Quand Robert sera le Sire d'Accalmie, il organisera au moins un tournoi par an. Ned peut grommeler tant qu'il veut, Ned est un rabat-joie de toute façon et pense que c'est amusant de rédiger les comptes financiers du mois. Au moins Sebas est aussi excité que l'aîné des garçons éduqués aux Eyrié, même si le garçonnet déplore l'absence de fauconnerie dans les réjouissances.

« Comment ferais-tu pour intégrer des faucons dans un tournoi ? » lui demande Robert histoire de le coincer, seulement pour rester muet devant la réponse du gamin.

« Tu pourrais les faire courir l'un contre l'autre ! Ou lâcher des oiseaux dans une zone spécialement préparée et récompenser le rapace qui ramène le plus de proies, ou les attrape le plus vite ! Oh, et tu pourrais les dresser pour qu'ils fassent des acrobaties dans l'air, si on peut dresser les ours et les singes à faire les beaux, pourquoi pas les oiseaux ? »

Plus Sebas détaille ses plans, plus ça ressemble à du spectacle de saltimbanques, mais Robert admet néanmoins que la suggestion a du mérite. Mais bon, les faucons sont un peu trop Arryn à son goût, il les laisse volontiers à l'autre garçon. Il se contentera du reste.

Et quel reste ! Lord Jon n'apprécie pas Lord Tywin, ça crève les yeux vu la manière dont le suzerain du Val grimace chaque fois que le lion est évoqué là où il peut l'entendre, mais le suzerain de l'Ouest s'y connaît pour ce qui est de faire la fête. Robert aura besoin d'un organisateur comme ça, à l'avenir.

D'autant que Lord Tywin a l'air beaucoup plus présentable que le roi lui-même. Lorsque sa Grâce a enfin daigné apparaître, sa couronne était de travers et ses cheveux et sa barbe blond argenté menaçaient de fusionner en une masse emmêlée et vaguement crasseuse. Et ces yeux – même à distance, Robert n'aime pas ce regard violet, dont l'intensité lui remet en mémoire sa grand-mère Estremont morte d'une fièvre d'été, incapable de réaliser qu'elle se mourait tant les hallucinations lui brouillaient le cerveau.

Rhaegar rachète un peu l'image de sa famille, en dépit de sa mine tragique et de son visage mignon qui serait définitivement plus approprié s'il surmontait des dentelles et des jupons plutôt que des chausses et de la cotte de mailles. Au moins ne le prend-on pas pour une chiffe lorsqu'il enfile son casque noir, complétant son imposante armure noire ornée d'un dragon rouge à trois têtes – sa démarche et sa poigne sur son épée indiquent clairement qu'il ne joue pas au chevalier, mais qu'il a suffisamment d'expérience pour mériter le titre.

Robert a grande hâte de l'affronter, même de le jeter dans la boue s'il y parvient. Évidemment, il faudra attendre que la compétition se fasse plus clairsemée avant de permettre un affrontement entre les deux noble rejetons, vu que trois cents candidats se sont inscrits pour se couvrir de gloire, de bleus et d'or selon leur talent ou l'absence de celui-ci.

Lord Jon a fait beaucoup de simagrées avant d'accepter enfin de laisser Robert tenter sa chance. Comme quoi il serait trop jeune – et c'est un bon argument, mais l'héritier des Terres de l'Orage n'en mesure pas moins la même taille que les trois quarts de tous ces beaux chevaliers et écuyers désireux de s'étriper, et il est même plus grand que le quart restant, avec les muscles qui conviennent. Et s'il ne se fait pas cogner et assommer un peu alors qu'il ne risque pas grand chose, jamais il n'apprendra à éviter de se prendre des raclées pour quand ce sera vraiment sérieux !

Il a fallu que Sebas pleurniche qu'il voulait voir son pratiquement frère impressionner tout le monde pour que Lord Jon s'émiette enfin à la façon du pain dans le bouillon brûlant. Maintenant, Robert doit un plateau de brioches fourrées à la confiture de groseilles au gamin blond pour son aide, mais ce n'est pas si cher payé.

Il ne s'est pas inscrit à la joute, vu que le cheval sur lequel il est venu n'est pas adapté à pareil effort. Le tir à l'arc, n'en parlons même pas, il éborgnerait une lady ou un bateleur dans l'assistance plutôt que de parvenir à toucher la cible. Mais la mêlée, ça, il peut faire.

Il revêt son armure de cuir bouilli, par-dessus laquelle il enfile une cotte de mailles, et s'arme d'une épée et d'une large masse – c'est toujours mieux de se préparer à l'éventualité de se faire désarmer, et il se débrouille raisonnablement bien à l'épée même si ce n'est pas ce qu'il préfère et manie le mieux. Oh, et n'oublions pas le casque : ce serait trop bête de se faire assommer et disqualifier, et peut-être de finir un demeuré dont la cervelle lui a coulé par les oreilles comme a lugubrement décrit Lord Jon dans sa tentative de le dissuader de participer.

Robert tremble un peu. D'aucuns diraient que c'est la peur, et peut-être y a-t-il de cela, mais pas uniquement. C'est aussi la promesse de conflit, l'annonce de la tempête prête à éclater dans quelques instants. Une soif que son père déclare inscrite dans les os des Barathéon depuis qu'Orys s'est uni à Argella Durrandon, le désir de voir les autres à terre devant soi.

Robert tremble de désir, et il se demande brièvement si c'est la même excitation qu'un jeune marié ressent le soir de ses noces, alors que le lit est préparé.


Plus Ned voit à quoi ressemble un tournoi, plus il se dit que le Nord fait bien de ne jamais en organiser.

C'est juste trop. Trop de gens, trop d'agitation, trop de convoitise et de passions subitement déchaînées dans un espace trop petit pour les contenir. C'est comme quelqu'un qui bâfrerait au point de vomir, et Ned en attrape la nausée par simple contamination.

Mais bien sûr, parce qu'il est le second fils du Sire de Winterfell, il ne peut pas se claquemurer dans sa chambre et attendre que le monde recouvre la raison – ce qui, vu qu'il se trouve dans le Sud… il désespère sérieusement de parvenir à cette résolution spécifique. Non, il doit effectuer son devoir, qui implique de s'asseoir auprès de lord Arryn et de son fils dans les gradins réservés aux hôtes de marque et de voir défiler noble après noble qui déversent politesses et flatteries dont ils ne pensent pas un seul mot.

Comparé à cela, c'est pratiquement reposant de voir les chevaliers, écuyers et archers tenter de se mutiler et de se saper mutuellement malgré les règles leur interdisant d'aller trop loin en voulant démontrer leur prouesse martiale.

Il avoue frémir un peu lorsque vient la mêlée, puisque Robert a décidé de concourir dans cette épreuve, et toute dure que fusse la tête de son ami, Ned n'éprouve aucune envie de voir ladite tête fracassée par accident, ou couverte de bleus à un point qu'on n'y reconnaît plus un faciès humain.

Au bout du compte, il n'aurait pas dû s'inquiéter. Robert ne gagne pas, cet honneur revenant à une énorme brute arborant trois chiens courants sur son bouclier – et quand Ned dit énorme, il veut dire énorme, à ce stade il s'agit davantage d'une montagne que d'un homme – mais il revient hilare en débit de tituber et de saigner du nez, se vantant d'avoir cassé cinq genoux et le double de bras.

Content de savoir que ce lamentable étalage plaît à une personne dans leur entourage. Mais après tout, Robert a des goûts plutôt simples.