Alors qu'il avait toujours la sensation de vivre un rêve éveillé, Buck revint chez lui d'un pas hésitant. Il s'installa dans le rocking-chair et contempla la maison d'Ann, en se demandant s'il ne devenait pas complètement fou.

Il ne s'était pas cogné la tête si fort, si ?

Il savait que la création d'amis imaginaires était courante chez les enfants, mais il n'en était plus un. Certes, il avait subi beaucoup de stress en débarquant à Los Angeles. Il s'était retrouvé en cavale, seul, sans amis, toujours à guetter par-dessus son épaule si quelqu'un le suivait, terrifié à l'idée que Doug ait retrouvé sa trace...

Qui n'aurait pas été angoissé en pareilles circonstances ? Tout cela avait-il suffi à faire naître une sorte d'alter ego ? Peut-être que certains psychiatres répondraient que oui, mais il en doutait.

Le problème, c'était que Buck n'avait pas envie d'y croire.

Il ne pouvait pas y croire parce que tout cela avait semblé si... réel. Il se rappelait leurs conversations, revoyait les expressions d'Ann, entendait encore son rire. Ses souvenirs d'Ann lui paraissaient aussi réels que ceux qu'il avait d'Eddie.

Bien sûr, lui non plus n'existait pas. Il l'avait probablement inventé. Comme Christopher et Daisy, ainsi que tous les membres de la 118. Il était sans doute sanglé à un lit, quelque part dans un asile, perdu dans un univers de sa propre invention.

Il secoua la tête, agacé, confus, et pourtant...

Tout semblait si réel.

Les événements de ces derniers jours l'avaient épuisé et plongé dans un état de grande nervosité. Son séjour à l'hôpital n'avait rien arrangé et il devrait peut-être y retourner pour faire des examens complémentaires.

Il leva la tête.

Le crépuscule tombait et la température baissait. Près des arbres, la brume commençait à s'élever du sol. Détournant les yeux de la maison d'Ann, du moins de ce qu'il en croyait jusqu'à aujourd'hui, Buck s'empara de la lettre et l'examina.

L'enveloppe était vierge.

Un voile de mystère pour le moins effrayant entourait cette missive cachetée, même s'il ignorait pourquoi. Peut-être à cause de l'expression d'Eddie quand il la lui avait tendue... Il devinait que c'était non seulement sérieux, mais également important pour lui, et il se demandait pourquoi il ne lui avait rien dit au sujet de son contenu.

Toutefois, il ferait bientôt sombre et Buck savait que le temps pressait. Il retourna l'enveloppe et la décacheta. Sous la lumière déclinante, il passa un doigt sur le papier jaune ligné avant de déplier les feuillets.

Puis il commença enfin la lecture.

À la personne que mon mari aimera,

Si cela te semble bizarre de lire ces mots, je te prie de croire que ça l'est tout autant pour moi de les écrire. Mais, de toute manière, rien dans cette lettre ne semble normal. J'ai tant de choses à dire, à t'écrire... Quand j'ai pris mon stylo, tout était pourtant clair dans mon esprit. À présent, je ne sais plus vraiment par où commencer.

Je peux toutefois débuter en disant ceci : j'en suis venue à croire que dans l'existence de chacun de nous, il existe un indéniable moment où tout change, un enchaînement de circonstances qui soudain bouleverse tout. Pour ma part, ce fut en rencontrant Eddie. Bien que j'ignore où et quand tu liras ces mots, je sais que cela voudra dire qu'il t'aime. Et aussi qu'il souhaite partager sa vie avec toi, ce qui nous fera toujours au moins un point commun.

Comme tu le sais sans doute, je m'appelle Shannon, mais pendant la majeure partie de ma vie, mes amis m'ont appelée Ann...

Buck interrompit sa lecture et considéra la page qu'il tenait entre les mains, incapable de comprendre les mots. Il prit une profonde inspiration, puis relit ce passage : pendant la majeure partie de ma vie, mes amis m'ont appelée Ann...

Agrippé à la lettre, alors qu'il était assis sur les marches de sa terrasse, et que le ciel s'assombrissait peu à peu, il savait avec certitude qu'il s'était trompé, sur toute la ligne. Il se tourna de nouveau vers la maison d'Ann.

Un souvenir lui revint alors inopinément en mémoire, celui du premier matin où sa voisine était venue vers lui.

« Mes amis m'appellent Ann », avait-elle annoncé en guise de préambule.

Mon Dieu !

Buck blêmit.

Est-ce que... ?

Ses doigts glissèrent du feuillet et une page tomba sur le sol. Il la ramassa encore sous le choc et découvrit une photo de Christopher et de sa mère, Shannon et il avait raison, c'était... Ann.

Il ne l'avait pas imaginée. Il ne l'avait pas inventée.

Ann avait existé, et Buck sentit sa gorge se nouer. Non pas parce qu'il n'y croyait pas, mais parce qu'il se rendait subitement compte que son amie Ann, sa seule véritable amie, sa conseillère avisée, son soutien, sa confidente, ne reviendrait jamais.

Ils ne prendraient plus jamais le thé ensemble, ne partageraient plus d'autre bouteille de vin, ne se rendraient plus visite sous le porche. Il n'entendrait plus son rire, pas plus qu'il ne la verrait arquer son sourcil. Il ne l'écouterait plus se plaindre de devoir accomplir tous ces travaux...

Et Buck se mit à pleurer cette amie merveilleuse qu'il n'avait jamais eu la chance de rencontrer dans la vie.

– Buck ? demanda soudain la voix de Maddie. Est-ce que tout va bien ?

Il ignorait combien de temps s'était écoulé, avant qu'elle ne s'inquiète. Il commençait à faire nuit et, dans un soupir, il se leva et déverrouilla la porte d'entrée, sa sœur sur les talons. Il gagna la cuisine, alluma la lumière et s'installa sur une chaise. Ann, se souvint-il, s'était assise une fois sur celle d'en face et, sans pouvoir l'expliquer, Buck sentit qu'il se détendait peu à peu.

– Je dois finir ça, lâcha-t-il à sa sœur alors qu'elle le regardait inquiète.

– Tu veux que je m'occupe de prendre tes affaires ? proposa-t-elle.

– Je veux bien, merci.

Il la regarda se diriger vers la chambre et reporta son attention sur la lettre.

Ok, songea-t-il. Je suis prêt à entendre ce que tu tiens à me dire.

... mais pendant la majeure partie de ma vie, mes amis m'ont appelée Ann. Surtout ne te gêne pas pour utiliser l'un ou l'autre prénom, et sache que, de toute façon, je te considère déjà comme mon ami(e). J'espère qu'à la fin de cette lettre tu penseras la même chose à mon sujet.

Mourir est un processus bien étrange, et je ne vais pas t'ennuyer avec les détails. Il me reste peut-être quelques semaines, voire quelques mois, et même si c'est un cliché, c'est vrai que la plupart des choses qui me semblaient importantes ne le sont plus.

Je n'ai désormais plus besoin de lire le journal, pas plus que je ne m'inquiète de l'état de la Bourse ou ne me soucie de la météo pendant que je suis en vacances. Au lieu de ça, je me surprends à réfléchir aux moments essentiels de mon existence. Je pense à Eddie et je me dis qu'il était drôlement séduisant le jour où l'on s'est mariés.

Je me souviens combien j'étais à la fois épuisée et exaltée quand j'ai tenu Christopher pour la première fois dans mes bras. C'était un bébé merveilleux, et j'avais l'habitude de le poser sur mes genoux et de le regarder dormir. Je pouvais faire cela des heures entières, en essayant de deviner s'il avait mon nez ou celui d'Eddie, ses yeux ou les miens. Parfois, pendant qu'il rêvait, il serrait son petit poing autour de mes doigts, et je me souviens avoir pensé que je n'avais jamais connu un bonheur aussi pur.

C'est seulement en ayant un enfant que j'ai vraiment compris ce que signifiait l'amour. Ne te m'éprends pas. J'aime profondément Eddie, mais c'est différent de l'amour que j'éprouve pour Christopher. Je ne sais pas comment l'expliquer et j'ignore si c'est nécessaire. Tout ce que je sais, c'est qu'en dépit de ma maladie, je me sens privilégiée, parce que j'ai connu ces deux formes d'amour. J'ai vécu une vie heureuse, bien remplie, et connu un genre d'amour que bon nombre de gens ne connaîtront jamais.

Toutefois, mon pronostic vital m'effraie. J'essaie de me montrer courageuse en présence d'Eddie, et Christopher est trop petit pour comprendre ce qui se passe réellement mais dans les moments paisibles où je me retrouve toute seule, les larmes me viennent facilement, à tel point que je me demande quelquefois si elles vont s'arrêter. Même si je sais que je ne devrais pas, je ne peux m'empêcher de penser qu'il existe tant de choses que je ne verrai ni ne ferai avec mon fils... et je désespère parfois à l'idée de devenir un vague souvenir dans sa mémoire le jour où il se mariera à son tour.

Comment lui exprimer mon amour si je ne suis plus là ?

Quant à Eddie, il est mon rêve devenu réalité, mon compagnon, mon amant et mon ami. C'est un père dévoué, mais plus que tout, c'est le mari idéal à mes yeux. Je ne peux pas décrire le réconfort que j'éprouve quand il me prend dans ses bras, ni combien j'ai hâte d'être allongée à ses côtés la nuit. Il y a chez lui une humanité inébranlable, une foi dans les bons aspects de la vie, et ça me brise le cœur de l'imaginer seul. C'est pourquoi je lui ai demandé de te remettre cette lettre ; j'ai pensé que c'était un moyen de l'aider à tenir sa promesse : celle de retrouver un jour quelqu'un de cher à son cœur... quelqu'un qui l'aime et que lui pourrait aimer. Il en a besoin.

Il est spécial tu sais, il a une sorte de don. Je suis persuadée qu'il peut voir l'âme des gens. C'est pourquoi, j'ignore si tu es une femme ou un homme. Quand Eddie est tombé amoureux de toi, il n'a vu que ton âme, peu importe qui tu es, quels sont tes secrets ou ton passé. Tu es la personne faite pour lui et j'espère de tout cœur que tu l'aimeras.

Il le mérite, tu sais.

J'ai eu le privilège d'être mariée à lui pendant cinq ans et j'ai élevé mon fils pendant une période plus courte. À présent, ma vie est presque terminée et tu vas prendre ma place. Tu vas devenir la personne qui vieillira avec Eddie, et tu l'aideras à élever notre fils, le tien également. Tu ne peux imaginer à quel point c'est atroce d'être allongée dans ce lit, de contempler ma famille en sachant tout ça, et de me rendre compte que je ne peux rien y changer. Parfois, je rêve que je trouverai un moyen de revenir, de m'assurer que tout va bien pour eux. J'aime croire que je veillerai sur eux depuis le paradis, ou que je les visiterai dans leurs rêves, je veux faire comme si mon voyage n'était pas terminé et je prie pour que l'amour éperdu que je leur porte puisse quelque part rendre cela possible.

C'est là que tu entres en jeu. Je souhaite que tu fasses quelque chose pour moi.

Si tu aimes Eddie maintenant, alors aimes-le pour toujours. Fais-le rire à nouveau, considère comme des joyaux inestimables tous les moments que vous passez ensemble. Promenez-vous, faites des balades à vélo, pelotonnez-vous sur le canapé et regardez un film sous un plaid. Prépare-lui son petit déjeuner, mais ne le gâte pas trop. Laisse-le t'en préparer aussi, afin qu'il puisse te montrer combien tu es cher(e) à son cœur. Embrasse-le et fais-lui l'amour, et considère comme un privilège de l'avoir rencontré, car c'est le genre d'homme qui te prouvera que tu avais raison de le choisir.

Je souhaite aussi que tu aimes mon fils comme je l'aime. Aide-le dans ses devoirs, et embrasse ses coudes et ses genoux lorsqu'il tombera. Passe-lui une main dans les cheveux et dis-lui qu'il peut tout entreprendre s'il y met tout son cœur. Borde-le le soir et aide-le à dire ses prières. Prépare son déjeuner, soutiens-le dans ses amitiés. Adore-le, partage ses fous rires, aide-le à devenir un adulte bienveillant et indépendant. Tout l'amour que tu lui donneras, il te le rendra au centuple, ne serait-ce que parce qu'Eddie est son père.

Je t'en prie, fais tout cela pour moi. Après tout, ils constituent ta famille dorénavant, et non la mienne.

Je ne suis pas jalouse ni furieuse que tu aies pris ma place. Comme je l'ai déjà dit, je te considère comme mon ami(e). Tu as rendu mon mari et mon fils heureux, et j'aimerais être là pour te remercier en personne. À la place, je ne peux que t'exprimer mon éternelle gratitude.

Si Eddie t'a choisi, alors je veux croire que je t'ai choisi aussi.

Ton amie par la pensée,

Shannon Ann

Lorsque Buck acheva la lecture, il sécha ses larmes et effleura les pages avant de les remettre dans l'enveloppe. Assis paisiblement, il réfléchit aux mots que Ann avait écrits, sachant déjà qu'il agirait exactement comme Ann le lui demandait.

Non pas à cause de la lettre, songea-t-il, mais parce qu'il savait, sans pouvoir l'expliquer, que Ann était la seule qui l'avait dès le début gentiment poussé à donner sa chance à Eddie.

Il sourit.

– Merci de m'avoir fait confiance, murmura-t-il, en comprenant que Ann avait eu raison d'emblée.

Buck était tombé amoureux d'Eddie et de son fils, et savait déjà qu'il ne pouvait pas envisager l'avenir sans eux. Il devait les rejoindre et former enfin la famille qu'ils devaient être.

– Il est temps de rentrer, se dit-il. Il est temps de retrouver ma famille.

Au-dehors, la lune formait un disque blanc lumineux et Buck s'approcha de la fenêtre en direction de la maison d'Ann.

Il y avait de la lumière aux fenêtres. Dans la cuisine repeinte, il aperçut Ann à la vitre. Bien qu'il fût trop loin pour en discerner davantage, Buck eut le sentiment qu'elle lui souriait. Ann leva la main pour lui dire amicalement au revoir, et Buck se rappela, une fois encore, que l'amour pouvait, parfois, accomplir des miracles.

Lorsqu'il cligna des yeux, la maison était de nouveau plongée dans le noir. Plus aucune lumière ne brillait et Ann avait disparu, mais Buck crut entendre la brise légère lui murmurer à l'oreille les mots de la lettre.

Si Eddie t'a choisi, alors je veux croire que je t'ai choisi aussi.

Buck sourit et se détourna, sachant que ce n'était pas une illusion, ni le fruit de son imagination. Il savait ce qu'il avait vu. Il savait en quoi il croyait.

Et finalement peu importait ce qui avait été réel ou non, l'important c'est qu'il avait le droit à une seconde chance.

Et il ne la laisserait pas passer.

Et voici la fin de cette fic.

Je vous remercie de tous vos commentaires et de votre soutien. Comme je l'ai dit, cette fic a été un moyen pour moi de reprendre l'écriture en douceur après un petit passage à vide. Je n'ai fait que reprendre l'histoire de l'auteur d'origine (et quelques scènes du film) et je l'ai adapté en Buddie. Seule la partie Buddie est réellement de moi et je vous invite vraiment à lire le livre "Un havre de paix" de Nicholas Sparks ou à regarder le film du même nom avec Josh Duhamel et Julianne Hough.

Je vous remercie d'avoir suivi cette histoire et pour vos commentaires. C'est encore et toujours pour vous que j'écris même si cette expérience m'a appris que j'écrivais aussi un peu pour moi. Comme d'habitude, n'hésitez pas à me laisser vos impressions et commentaires finaux.

Les idées ont continué d'affluer dans ma tête, et j'écris de nouvelles histoires que j'espère pouvoir vous faire partager bientôt.