Si tous les tournois finissent comme celui-là, Ned décide qu'ils ne lui plaisent vraiment pas.
Suite à une escapade de Sebas, lord Arryn a décidé de punir le jeune blond en l'enfermant dans sa chambre jusqu'à leur départ, ce que Robert juge aussitôt cruel pour une simple promenade dans les bois – le troisième des garçons élevés aux Eyrié n'a même pas bu une goutte d'alcool ni joué une frasque aussi désopilante que scandaleuse, et le voilà pourtant mis au pain sec et proscrit ! Ned, viens donc m'aider à lui amener des confitures, veux-tu ?
Ned s'abstient, principalement car Sebas est trop bouleversé d'avoir contrarié son père qu'il en perd l'appétit et car Robert aime trop grignoter pour cacher de la nourriture plus de quelques minutes sans la consommer lui-même. Et puis, il peut comprendre que lord Arryn se montre si sévère envers son héritier – son propre père a toujours fait montre de peu de patience envers Brandon, surtout comparé à son attitude avec Ned, Lyanna et Benjen.
Pas de confitures glissées en contrebande, donc. Et l'ambiance au sein de la maisonnée du suzerain du Val refroidie d'un seul coup, à un point tel que Ned se croirait presque de retour à Winterfell – pour un peu, il s'attendrait à voir tomber de la neige du plafond.
En contrepoint à ce drame intime vient s'ajouter le drame public lorsque le banquet de clôture est abruptement décommandé, laissant plusieurs dizaines de nobles et chevaliers contraints de trouver leurs propres soupers ou de jeûner. Apparemment, lord Tywin aurait vexé le roi par inadvertance et celui-ci a refusé de paraître – et quand la défaveur royale est à ce point évidente, ce serait un signe de bêtise de chercher à faire la fête vu que les dieux tirent un certain plaisir de ruiner ceux ignorant ce type de message. Du moins c'est ce que prétend Vieille Nan dans ses contes terrifiants.
La raison de la colère royale est assez imprécise ; un palefrenier proclame qu'Aerys se sent humilié par la richesse et l'élégance de l'Ouest, surtout comparées à sa propre tenue aussi débraillée que dégoûtante. Une femme de chambre insiste que lord Tywin a voulu voir sa fille porter une couronne de reine, seulement pour se voir traiter d'intrigant ayant des visées sur le trône. Un chevalier errant jure quand à lui que le fils et héritier de lord Tywin, Jaime Lannister, a cherché à devenir l'écuyer du prince seulement pour être jugé de si médiocre valeur que sa candidature a été aussitôt rejetée.
Pour avoir vu en passant lady Cersei, Ned avoue qu'elle est suffisamment belle pour s'asseoir à côté du prince mais beaucoup trop jeune pour penser à devenir une reine. Et le temps qu'elle grandisse, Rhaegar en aura vraisemblablement épousé une autre – la main d'un prince héritier est chose trop précieuse et convoitée pour ne laisser personne l'obtenir, après tout.
Pour avoir vu lord Tywin et sa Grâce assis ensemble… et bien, même le plus fervent soutient du Trône de Fer est obligé de concéder que le roi Aerys, deuxième du nom, faisait plus figure de mendigot hirsute que de souverain. La couronne et les habits ornés ne réussissaient qu'à accentuer cette déchéance.
Pour ce qui est de Jaime Lannister, n'a-t-il pas l'âge de Sebas ou un peu moins ? Les enfants ne sont jamais aussi talentueux que les hommes faits, surtout les prodiges légendaires du calibre d'Arthur Dayne – en voilà qui ne manquera pas d'entrer dans les annales de l'histoire, même un Nordien désintéressé par ce genre de choses peut le voir clairement.
Alors vraiment, ces trois possibilités sont tout à fait plausibles et assez justifiées, dans un sens ou dans l'autre. Mais provoquer une telle réaction d'orgueil blessé ? Cela semble assez extrême, exagéré à un degré qui frôle la caricature.
Remarquez, le Sud ne se préoccupe pas de ce qui compte réellement, jugeant plus intéressant de faire une montagne d'une taupinière. En dépit d'avoir été éduqué dans le Val depuis plusieurs années déjà, Ned continue fermement d'y croire et n'a encore rien vu qui le forcerait à démentir cette certitude si bien ancrée en lui.
Alors, soit le roi soit lord Tywin a pris la mouche pour des vétilles. Ce n'est pas une perspective très rassurante, vu qu'ils sont actuellement les deux hommes les plus puissants de Westeros – un lord chargé de veiller sur le bien-être et la survie de centaines devrait être au-dessus de toute mesquinerie. Et surtout, il devrait savoir quand écouter la critique – parce qu'un homme seul ne sait jamais quand il commet une erreur.
Que sa grâce ainsi que la Main se conduisent de manière aussi immature… Tout à coup, Ned veut retourner dans le Nord. Peut-être qu'il pourrait se faire accompagner de Robert et de Sebas – mais non, ses deux chers compagnons sont des héritiers pour leurs terres ancestrales, tôt ou tard leurs responsabilités exigeront qu'ils retournent au sud du Neck. Dommage.
Et si Ned insiste pour quitter le Val sur la simple base d'une mauvaise impression, son père lui tirera les oreilles si fort qu'on pourra enrouler les lobes tout autour de Winterfell – Lyanna adorerait effectuer la besogne, c'est exactement le genre de bêtise qu'elle trouve à tomber de rire. Il est donc obligé de rester, mais au moins est-ce le Val plutôt que Port-Lannis, Castral Roc ou Port-Réal. Au moins se trouve-t-il placé sous l'autorité d'un suzerain raisonnable.
Tout cela pour dire qu'une fois le tournoi fini, les bagages pliés et tout le monde perché sur les chevaux, il ne lambine pas pour se mettre en route. Lord Arryn n'ayant pas levé la punition de son fils, Sebas se trouve à faire le chemin du retour en compagnie de son père, ce qui abandonne Ned avec Robert – lequel ne partage pas du tout son soulagement, loin de là.
« Pour une fois que nous pouvions cogner à grands coups sans nous retenir ! Et toute cette animation, Ned ! Sans vouloir critiquer les Eyrié, tu reconnaîtras quand même que c'est bien silencieux. »
« Précisément leur charme » riposte le jeune Nordien à son ami qui fait mine de s'avachir théâtralement.
« Ah ! J'oubliais à quel rabat-joie je m'adresse ! Ned Stark vivrait-il dans un tombeau qu'il trouverait encore les occupants trop guillerets à son goût. »
C'est bien Robert, ça ; Orageois jusqu'au bout des ongles, il lui faut sans cesse en faire trop peu importe le domaine, que ce fusse combattre, boire ou se lamenter. C'est presque comique, lorsqu'on en a pris l'habitude. Ça et lassant.
Ce qui est tout Robert, également, c'est sa formidable capacité à vivre dans l'instant présent et à se concentrer sur ce qui lui fait plaisir à l'exclusion du reste. Qui se soucie d'un conflit imminent entre le roi et sa Main alors qu'il a eu l'opportunité de se frotter aux plus fines lames des Sept Couronnes et de se préparer à ses noces en contant fleurette aux femmes de chambre et autres serveuses de tavernes ? Parfois cela exaspère Ned, parfois cela le laisse admiratif. Parfois il ressent les deux émotions mélangées.
Interagir avec autrui est compliqué, autant que fatigant. Pas étonnant que la politique soit considérée comme un tel fléau ; il s'agit après tout d'avoir affaire à des gens constamment.
Ned ne pense pas qu'il ferait un bon politicien.
