Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony

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Thranduil réprima une grimace quand ses longs doigts soulevèrent le linge qui avait servi pour couvrir la blessure de Bard et que ses yeux se posèrent sur le ventre nu de l'Homme.

Il sentait le regard de Sigrid fixé sur lui et refusait de se trahir avant d'ouvrir la bouche.

La plaie n'était ni propre, ni nette. L'arme utilisée avait entaillé les chairs en profondeur et paraissait avoir touché des organes internes. Les contours de la blessure étaient enflés et une odeur désagréable s'en dégageait.

Les épées des Orques étaient réputées pour ne pas être d'une grande qualité. Elles étaient rudimentaires, massives et leurs lames n'étaient que du métal forgé à la hâte, sans la moindre finesse. Quand elles blessaient, elles occasionnaient des dégâts bien plus sévères qu'une arme d'origine elfique, par exemple. Les épées des Hommes et des Elfes tranchaient de façon précise et la douleur provoquée par la lésion, même si cette dernière était fatale, ne perdurait pas plus de quelques secondes – encore moins si la main qui maniait l'arme était expérimentée. C'était tout le contraire avec les épées des Orques.

Thranduil s'adressa au guérisseur qui avait pris part au convoi et lui demanda de lui expliquer en détail chaque geste qu'il avait effectué dès que le roi Bard lui avait été confié. Il écouta avec patience, hochant la tête par moments, tandis qu'il poursuivait son inspection du bout des doigts et du regard. Il observa le début d'une nécrose au niveau des tissus cutanés en plus de l'infection généralisée qui avait gagné l'Homme étendu sur le lit.

Ses yeux se posèrent sur le visage du blessé. Bard était inconscient. Ses paupières étaient closes, sa peau plus pâle que celle de sa fille aînée et de profonds cernes violacés creusaient son visage.

Thranduil appliqua la paume de sa main sur le front de Bard. Il était brûlant de fièvre.

Le pli qui se dessina et persista sur la peau de son bras lorsqu'il la pinça l'informa que Bard était grandement déshydraté.

S'il devait sauver le roi de Dale, il allait devoir se montrer rapide et efficace.

« Roi Thranduil ? » demanda Sigrid.

Elle était de l'autre côté du lit, ses deux mains enlaçant celle de son père.

Thranduil focalisa son attention sur elle et choisit ses mots avec soin afin de ne pas la brusquer mais sans vouloir lui cacher la vérité pour autant.

« En dépit des soins apportés par votre guérisseur, la blessure n'est pas saine. L'arme qui a touché votre père devait être recouverte d'un poison et ce poison s'est répandu dans l'intégralité de son corps. Le roi Bard n'a pas les défenses nécessaires pour combattre une infection de cet ordre. »

« Ce qui signifie ? » dit Sigrid et sa voix tremblait clairement.

Thranduil vit le guérisseur situé à ses côtés passer un bras autour de ses épaules dans un geste de soutien.

« En d'autres termes, votre père est entre la vie et la mort à l'heure où nous parlons. Sa température est trop élevée, il est entièrement déshydraté et il demeure inconscient. Mes guérisseurs Elfes vont s'occuper de faire baisser sa fièvre, de l'hydrater et de désinfecter à nouveau la blessure. De mon côté, j'ai besoin de consulter certaines ressources afin d'étudier les possibilités qui s'offrent à moi pour aider le roi Bard. »

Un simple regard de la part du roi de Vert-Bois-le-Grand mit en mouvement les guérisseurs Elfes qui patientaient au pied du lit, un homme et une femme, tous deux grands, élancés et aux longs cheveux châtains et soyeux.

« Aussi difficile que cela soit à entendre, j'aimerais que vous quittiez la chambre, Princesse Sigrid. Je n'autoriserai que la présence de mes guérisseurs afin de limiter le risque d'une infection supplémentaire et ce jusqu'à nouvel ordre. »

L'Elfe vit l'éclair qui passa le temps d'une seconde dans les yeux clairs de la jeune femme et ses sourcils qui se froncèrent sur son front mais Sigrid sembla se reprendre et hocha la tête avec respect.

« Merci, Votre Altesse. »

Elle quitta la pièce, le guérisseur dalien sur ses talons et les portes furent refermées derrière eux.

Thranduil se tint en retrait, laissant le champ libre à ses guérisseurs. Ces derniers s'activèrent autour du corps immobile de Bard avec des gestes sûrs, précis et gracieux, utilisant des instruments et des herbes que seuls ceux qui connaissaient les secrets de l'art de la guérison pouvaient manier sans danger et bientôt, la voix de la femme s'éleva dans un chant doux et lent, en Sindarin, tandis que les mains de l'homme étaient apposées au-dessus de la blessure ouverte.

Le roi les laissa travailler sans mot dire, observant le moindre de leurs mouvements pendant que son cerveau réfléchissait à toute allure à la suite des évènements.

La situation de Bard était désespérée. Il ne l'avait pas dit à voix haute car il avait appréhendé la réaction de sa fille aînée. Le poison était profondément ancré dans les veines de l'Homme. Il n'avait jamais traité une infection aussi marquée par le passé.

Un soupir lui échappa malgré lui et il fut surpris d'entendre la guérisseuse l'interpeller. Combien de temps s'était-il écoulé ?

« Nous avons terminé pour l'instant, Votre Altesse », expliqua l'Elfe de sa voix calme et rassurante. « Nous reviendrons chaque heure afin d'évaluer l'état du roi et nous pourrons ainsi agir en conséquence. »

Thranduil hocha la tête et remercia les deux Elfes. Quand ils furent partis, il demeura seul dans la chambre, soudain conscient du décalage étrange qui existait entre lui, l'être quasiment immortel et presque invincible, et l'Homme allongé sur le lit, aux portes de la mort, sans défense et dont le temps passé sur cette Terre avait été dérisoire au regard de la destinée d'un Elfe.

Il se rapprocha du corps de Bard et l'observa en silence.

Sa respiration était pratiquement inexistante sa poitrine se soulevait à peine, ses lèvres demeuraient closes et rien ne montrait qu'il était encore en vie.

Une main sur le front de l'Homme lui indiqua que la fièvre était en train de tomber : sa peau n'était plus aussi brûlante qu'auparavant.

Il plaça ensuite le bout de ses doigts sur la gorge de Bard, sous la ligne de sa mâchoire, cherchant les pulsations de son cœur. Elles étaient là mais elles étaient lentes, distinctes les unes des autres, semblables à une mélodie lointaine et irréelle.

Le cœur du roi Bard sacrifiait ses ultimes forces pour maintenir cette enveloppe charnelle en vie mais Thranduil comprit qu'il se fatiguait, seconde après seconde, et qu'il était en train de perdre la bataille.


Les guérisseurs Elfes revinrent chaque heure, ainsi qu'ils l'avaient dit. Comme un rituel, ils nettoyaient la plaie béante avec des linges propres, appliquaient des baumes qu'ils créaient à partir des ingrédients en leur possession et accompagnaient leurs soins de chants aux vertus apaisantes, destinés à accompagner le roi des Hommes sur le chemin de la guérison.

La nuit déploya son manteau d'encre sur le royaume du roi Thranduil et son souverain resta au chevet de Bard, fixant sans la voir la silhouette de l'Homme, plongé dans ses réflexions. Il avait passé sa mémoire au crible afin de mettre le doigt sur un sort, une incantation ou un rituel qui aurait permis de freiner la course du poison, en vain. Il avait regagné ses appartements au cours de l'après-midi dans le but de consulter les ouvrages qu'il conservait dans sa bibliothèque mais aucun n'évoquait une infection aussi étendue.

Quand il l'avait questionnée, Sigrid lui avait expliqué que l'attaque remontait à six jours. Il leur avait fallu deux jours pour venir jusqu'ici. Si seulement ils étaient venus tout de suite ou s'ils l'avaient fait quérir aussitôt…

Thranduil secoua doucement la tête. Réécrire le passé ne menait à rien.

Assis dans un fauteuil, ses yeux clairs posés sur le corps immobile, l'Elfe laissa ses pensées divaguer un instant, gagné par une légère fatigue.

Un frisson parcourut son échine quand il revint à lui, les sens en alerte. Plusieurs heures s'étaient écoulées durant lesquelles il avait permis à son esprit de vagabonder pour se reposer.

Il reconnut le silence qui pesait sur la chambre. Il huma le parfum spécifique à ce moment insaisissable. Il comprit sans même le regarder que le cœur de Bard avait cessé de battre à l'intérieur de sa poitrine.

Il ne comprit pas les raisons de sa réaction après ce constat et, sur l'instant, il ne chercha pas à analyser celle-ci. Seule une négation tournait en boucle dans son esprit. Il ne pouvait pas accepter la disparition du roi des Hommes et il refusait que cette vie cesse de cette manière, par accident, avec brutalité et loin des êtres qui comptaient le plus à ses yeux.

Alors il se leva, quitta les lieux d'un pas rapide, fermant les portes à clé sur son passage et se rendit dans ses appartements où il se hâta de retrouver un livre en particulier. Il collecta le matériel qu'il nécessitait dans sa chambre et dans d'autres pièces du palais et revint au plus vite jusqu'à l'endroit où se trouvait le corps sans vie du roi Bard.

Il déposa ce qu'il avait ramené sur une table et déplaça celle-ci près du lit. Il tira les rideaux sur les fenêtres, verrouilla les portes et appliqua sur celles-ci ainsi que sur les murs et les fenêtres un sort d'insonorisation qui empêcherait quiconque d'entendre ce qui allait se passer à l'intérieur. Bard ne risquait pas de faire du bruit dans son état. En revanche, il se doutait que lui-même ne parviendrait pas à demeurer muet à un moment précis du rituel.

Il s'empara du livre, l'ouvrit, chercha la page dont il avait besoin et posa l'ouvrage au milieu de la table.

Il y avait un moyen de sauver Bard. Un moyen de le ramener, se corrigea-t-il, posant un regard désolé sur le corps du roi.

Il passa la paume de sa main sur le front désormais froid de l'Homme puis il s'affaira à préparer le rituel dans l'ordre indiqué par l'écrit qu'il déchiffrait avec attention.

Quand tout fut enfin prêt, le roi Thranduil se défit de sa longue robe d'intérieur et de sa tunique. Il déposa les vêtements sur le fauteuil qu'il avait occupé un peu plus tôt. Il tressa ses cheveux afin de dégager ses épaules et son buste dénudé.

Puis il s'empara d'un poignard à la lame étincelante, jusque-là posé sur la table.