Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony

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Les mains du roi Thranduil retrouvèrent leur teinte marmoréenne au fur et à mesure que le sang se diluait dans l'eau. L'Elfe contempla d'un air absent les sillons écarlates qui sinuaient sur sa peau, envahi par une fatigue qu'il n'avait plus éprouvée depuis des siècles.

Le rituel avait été bien plus exigeant que ce qu'il avait escompté. Il n'était pas certain, à l'heure actuelle, de l'avoir accompli avec succès. Seul le temps pourrait éventuellement lui donner raison.

Thranduil nettoya le poignard et fit disparaître le contenu du bassin. Il y plaça ensuite les linges maculés de sang qu'il avait utilisés et, d'un mot en Sindarin, le récipient s'enflamma pour réduire les étoffes en cendres.

Il rangea dans une grande armoire tout ce qu'il avait apporté : le poignard, des ingrédients divers, le livre ainsi qu'un coffret qu'il verrouilla à l'aide d'une petite clé. Il récupéra la clé, ferma les portes du meuble et les scella d'une simple formule et d'un geste de la main. Il remit la table à sa place d'origine. Il s'approcha ensuite du fauteuil, se rhabilla avec soin, glissa la clé dans la poche de sa robe et défit la tresse qui tombait dans son dos, se recoiffant à l'aide de ses doigts.

Enfin, il observa la silhouette du roi des Hommes. Il chercha son pouls, le bout des doigts sur sa gorge et fut soulagé de percevoir des battements, bien que lointains.

Les guérisseurs poursuivraient les soins engagés. Cela permettrait à l'infection de se résorber, d'autant plus que Thranduil était parvenu à enrayer la propagation du poison.

Il fallait désormais que le roi Bard ait la volonté de vivre et de se battre pour cela.

Bien conscient qu'il avait lui-même besoin de repos, Thranduil quitta la chambre.

Avant de regagner ses appartements, il prit le temps de se rendre auprès de Sigrid. Sans surprise, et ce en dépit de l'heure avancée de la nuit, la jeune femme ne dormait pas.

Il énonça les faits d'une voix qu'il voulut posée et rassurante et se montra patient lorsque Sigrid lui posa toutes les questions qui lui passaient par la tête.

Une fois dans sa propre chambre, Thranduil se déshabilla entièrement, se glissa sans bruit entre les draps et sombra dans un sommeil long, bienvenu et sans rêve.


Les jours passèrent dans le royaume calme et intemporel de Vert-Bois-le-Grand.

Thranduil s'enquit de Dale assez tôt auprès de Sigrid : qui était en charge de la cité en l'absence de son souverain ? La jeune femme expliqua que Percy et Hilda, deux amis proches de son père et absolument dignes de confiance, avaient été nommés représentants de l'autorité en attendant le retour du roi (ou l'annonce de son décès). C'était également eux qui avaient pour mission de prendre soin des deux plus jeunes enfants de Bard, restés à Dale.

Le roi des Elfes choisit d'envoyer Tauriel porter un message à Dale : leur souverain était encore en vie, son état était stable – du moins, il n'empirait pas.

Les guérisseurs s'étaient montrés patients et méticuleux. Le poison faisait marche arrière, les tissus nécrosés avaient été éliminés et les chairs avaient été ressoudées entre elles lorsque tout nouveau risque d'infection avait enfin été écarté. La plaie était désormais propre et laisserait une profonde cicatrice sur la peau de Bard, s'il se réveillait un jour.

La fièvre avait disparu et le cœur du roi battait, certes doucement, mais régulièrement.

Son corps était nettoyé chaque matin. Ses cheveux étaient lavés et coiffés et son visage était rasé. Thranduil avait songé que le roi paraissait plus jeune de quelques années ainsi privé de sa barbe.

Les guérisseurs avaient mis en place un système afin d'hydrater et d'alimenter l'Homme dans son sommeil et ils se relayaient pour masser et mouvoir les membres de leur patient dans le but d'endiguer tout risque de lésion causée par une constante inertie.

Un après-midi, sept jours après l'arrivée de Sigrid à Vert-Bois-le-Grand, Galion trouva son souverain à l'extérieur du palais et l'informa que le roi Bard avait ouvert les yeux et qu'il était réveillé.

Thranduil découvrit Sigrid au chevet de son père, assise dans le fauteuil près du lit, sa main caressant avec une tendresse évidente la joue de Bard, son autre main enlaçant celle de l'Homme.

Il avait autorisé les visites à la jeune femme dès lors que le risque d'infection avait été entièrement mis de côté par les guérisseurs.

Bard était assis dans le lit, maintenu en place par plusieurs oreillers et il posait un regard quelque peu voilé, quoiqu'empli d'amour, sur sa fille aînée. Son attention sembla attirée par l'entrée de l'Elfe dans la chambre car il redressa le menton et ses yeux verts et bruns se posèrent sur le roi Thranduil. Ce dernier scruta l'expression de l'Homme, cherchant à deviner ses pensées mais rien ne lui parvint.

« Comment vous sentez-vous, Mon Seigneur ? » demanda simplement Thranduil, approchant d'un pas tranquille dans la pièce.

« Comme si j'avais été piétiné par un cheval », répondit Bard d'une voix cassée et lointaine, ses cordes vocales ayant souffert de ce silence forcé.

Thranduil esquissa un sourire discret et dépourvu d'amusement.

« Ce n'est pas exactement ce qui vous est arrivé », répliqua-t-il.

Bard coula un regard vers sa fille.

« Il semblerait. Sigrid m'a tout raconté dans les grandes lignes. »

Parvenu au pied du lit, Thranduil étudia Bard avec minutie, scrutant son regard et les moindres mouvements de son corps.

Sigrid ne peut pas vous avoir tout raconté, songea-t-il.

Les yeux de Bard trouvèrent une nouvelle fois les siens. L'Homme était l'une des rares créatures à sa connaissance capable de soutenir son regard sans ciller un instant. Cela l'avait désarçonné dès leur rencontre et cela le troublait encore à ce jour. Les sourcils de Bard se froncèrent.

« Je sais que c'est grâce à vous que je suis encore en vie », poursuivit l'Archer de cette voix rauque et étrange.

Thranduil ne rompit pas le contact visuel, néanmoins parcouru par un imperceptible frisson. Bard n'avait aucune idée du poids de ses paroles. L'Elfe nota l'expression intriguée de l'Homme.

« Merci », dit simplement ce dernier et il secoua la tête, reportant toute son attention sur Sigrid.

« C'est inutile », répondit Thranduil, une main levée comme pour repousser la gratitude de l'Homme. « Remerciez votre fille. Elle a pris d'immenses risques afin de vous amener jusqu'à moi. »

L'Elfe fut attentif au regard que Bard posa sur Sigrid à ces mots. Il était empreint d'une douceur infinie.

« Vous aurez besoin de repos et de soins supplémentaires », poursuivit Thranduil sur un ton calme. « Mes guérisseurs ont encore à faire pour permettre à votre blessure de cicatriser convenablement. » Thranduil vit Bard ouvrir la bouche pour protester, ses yeux aux nuances de la forêt fouillant le sien. « Je n'accepterai pas la moindre objection de votre part. Il serait inconsidéré de vous remettre en danger alors que vous n'êtes pas encore en état de vous défendre. »

« Je dois… »

« Vous devez prendre le temps de vous rétablir, Mon Seigneur. Cette blessure est loin d'être superficielle. »

Bard interrogea sa fille du regard. Celle-ci hocha la tête, donnant raison au roi des Elfes.

« Dale est entre de bonnes mains, papa. Ne t'inquiète pas. Percy et Hilda s'occupent de Bain et de Tilda. »

« Dale s'en sortira très bien, Bard. Nul souverain n'est irremplaçable. Vos enfants, en revanche, ont besoin d'un père. »

Résigné et manifestement encore très fatigué, Bard offrit un sourire vague à Sigrid puis opina du chef à l'intention de Thranduil.

Le roi des Elfes se permit un sourire rassurant à l'adresse de l'Homme et de sa fille.

« Je vous laisse vous retrouver. Sentez-vous libre de demander quoique ce soit. Nous ferons le nécessaire afin de vous assurer une convalescence dans les meilleures conditions au sein de Vert-Bois-le-Grand. »

« Merci, Roi Thranduil », répondit Bard.

Thranduil inclina la tête très légèrement en direction de l'Archer et de son aînée puis il quitta la chambre, accordant à ses occupants l'intimité et le temps qui leur avaient fait défaut jusqu'à présent.


Thranduil ne reparut dans la chambre de Bard qu'en fin de journée, lorsque le soleil déclina derrière la cime des arbres. Il souhaitait constater de ses propres yeux la bonne cicatrisation de la plaie. Les guérisseurs Elfes étaient présents : la femme finissait d'ôter le linge qui protégeait la peau blessée et l'homme préparait un onguent dont le parfum atteignit les narines du roi.

« M'autorisez-vous à être présent ? » s'enquit Thranduil, pour le moment en retrait.

Bard acquiesça en silence et Thranduil s'approcha alors afin d'étudier la cicatrice encore fraîche. L'expression horrifiée de l'Homme ne lui échappa guère quand les yeux verts et bruns se posèrent eux aussi sur la plaie qui barrait son ventre nu. Bard avait sans nul doute sous-estimé la gravité de sa blessure.

Quand les guérisseurs eurent fini de prodiguer leurs soins, Thranduil retint la main de la femme lorsqu'elle s'empara d'un linge propre.

« Me permettez-vous ? » demanda-t-il, son regard clair croisant celui de l'Archer.

« Je vous en prie », répondit simplement Bard.

Les guérisseurs s'éclipsèrent de la pièce en toute discrétion.

Thranduil fit montre de grâce et de patience tandis qu'il recouvrait la peau de Bard du linge immaculé.

« Vous êtes troublé », énonça Bard.

Sa voix était toujours rauque, encore un peu éraillée mais elle commençait à retrouver sa tessiture d'antan. Thranduil y perçut le léger accent que l'Archer avait hérité de son noble lignage.

Les doigts de l'Elfe s'immobilisèrent sur le nœud qu'ils venaient de faire avec le tissu.

« Je vous demande pardon ? » répondit Thranduil, décidé à ne pas regarder Bard et concentré sur sa tâche.

« Je ressens votre trouble. »

Thranduil fit un effort immense afin de ne pas laisser son visage trahir ses pensées.

« Je ressens votre trouble comme s'il était le mien et je n'en comprends pas la raison. »

Un soupir glissa sur les lèvres du roi des Elfes avant qu'il ait eu le temps de le retenir.

À son grand désarroi, ce qu'il avait craint semblait s'être produit.

« Votre Altesse… » poursuivit Bard.

Thranduil percevait l'inquiétude dans sa voix. L'inquiétude mais aussi un léger agacement, l'incompréhension et une certaine appréhension.

« Que s'est-il passé ? Pourquoi puis-je ressentir vos émotions comme si elles m'appartenaient ? Je l'ai déjà remarqué tout à l'heure, lors de votre première visite. C'est également arrivé en votre absence même si cela était plus… diffus, une simple présence dans mon esprit. Je ne comprends pas… »

Thranduil ôta ses mains du ventre de Bard et replaça avec soin la tunique au-dessus du bandage. Il prit place dans le fauteuil situé à côté du lit et ferma les yeux un instant, rassemblant ses pensées.

Certes, il avait ramené le Seigneur de Dale à la vie et cela seul suffisait à faire taire toutes les interrogations. Cependant, il avait la conviction qu'il devait la vérité à Bard, même s'il ignorait la réaction à venir de son interlocuteur face à une révélation de cette ampleur.

Il joignit ses longs doigts et les posa sur ses genoux puis il ouvrit les yeux et les plongea dans ceux de Bard. Le regard vert et brun trahissait l'état de fatigue et de nervosité de son propriétaire en dépit d'un calme apparent. Une tempête paraissait menacer derrière les orbes aux couleurs de la forêt. Mais l'Homme patientait, attentif, assis le plus droit possible dans son lit.

« Ce n'est pas votre cœur qui bat à l'intérieur de votre poitrine, Bard, mais une partie du mien. Vous étiez mort. »