Doug était fatigué.
Il avait finalement réussi à remonter la trace de Maddie Buckley jusqu'à Los Angeles et il ne comprenait pas pourquoi Evan n'avait jamais parlé de sa sœur ainée. Il s'était épanché sur son frère mort et sur le désamour de ses parents mais il était certain qu'il n'avait jamais évoqué sa sœur.
Il se souvenait d'avoir eu le béguin pour elle lorsqu'ils se trouvaient en même temps à la fac de médecine et il trouvait assez incroyable qu'il soit tombé éperdument amoureux de son jeune frère quelques années plus tard.
Le hasard parfois.
Il se souvenait qu'elle était partie en plein milieu de son premier semestre après la mort de son petit frère. Mais les dates ne collaient pas. Daniel Buckley était mort dix ans plus tôt et Evan était vivant après ça, alors que s'était-il passé ?
C'était incohérent mais Doug avait prévu d'aller lui rendre visite et de trouver une explication. A défaut de savoir où était son mari, il pourrait au moins apprendre ce qu'il avait traversé avant leur rencontre et qui sait, peut-être parviendrait-il à mieux le comprendre et ainsi pouvoir retrouver sa trace.
– Doug ! lança John en lui faisant signe. Tu peux venir une minute ?
Doug était presque arrivé à son poste de travail.
Son nouveau coéquipier, Noah, était déjà installé et gratifia Doug d'un sourire timide, avant de se détourner brusquement.
Aucun doute qu'il savait qu'il avait trompé Evan.
Il avait l'impression que tout le monde le savait. Il se sentait tellement coupable pour ça. C'était comme si c'était écrit à l'encre indélébile au beau milieu de son front : Doug Kendall est infidèle.
Il se massa les tempes.
Il avait une migraine atroce et pas franchement envie de parler à John de bon matin, mais il se conforma.
Doug était un bon inspecteur de police, il était doué avec les témoins et les victimes, savait quand les malfaiteurs lui mentaient, procédait à de nombreuses arrestations à la suite desquelles les criminels étaient inculpés.
John l'invita à prendre place dans le fauteuil et, bien que Doug n'en eût pas envie, il s'exécuta. Toutefois, il se demanda pourquoi son chef lui demandait de s'asseoir puisqu'en général tous deux discutaient debout.
La douleur contre sa tempe était si violente qu'elle lui faisait l'effet d'aiguilles plantées à répétition dans son œil.
John le contempla en silence, puis il finit par se lever pour fermer la porte, avant de s'asseoir à moitié sur le bord de son bureau face à lui.
Doug plissa les yeux.
Quel que soit la teneur de la conversation ça allait piquer. John n'était pas ce genre de chef compatissant et Doug savait qu'il allait avoir le droit à une bonne engueulade ou à une conversation un peu plus sensible.
Aucune des deux versions ne lui plaisait.
– Comment ça va ? lui demanda-t-il doucement.
– Bien, répondit Doug.
Il avait une forte envie de fermer les yeux pour atténuer la douleur, mais il se doutait que John l'observait.
– Et Evan ? Des nouvelles ?
– Il rentre tout à l'heure mais il repart demain soir.
John soupira l'air déçu.
– Qu'est-ce qui se passe ? s'enquit-il.
John croisa les bras sur sa poitrine, pesant ses mots avant de les prononcer.
– Je t'ai toujours soutenu Doug. Tu es un bon flic, tu as de l'instinct et tu es promis à une brillante carrière. Quand tu as pris Evan sous ton aile, je t'ai épaulé, quand tu m'as dit que vous alliez vous marier, je t'ai soutenu auprès de tout le service alors j'aimerais comprendre pourquoi tu me mens et depuis combien de temps au juste.
– Je ne te mens pas !
– Alors dis-moi ce qui se passe avec Evan.
– Je te l'ai déjà dit. Il s'occupe d'un ami malade à Manchester. On est allés à Cape Cod il y a quelques semaines...
– Tu m'as dit que tu étais allé avec Evan dans un restaurant de Provincetown, mais celui-ci a fermé il y a six mois, et il n'y avait aucune trace de votre séjour sur le registre de la chambre d'hôtes dont tu m'as parlé. Et personne n'a vu ni entendu Evan depuis des mois.
Doug sentait le sang lui monter à la tête et aggraver les battements dans ses tempes.
– Tu as enquêté sur moi ?
– Tu ne m'as pas laissé le choix, répliqua John.
– Je ne comprends pas ce qui...
Doug se coupa lorsqu'il lui glissa l'avis de recherche, qu'il avait lui-même lancé, sous les yeux. Il fixa le visage de son mari et se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas pleurer.
John savait maintenant.
Tout le monde saurait bientôt à quel point il était un raté, qu'il avait fait fuir le plus grand rayon de soleil de Boston.
– Qu'est-ce qui s'est passé Doug ? se radoucit son capitaine.
– Il est partit, admit-il en déglutissant.
– Il t'a donné une explication ? Une raison à son départ ?
– Il est parti parce que je ne le mérite pas, lâcha-t-il avec un sanglot qu'il tenta de refouler au fond de lui.
– Dis-moi ce qui s'est passé ?
– Je l'ai trompé, admit-il.
C'était sorti tout seul mais c'était la pointe de sa culpabilité et ce n'était pas un mensonge, même si Evan ignorait encore ce qu'il avait fait. Il ne pouvait décemment pas dire à son capitaine que son mari l'avait quitté parce qu'il n'en pouvait plus d'être battu jour après jour. L'adultère, bien qu'un acte ignoble, était plus facile à admettre.
– Pourquoi tu n'es pas venu me voir tout de suite ?
– Je pensais qu'il allait revenir, qu'il allait se calmer et rentrer à la maison, qu'on parlerait, que j'aurais une chance de m'excuser et de me racheter.
– Mais il n'est pas revenu et tu as trouvé intelligent de te servir de ton statut de policier pour lancer un avis de recherche contre lui?
– Je ne savais plus quoi faire pour le retrouver, admit-il sachant qu'il avait dépassé les bornes.
– Est-ce que tu te rends compte que ça été diffusé dans tout le pays ? Est-ce que tu as la moindre idée de ce qui aurait pu lui arriver s'il avait eu affaire à un policier trop zélé ? Bon sang Doug, il aurait pu être abattu avant d'avoir pu dire quoi que ce soit.
– Je sais, j'étais désespéré et j'ai fait une connerie.
– Et une grosse, confirma-t-il. Les affaires internes vont vouloir te parler de ça mais je leur ai demandé d'attendre quelques jours. Ils réclamaient ta plaque mais vu les circonstances, je ne pense pas qu'ils retiendront des charges.
Doug fronça les sourcils.
Il ne comprenait pas pourquoi il ne serait pas inquiété. Il avait fait une erreur et normalement John aurait dû lui demander sa plaque.
– Quelles circonstances ? s'enquit-il.
John soupira.
– Un officier de police d'Austin m'a fait parvenir cet avis de recherche. Il a reconnu Evan. Il a parlé avec lui, il a essayé de le convaincre... Il n'y a pas de bonne façon d'annoncer ça, Doug. Evan s'est suicidé, il y a déjà trois mois.
Les paroles lui parvinrent pêle-mêle, sans qu'elles aient le moindre sens, pas tout de suite, du moins. Mais en se concentrant, Doug vit l'expression de John, et les mots pénétrèrent en lui avec force lui coupant le souffle.
– Non, souffla-t-il le cœur prit dans un étau.
– Je suis vraiment désolé.
Doug s'écroula de douleur.
Il sentit John le maintenir contre lui, comme ce soir-là, après lui avoir annoncé la mort de Peter. Il ne s'entendit pas hurler de douleur, avant que les sanglots ne le submergent.
Il l'avait perdu.
Evan s'était suicidé depuis des mois. L'amour de sa vie était mort et c'était de sa faute mais pire que tout, il ne le reverrait jamais.
La douleur lui déchirait les entrailles et il ne comprenait pas pourquoi Evan avait fait ça, pourquoi il l'avait quitté aussi cruellement.
Il lui en voulait tellement de l'avoir abandonné définitivement.
Evan n'avait pas le droit de faire ça, de le quitter, de le laisser à sa propre déchéance. Il avait tellement besoin de lui. Qui allait l'aimer maintenant ? Qui allait le rendre heureux ? Est-ce qu'il l'avait rendu heureux au moins ? Est-ce qu'il avait été un bon époux au moins une fois pour lui ?
Tout était de sa faute.
Il lui avait fait tellement de mal alors qu'Evan ne demandait qu'à être aimé, après avoir vécu l'enfer avec sa famille. Tout était de leur faute au final. S'ils ne l'avaient pas abandonné, Evan n'aurait pas été aussi nécessiteux et Doug l'aurait mieux aimé.
A cause d'eux, de leur incapacité à l'aimer, il avait perdu son mari et il allait le leur faire payer.
