elle une assiette fumante dégageant une délicieuse odeur de curry.

_ Vous aurez besoin de toutes vos forces.

_ Merci !

Elle avait un magnifique sourire.

_oOo_

18ème jour de l'Hiver…

Lest referma un livre épais t soupira. Depuis quatre jours que Frey lui avait demandé de trouver un moyen d'entrer dans la tour Leon Karnak, il épluchait tous les ouvrages de l'immense bibliothèque royale susceptibles de traiter du sujet. Ayant toujours interdiction de quitter son lit ou presque, et encore moins pour trimbaler des grimoires affreusement lourds, il avait chargé Vishnal de les lui ramener. Son majordome ne le quittait d'ailleurs que pour ça, revenant fidèlement se poster à ses côtés, parcourant les pages à moitié effacées avec concentration.

_ Je suis complètement inutile.

_ Ce n'est pas de votre faute si aucun de ces livres ne parlent de ce qui nous intéressent, mon prince.

_ Il doit pourtant bien y en avoir un !

Vishnal resta songeur, caressant légèrement la page qu'il lisait comme si cela lui permettait de trouver des réponses cachées.

_ Vous savez, je me dis que ce n'est pas un hasard… et si ces livres avaient été censurés, ou bien détruit ?

_ Pourquoi faire ça ?

_ Pour que personne n'ait l'idée lumineuse d'aller sauver le premier Gardien. Il n'y a pas si longtemps, j'ignorais jusqu'à leur existence, après tout. Ils existent pour maintenir une déesse au sommet de son pouvoir, alors vous croyez vraiment que la façon de la faire chuter soit si simple à trouver ?

_ Ça se tient… Bon sang ! Quelqu'un doit bien savoir quelque chose ! Un secret transmit de génération en génération par une famille ou un clan quelconque !

_ Qui apparaitrait comme par enchantement pile au moment où nous en avons besoin ?

Lest soupira et se laissa retomber sur son oreiller. Il regarda le plafond de longues minutes sans prononcer un mot.

_ Vishnal… qu'est-ce que je dois faire ? Continuer de chercher ne nous mènera à rien ; mais abandonner sera encore moins productif…

Son majordome regarda le livre sur ses genoux et soupira. Il continuerait de chercher, autant qu'il le faudrait. Lest semblait en être arrivé à la même conclusion puisqu'il se redressa, attrapa un nouveau livre et l'ouvrit à la première page.

_oOo_

25ème jour de l'Hiver…

Les recherches de Lest étaient toujours infructueuses, malgré l'aide inestimable de Vishnal. Il avait voulu lui donner sa journée pour le remercier, le laisser passer Noël en toute quiétude avec Clorica, mais son majordome avait refusé avec une telle véhémence que le prince en était resté stupéfait. Il avait cédé, et alors que le soir tombait, il se trouvait donc toujours assit dans son lit avec un énorme livre sur les genoux, Vishnal sur une chaise juste à côté et tout aussi concentré sur sa lecture. Le majordome le referma finalement avec un soupir.

_ Je vais aller nous chercher de quoi grignoter en cuisine, ça ne nous fera pas de mal.

_ Oui… mais Vishnal, tu devrais vraiment… Clorica va être furieuse si tu ne passes pas la soirée de Noël avec elle. Et tu es son fiancé, tu dois plus avoir envie d'être avec elle qu'avec moi…

Vishnal lui lança un long regard étrange que Lest ne parvint pas à déchiffrer.

_ Vous voulez à ce point que je passe la soirée avec elle ? Qu'elle passe une bonne soirée avec moi ? Vous… Vous l'aimez à ce point que vous sacrifieriez votre propre bonheur pour qu'elle soit heureuse, même avec un autre que vous ?

_ Hein ? Que je… hein ?!

Lest le regarda d'un air totalement perdu, incapable de trouver quoi répondre. Il finit par reprendre un semblant de contenance, serrant les poings sur sa couverture à s'en faire blanchir les phalanges.

_ Quelque chose comme ça… Je veux voir la personne que j'aime nager dans le bonheur… Est-ce que c'est mal de simplement souhaiter ça ?

_ Non… J'aimerais avoir votre bonté… Moi je suis incapable de laisser la personne que j'aime à quiconque, même si pour ça je dois lui briser le cœur… Vous êtes si gentil, et moi si cruel. Je suis bien indigne d'être votre majordome.

_ Non, tu es… !

_ Puisque tel est votre désir, je vais rejoindre Clorica, et je vous jure sur mon honneur de majordome qu'elle passera une merveilleuse soirée.

Lest regarda Vishnal partir et senti une boule obstruer sa gorge. A l'instant, il aurait voulut le supplier de rester, de ne pas rejoindre Clorica, mais il garda les lèvres serrées, refusant à la plainte qui montait depuis le fond de son cœur de les franchir.

La porte se referma, et le prince de Selphia laissa couler ses larmes.

_oOo_

Frey était loin de savoir les malheurs de son grand frère. Elle observait un visage écarlate particulièrement élégant dans un long manteau noir lui tenant chaud en cette froide nuit d'Hiver. Il avait même neigé toute la journée, et le sol était recouvert d'une épaisse couche immaculée qui serait très vite piétinée et boueuse. Mais pour l'heure, elle était intacte et donnait à la ville des allures de conte de fée.

_ Tu voulais me demander quelque chose, Dylas ?

Il la dévisagea, les joues rouges. Si elle le lui signalait, il prétendrait avec son air bougon habituel que c'était le froid. Elle aimait cet air bougon. Elle sorti les mains des poches de son manteau rose pâle doublé de fourrure blanche et croisa les bras, attendant avec un sourire joyeux que le jeune homme se décide à parler. Elle sut qu'il allait le faire lorsque sa queue cingla l'air froid avec plus de vigueur.

_ Frey, je veux passer Noël avec vous !

Elle lui sourit largement et hocha la tête.

_ Oui, moi aussi je veux passer Noël avec toi !

_ C'est vrai ?!

_ Pourquoi ça te surprend à ce point-là ?

_ C'est que… je n'ai pas beaucoup de conversation.

_ Je sais.

_ Et j'ai mauvais caractère.

_ Je sais.

_ Et… je ne suis plus humain.

_ Je sais.

_ Ça va vous attirer des ennuies !

Frey l'observa avec sérieux, plantant son regard dans ses beaux yeux d'or.

_ Je sais. Mais tu vois Dylas, je suis des ces gens qui se fiche pas mal de ce genre de détail. Si les autres n'ont que ça à faire de leur vie que de me critiquer, alors ils me font vraiment pitié. J'ai choisi ce que je veux, et je veux passer Noël à tes côtés. Je sais que tu n'es pas bavard, que tu as un caractère de canasson mais que tu souris comme un enfant quand on t'offre une carotte. Je sais que tu as bon fond, que tu fais de ton mieux pour être un bon serveur au restaurant de Porcoline, et les gens t'apprécient, si l'on excepte Forte et son grief contre tout ce qui se rapproche de près ou de loin à un monstre. Je sais qui tu es, Dylas, et c'est parce que tu es comme tu es que je veux être avec toi.

Il la regarda, un peu surprit. Il finit par esquisser un léger sourire. Il présenta son bras à la jeune fille, un peu hésitant sur la marche à suivre.

_ Alors… nous devrions y aller, non ? Je… Porcoline m'a dit qu'il vendrait des pâtisseries, il a passé la journée à les faire… Et Margaret et Arthur à l'empêcher de les manger. Que diriez-vous d'y aller, pour commencer ?

_ C'est une merveilleuse idée.

Frey lui offrit son plus beau sourire, doux et paisible, en posant sa main gantée de cuir brun assorti à ses bottes sur son bras.

_oOo_

Ils n'étaient pas les seuls à déambuler ainsi dans les rues de Selphia. La beauté insolente de Meryem se pavanant avec celle tout aussi éblouissante de Soraya, la femme-renarde, offrant aux regards des passants un tableau à couper le souffle.

Bien plus simple, et bien plus agités aussi, Kiel et Amber courraient eux aussi vers le restaurant de Porcoline pour acheter autant de gâteaux au miel que possible avant de filer les déguster quelque part.

L'elfe Dawn et l'humaine Emaline avançaient au rythme beaucoup plus lent de la jeune femme si laide que son compagnon en paraissait plus beau encore. Eux aussi attiraient les regards, mais loin d'être aussi extasiés que ceux posés sur Meryem et Soraya. Deux espèces différentes passant Noël ensemble avait de quoi révulser ! Mais ils s'en moquaient.

Léandre se trouvait dans la chambre de sa douce Naoko, préférant oublier le prix qu'il avait dû débourser pour cette soirée spéciale. Oublier qu'il avait payé pour être dans ses bras. Oublier que lui ou un autre ne faisait pas de différence pour la prostituée dont il était tombé amoureux malgré tout.

Cachés des regards, Oural et Mistral partageait un repas dans l'intimité de leur petit logement, lovés l'un contre l'autre en ayant pour unique vœu que de pouvoir rester ainsi pour toujours.

Doug sourit en trinquant avec Blossom, heureux de passer Noël avec la vieille dame. Il porta à ses lèvres un verre de vin blanc sucré et repoussa au moins pour cette soirée toutes les sombres pensées qui lui obstruaient l'esprit.

Clorica s'endormit et ne réveillerait que le lendemain matin. Vishnal resta a côté d'elle, obéissant à l'ordre de son prince, regardant les étoiles brillant dans le ciel.

Nancy et Jones regardèrent Dolce et Pico avant de se rapprocher l'un de l'autre, autant par envie d'être ensemble que pour cacher les paquets dans leurs dos qu'il leur tardait d'offrir à celles qui étaient devenues comme leurs enfants.

Oui, c'était une belle soirée qui se profilait, et même de garde à la porte, Arnaud le savait, souriant en regardant quelques instants les flocons tomber mollement avant de se remettre à fabriquer un bonhomme de neige à l'entrée de la ville avec quelques uns de ses collègues.