Le Val est peut-être proclamé la plus honorable et chevaleresque des provinces de Westeros, mais Jon en a suffisamment vu et entendu pour comprendre que la nature de l'homme demeure identique peu importe son origine, ainsi que tout le vernis badigeonné par-dessus dans l'espoir de la rendre plus présentable.

Aussi n'est-il pas surpris quand, trois mois après l'enterrement de Jeyne, ses bannerets commencent à insinuer discrètement qu'il devrait se remarier. Le poste de Dame des Eyrié est le plus prestigieux que peut espérer porter une lady née dans le Val, après tout. D'accord, l'existence de Sebas complique la donne, mais pour beaucoup de lords soucieux de préserver leur descendance envers et contre la maladie, la guerre et toutes sortes d'accidents, un seul héritier direct ne vaut guère mieux que pas d'héritier du tout.

Jon rumine tous ces arguments raisonnables et refuse les offres et ladies suggérées.

Ce n'est pas qu'il soit attaché à la mémoire de sa première épouse au point de souhaiter passer le restant de sa vie à pleurer la mémoire de celle-ci, mais il considère que trois mois n'est pas un délai suffisant entre deux noces. Au moins un an serait plus respectable. Pour ce qui est des devoirs, son intendant est parvenu à un arrangement – cela ne date pas d'hier, la santé de Jeyne était souvent trop précaire après son accouchement pour qu'elle effectue davantage que le strict minimum regardant la gestion du château et du Val.

Et puis, il faut compter avec Sebas. Comment le prendrait son fils, de voir une autre femme, une inconnue, s'emparer du titre et de la place ayant appartenu à la mère qu'il adorait ? S'il existe tant de contes horrifiants évoquant des conflits entre belle-mère et enfant d'un premier lit, ce n'est pas un hasard. La Danse des Dragons n'était-elle pas, à la base, enracinée dans la haine que vouait Alicent Hightower à sa belle-fille Rhaenyra Targaryen ?

Dans un cas pareil, mieux vaut encore attendre que les passions s'endorment. Si dans un an, les offres continuent de se présenter, peut-être – mais seulement peut-être – Jon envisagera-t-il d'en retenir une.

L'an est presque écoulé aux trois quarts lorsque Sebas tombe malade.

Personne dans les Eyrié ne comprend comment le garçonnet a pu contracter la rougeole, il n'y a pas d'épidémie en cours dans le Val et même si c'était le cas, l'isolement des Eyrié n'aurait pas dû permettre au fils du lord suzerain de contracter l'affliction. Et pourtant, les faits sont là, sous la forme d'un bambin couvert de marques rouges au fond de son lit, dont serviteurs et chevaliers parlent comme s'il se trouvait déjà dans la tombe à côté de sa mère.

Sebas ne peut pas mourir. Il n'a que six ans, trop jeune pour avoir vraiment vécu, trop jeune pour avoir commis un péché méritant la mort – si les Sept jugent un homme à la mesure de ses crimes, quelle raison pourraient-ils avoir de prendre Sebas ?

Jon n'en voit aucune, mais n'en passe pas moins plusieurs heures dans le septuaire, à genoux devant la statue de l'Étranger. Il préférerait se trouver au chevet de son fils, mais le mestre ne veut pas risquer la contagion du père en plus de l'enfant – c'est déjà bien assez grave que la nourrice et deux femmes de chambre aient également succombé à la maladie.

Pendant la plus grande partie d'un mois, les Eyrié retiennent leur souffle, attendant de voir si la rougeole va s'échapper des confins de la forteresse pour déferler sur le reste du Val et pourquoi pas se répandre au reste des Sept Couronnes, à la manière des frissons, de la suée ou du Fléau de Printemps.

Heureusement, l'isolation remplit son office, et les Eyrié en réchappent avec seulement deux morts.

Sebas n'est pas l'un d'entre eux. Le garçonnet s'avère grincheux et récalcitrant en face des cataplasmes et des sangsues, mais il guérit. Il est vivant. C'est tout ce qui compte.

La peur n'en a pas planté des racines noirâtres et dévorantes dans le cœur du sire des Eyrié – et si Sebas venait à retomber malade ? Et si la prochaine fois, Jon tombait malade ? Si cette fois, c'était fatal ?

De fait, quand ses bannerets recommencent à évoquer la disponibilité de leurs filles, sœurs, cousines et autres nièces, il se retrouve à leur prêter une oreille plus attentive qu'autrefois. Ultimement, les secondes noces de Jon Arryn finissent par être célébrées un an et deux semaines après la mort de Jeyne Royce.

La nouvelle Dame des Eyrié n'est autre que sa propre cousine, Rowena Arryn, issue d'une branche mineure aussi pauvre que fière. De la sorte, Jon espère diminuer un potentiel conflit avec Sebas – Rowena est déjà une Arryn, elle ne peut qu'être investie dans le bien-être et la prospérité d'un enfant lui étant apparenté par le lignage, n'est-ce pas ? Aussi, les ambitions de ses bannerets devront attendre une génération, que son héritier grandisse, avant de tenter à nouveau de faire main basse sur le Val.

Contre toutes attentes, Sebas prend bien l'évènement.

« Si tu penses qu'elle sera gentille avec toi et que tu ne vas pas la rendre triste, alors épouse-la » déclare le garçon tout droit dans son pourpoint après que son père lui ait fait part de sa décision. « Mais je ne vais pas l'appeler Maman. »

C'est de bonne guerre, et Rowena elle-même rit en entendant cela avant de promettre qu'elle ne forcera pas son beau-fils à renoncer à la mémoire de sa mère, du moment qu'il la reconnaît comme la femme actuelle de Jon.

Suite au calvaire que lui a imposé la santé de Jeyne, Jon a cherché une femme plus robuste, cette fois. Rowena aime la fauconnerie et le jardinage, et son père s'est vanté de combien peu elle est tombée malade dans son enfance, alors cela ne devrait pas lui poser de soucis.

Néanmoins, ils partagent rarement le même lit. Jon a beau savoir qu'il devrait vouloir un second fils, juste au cas où, il est toujours hanté par des visions de lit sanglant. Rowena n'en semble guère contrariée.

« Vous ne couchez pas souvent avec moi, mais nous n'en couchons pas moins ensemble. Vous ne pouvez pas brusquer ce genre de choses ; les enfants viendront quand ils viendront, et pas avant. »

En son for intérieur, Jon soupçonne également Rowena de lui préférer la compagnie de sa dame d'atours Mallora Shett, aussi brune et bronzée que Rowena est blonde et pâle. Mais qui est-il pour critiquer ? Ni Rowena ni Mallora ne font de mal à qui que ce soit, et il les laisse en paix malgré tous les sermons de sa jeunesse insistant que l'homme ne peut aller que vers la femme et vice-versa. Il a vu de pires crimes lorsqu'il rend la justice parmi ses lords et ses paysans.

C'est Rowena qui émet la première l'opinion que Sebas a besoin de compagnons de son âge.

« Je sais que vous ne voudrez pas vous séparer de lui, après la frayeur que vous avez eu pour sa vie, mais vous pouvez bien accepter des pupilles, mon cher mari » glisse-t-elle, et elle a raison.

Après mûre réflexion, Jon choisit de prendre des pupilles nés hors du Val – car le splendide isolement dont se targue sa province contribue à les rendre impopulaires dans le reste des Sept Couronnes, leur attirant des accusations de hauteur et d'orgueil. Inviter des gens extérieurs ne pourra que leur être bénéfique. Mais qui prendre ?

La rumeur à la cour veut que Lord Barathéon cherche un chevalier qui accepte son fils aîné comme écuyer. C'est une possibilité intéressante, et Barathéon sera certainement enclin à envoyer son héritier passer ses années formatrices dans le berceau de la chevalerie.

Pour ce qui est de l'Ouest, Jon rumine brièvement d'écrire à Tywin Lannister avant d'y renoncer. Certes, l'homme semble un brillant administrateur et homme d'état, mais cette chanson… Les Pluies de Castamere… Veut-il vraiment que l'influence d'un homme capable de cela s'étende au Val ? Non, trois fois non.

Dorne et les Îles de Fer sont hors de question, d'emblée. Quellon Greyjoy a l'air d'un lord honnête sincèrement désireux de réformer et civiliser la racaille pirate qu'il est contraint de diriger par le sort, mais les bannerets de Jon se rebelleraient si un Fer-né venait à vivre dans le Val, de même pour un Dornien. Qui sait quels usages barbaresques et licencieux répandraient ces rejetons de souches perverties parmi les innocents ?

Le Bief et le Conflans constitueraient des choix sûrs et indiqués. Peut-être trop évidents.

Et il y a le Nord, en y repensant. Mais qui irait porter son regard vers le Nord ?