Comédiens et chansons aimaient à célébrer la guerre et les épreuves de toute sorte, l'héroïsme et les exploits qui ne manquaient jamais d'en découler. Lorsque l'été était sur vous, vous ne vouliez penser à rien d'autre qu'au plaisir et à la gloire.
Jon a trop vécu pour adhérer encore à cette vision qui néglige les détails inconvenants comme l'odeur des cadavres, les victoires qui en fin de compte s'avèrent des pertes, et surtout l'obligation de continuer à vivre après.
Les chansons oublient constamment de mentionner que les mauvais souvenirs tendent à vous coller à la peau, à vous hanter plus efficacement que le plus rancunier des fantômes, à vous étouffer plus cruellement que le plus virulent des coupe-gorge et des poisons.
Jon a sa part de spectres. Tout homme finit par en accumuler, et quand vous êtes un lord responsable de tant de vies en plus de la vôtre, c'est encore pire.
De fait, il n'est pas surpris quand le moral de sa Grâce se dégrade brutalement suite au défi de Sombreval. Emprisonné pendant plusieurs mois, se demandant si demain le verrait survivre, dépouillé brutalement de la protection l'ayant servi toute sa vie, ce serait nettement plus étonnant si le roi avait émergé de l'épreuve complètement intouché.
Jon comprend donc que le roi a été marqué. Ce qu'il n'approuve pas, c'est la façon dont Aerys a décidé d'exorciser ses fantômes – en brûlant vif quiconque est accusé de comploter contre sa personne, et selon les rumeurs en provenance de la capitale, rien que respirer en présence de sa Grâce constitue un motif d'accusation suffisant.
Certes, le roi a techniquement le droit de punir aussi sévèrement qu'il le souhaite. Certes, le traumatisme de la captivité ne se dissipe pas en un jour, parfois même en plusieurs décennies. Mais cela n'empêche pas.
Jusque ici, Aerys Targaryen, deuxième de son nom, semblait vouloir imiter Aegon l'Indigne dans son incapacité à se montrer un monarque digne du Trône de Fer – goût du grandiose, défilé de maîtresses, projets aussi fantasques que peu pratiques, tout y était. Après le Défi de Sombreval, il paraît déterminé à émuler Maegor le Cruel, plutôt.
Aerys ne dispose pas de dragons pour passer les Sept Couronnes à feu et à sang, mais c'est un froid réconfort, aussi froid que les cendres de l'âtre en hiver. Peut-être en est-il lui-même furieusement irrité, vu son engouement nouveau pour les bûchers – une tentative de compenser maladroite et bancale ? C'est toujours difficile à dire, avec les puissants.
La dynastie est précaire, si bien que le prince se décidant à prendre épouse et à engendrer constitue une planche de salut pour le nom Targaryen et pour Westeros dans son intégralité – si Rhaegar consolide son soutien parmi les nobles en prouvant qu'il se soucie du futur, il sera plus facile à l'avenir d'écarter Aerys de l'exercice du pouvoir.
Après la conclusion désastreuse de la recherche de Steffon Barathéon pour une jeune femme d'ascendance Valyrienne, sa Grâce a été contrainte de se résoudre à trouver une belle-fille dans les Sept Couronnes. Après maintes délibérations, l'honneur a fini par échoir à Elia Nymeros Martell, seule fille de la Princesse Aliandra de Dorne.
Ce n'est pas la première fois que le sang du dragon et que le sang du soleil se sont mélangés, Daeron second de ce nom a après tout conclu une double alliance en accordant la main de sa sœur Daenerys à Maron Martell pendant qu'il épousait la sœur de ce prince, Mariah Martell. Jon est prêt à parier que le roi s'est résigné à une fiancée d'ascendance Valyrienne diluée, plutôt que de se résoudre à pas de fiancée du tout.
Ou peut-être à voir revenir à la charge lord Tywin. Si le lion a réellement des visées sur le Trône de Fer, des visées de couronne royale pour sa fille, il ne se laissera guère arrêter par un refus initial, même des plus insultants. Et choisir la fille à laquelle il a essayé de proposer son nain déformé de progéniture pour mari en guise de future reine… ça flaire l'insulte longuement étudiée.
Apparemment, la pique a fait mouche puisque lord Tywin s'est abstenu d'assister aux noces du prince Rhaegar, prétextant une indisposition quelconque. C'est le pire qu'il puisse faire critiquer délibérément un mariage royal n'a jamais été une bonne décision même lorsque le monarque était de tempérament indulgent, alors imaginez donc le résultat avec Aerys.
(Jon espère sincèrement que le roi ne sombrera pas au point d'oublier que tuer ses propres courtisans pour accusations de trahison, c'est différent de tuer un puissant seigneur qui est probablement le seul rempart dont vous disposez contre la ruine économique et la guerre civile.)
Elia Martell est incontestablement une Dornienne de type salé, avec sa longue chevelure noire bouclée, sa peau couleur d'argile humide et ses yeux sombres et profonds comme des puits taris. La charpente délicate, les commissures de ses lèvres insistant pour se retrousser en un doux sourire, elle n'est pas exactement une beauté comme en chantent les troubadours et pourtant nul ne saurait prétendre qu'elle manque de charme.
Cela bien que le roi soit déterminé à le faire. À le voir accabler de regards méprisants la pauvre princesse Dornienne, une personne peu informée pourrait croire que ce mariage a été conclu sans sa bénédiction, si bien que l'annonce de Rhaegar déménageant sa maisonnée à Peyredragon ne surprend guère. Non seulement il s'agit de son fief légitime selon la coutume, cela évite à son épouse de risquer la mauvaise humeur de son beau-père instable.
C'est également à Peyredragon que la princesse Rhaenys vient au monde. L'annonce de la naissance pousse Rowena à envoyer un cadeau, des habits qu'elle a coupés et brodés elle-même, en coton jaune et orange couverts de dragons poursuivant des soleils. La princesse Elia renvoie un mot de remerciement écrit de sa propre main, confessant que le noir est une couleur bien trop sinistre pour un nouveau-né d'après elle mais que les serviteurs de son mari insistent pour en mettre partout.
Si par cette omniprésence du noir les serviteurs cherchent à mettre l'accent sur la paternité draconique de la petite princesse, la tentative échoue lamentablement. Lorsque sa petite-fille lui est présentée, Aerys l'accuse immédiatement de sentir Dornien et refuse de la prendre dans ses bras, un détail qui s'empresse de faire le tour de Port-Réal et de se disséminer dans la campagne.
C'est un détail qui laisse Jon estomaqué. D'accord, sa grâce ne voue aucune affection à sa belle-fille, mais étendre cette hostilité à une bambine venant à peine de naître ? Une enfant de son propre sang, une petite vivante après tous les rejetons morts endurés par la dynastie ?
La déchéance du souverain ne fait plus aucun doute ; il y avait déjà des soupçons avant, mais cette démonstration est irréfutable. Un homme qui est prêt à cracher sur l'avenir incarné par sa propre descendance ne peut plus être raisonné.
Pour sa part, Jon ne peut même pas concevoir de poser les yeux sur l'enfant de Sebas et de ne pas sentir son cœur se fendre d'amour, il ne peut pas envisager de rejeter de quelque manière que ce soit l'enfant qui fera de son fils un père.
Il n'est pas loyal pour un banneret de souhaiter la mort de son roi, même si le banneret refuse de passer aux actes et se contente de prier pour que l'Étranger vienne avant son heure. Les septons ne manquent jamais de sermonner combien c'est peu charitable, que cela mérite expiation et repentir.
Jon commence à se résigner à la perspective de sombrer dans les Sept Enfers au lieu d'être réuni avec son père et sa première épouse dans l'au-delà.
