Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony
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Thranduil avait envisagé un certain nombre de réactions de la part de Bard – toutes auraient été acceptables. Toutefois, il ne connaissait qu'assez peu le Seigneur de Dale, aussi les paroles qui franchirent ses lèvres le prirent au dépourvu.
Bard se tenait droit dans le lit, son regard planté dans celui de son interlocuteur.
Il respirait doucement et émanait de lui un calme remarquable compte tenu de la révélation que venait de lui faire le roi des Elfes.
« Pourquoi ? »
Thranduil sentit ses sourcils se froncer sur son front. Pourquoi ? Simplement pourquoi ?
« Pourquoi avoir sacrifié la moitié de votre cœur pour me sauver ? » reprit Bard, interprétant à tort l'expression intriguée de l'Elfe.
Une minute, peut-être deux, passèrent durant lesquelles Thranduil considéra Bard depuis le fauteuil qu'il occupait, ses mains gracieuses posées sur ses genoux.
« Je ne sais pas », reconnut-il et il vit au regard de Bard que sa réponse l'avait désarçonné.
« Pourquoi ne l'aurais-je pas fait ? Ainsi que je vous l'ai dit, vous étiez mort, Bard. Il n'y avait rien d'autre à faire hormis cela. »
« Vous auriez pu me laisser… mort », répliqua Bard et Thranduil perçut l'émotion dans sa voix sur le dernier mot.
Un soupir glissa sur les lèvres du roi des Elfes. Il s'appuya contre le dossier du fauteuil et posa ses mains sur les accoudoirs du siège, croisant ses jambes dans un geste élégant.
Il nota avec un regard ennuyé qu'il n'y avait pas la moindre carafe de vin dans cette chambre.
« Votre temps n'était pas venu », expliqua-t-il d'un ton détaché. « Votre fille s'est présentée à moi. Il y avait une raison à cela. Rien n'arrive par hasard en ces terres, c'est là une vérité que j'ai apprise au cours de ma longue existence. Je devais vous ramener car il est évident que vous avez encore une mission à accomplir ici. »
« Au prix d'une partie de votre cœur ? »
Thranduil se permit un sourire narquois, son regard embrassant l'expression soucieuse qui habillait le visage de Bard.
« Mon cœur entier ne me servait pas à grand-chose, ces temps-ci. Ne vous inquiétez pas. »
« Vous prenez cela avec une désinvolture qui me perturbe, Votre Altesse. Il est vrai que l'on raconte des histoires au sujet du roi de Vert-Bois-le-Grand. Certaines des légendes qui vous entourent me pétrifiaient lorsque j'étais un enfant. On dit que vous n'éprouvez aucune émotion et que votre cœur est de glace. Je sais pourtant que c'est impossible puisque je le sens battre à l'intérieur de ma poitrine. Du reste… Vos émotions ne sont plus un secret pour moi. »
Thranduil ne put masquer son agacement face à cette évidence. Ses mâchoires se crispèrent légèrement et il plissa le nez.
« Que mes émotions deviennent limpides pour vous était, en effet, une éventualité que j'ai considérée. Je n'étais pas certain des conséquences directes de ce rituel. Elles pouvaient être diverses. »
Bard se redressa davantage sur son lit et Thranduil le vit serrer les dents : cette position accentuait la pression sur sa blessure et devait le faire souffrir. L'Archer posa la paume de sa main à l'endroit de la plaie, au-dessus de sa tunique.
« Mes guérisseurs ont fait le nécessaire pour que la douleur demeure tolérable. Néanmoins, elle est là et je suis désolé de ne pouvoir l'apaiser davantage. »
« C'est supportable, rassurez-vous et je suis redevable à vos guérisseurs pour m'avoir soulagé à ce point. Permettez-moi de revenir sur les conséquences que vous évoquiez à l'instant, Votre Altesse. Quelles auraient-elles pu être ? »
« Il était possible qu'en l'absence de votre cœur, vos propres émotions disparaissent. Vous auriez été vivant mais semblable à une coquille vide. Cependant, je vous ai observé avec votre fille et je doute que cela soit le cas. »
Thranduil nota l'expression grave et tendue qui se peignit sur le visage de Bard à ces mots. Il avait conscience qu'énoncer tout cela à voix haute devait être d'une violence inouïe pour l'Homme mais, après tout, la demande venait de lui.
« Autre chose ? »
« Cela reste à vérifier mais un changement de comportement ou des sautes d'humeur pourraient se manifester sur le long terme. Il est également fait mention d'une sensible modification du mode de vie, notamment sur le plan alimentaire. »
Bard haussa les sourcils, manifestement perdu.
« Dans les rares cas où ce rituel a été pratiqué, il a été observé à de plus rares occasions encore que la personne revenue du trépas ne parvenait plus à se satisfaire de la nourriture à laquelle son corps était autrefois habitué. »
« Alors que mangeait-elle ? »
« Bard, voulez-vous vraiment me l'entendre dire ? »
Le regard de l'Archer se fit soudain froid, toisant le roi des Elfes sans ciller.
« En dépit du respect que j'ai à votre égard, roi Thranduil, je suis en droit d'obtenir des réponses à mes questions quand cela concerne mon corps, mon cœur ou ma tête. »
« Bien entendu… » murmura Thranduil, déstabilisé par le ton employé par son interlocuteur.
Bard avait toute légitimité à manifester sa colère : il n'avait pas demandé à se réveiller avec la moitié du cœur d'un Elfe dans la poitrine, les émotions du dit Elfe comme une charge à traîner jusqu'à la fin de son existence.
« Vous pourriez avoir envie de chair crue ou encore de sang. C'est une potentialité que nous écarterons peut-être alors n'imaginez pas… »
« Est-ce que… Pourrions-nous arrêter là, finalement ? » le coupa Bard.
Thranduil hocha la tête.
« Je suis navré, Mon Seigneur. Je n'avais pas l'intention de vous annoncer les choses de cette manière. »
Bard leva une main pour intimer l'Elfe au silence. La nausée était visible sur les traits de son visage bien trop pâle.
« C'est moi qui ai exigé des explications. Ne vous excusez pas. »
« Certes. Mais j'aurais aimé formuler mes propos avec plus de délicatesse. »
« Inutile », trancha Bard. « J'avais besoin de comprendre pourquoi je ressentais vos émotions et je le sais, maintenant. »
Un nouveau silence s'installa entre l'Homme et l'Elfe. Bard avait baissé les yeux sur ses mains, paraissant les observer sans vraiment les voir tandis que Thranduil fixait un point au-delà de la silhouette du roi de Dale.
« Comment pourrions-nous procéder afin que vos émotions ne soient pas aussi… évidentes pour moi ? Existe-t-il un moyen ? » demanda enfin Bard sans pour autant cesser l'examen minutieux de ses propres ongles.
Thranduil reporta son attention sur Bard – son esprit avait déjà commencé à divaguer et une curieuse sensation de fatigue l'avait à nouveau envahi. Il n'avait plus ressenti ce besoin impérieux de retrouver son lit depuis des siècles.
« Je pense pouvoir être capable de dompter mes émotions. Je pourrai vous les dissimuler et ainsi vous préserver. Cela me demandera sans doute quelques jours pour parvenir à un résultat satisfaisant alors j'espère que vous pourrez faire preuve d'encore un peu de patience. »
Un très léger sourire se dessina sur les lèvres de l'Archer.
« Evidemment... Cela ne me dérange pas tant que cela, de toute façon. »
Thranduil haussa un sourcil, incapable d'interpréter le sens de cette réponse.
Le sourire de Bard s'élargit et il redressa la tête pour poser ses yeux sur ceux du roi des Elfes.
« Je préfère partager vos émotions que de devoir m'abreuver de sang ou me nourrir d'entrailles fraîches pour survivre, s'il faut choisir. »
Thranduil ne put retenir le sourire qui se forma sur ses lèvres, même si le geste demeura discret.
« Vu sous cet angle, je partage votre point de vue. Cela étant dit, mes émotions ne doivent pas devenir votre fardeau. Je ferai le nécessaire, soyez-en assuré. »
« Merci… » murmura Bard, maintenant le contact visuel entre eux.
Thranduil se leva de son fauteuil, un délicat sourire toujours présent au coin des lèvres.
« C'est inutile, Mon Seigneur. »
« Non… Je veux dire… Merci de m'avoir sauvé la vie… De m'avoir ramené. Même si la raison de votre geste m'échappe complètement, je ne vous le cacherai pas. Merci de m'avoir donné cette chance, peu importent les conséquences. »
Thranduil sentit la moitié de son cœur se contracter avec force à ces paroles et il se maudit intérieurement lorsqu'il vit les sourcils de Bard se froncer car l'Archer avait perçu son émotion.
Bard se montra néanmoins courtois et ne questionna pas Thranduil, sans doute conscient qu'il n'avait aucun droit de connaître les pensées les plus intimes de son hôte. Le roi des Elfes en fut à la fois soulagé et reconnaissant.
Il posa une main sur sa poitrine et hocha la tête en direction de Bard.
« Reposez-vous, Bard. Vous devez récupérer vos forces et j'ai déjà pris bien trop de votre temps. »
Bard inclina la tête en retour et Thranduil fit volte-face pour quitter la pièce. Quand il passa devant l'armoire verrouillée, il songea qu'il aurait peut-être dû l'ouvrir afin d'en révéler le contenu à l'Archer.
Non… Il s'agissait d'une mauvaise idée pour le moment. Bard avait suffisamment d'informations à digérer et il avait besoin de calme, de repos et de temps pour lui.
Tandis qu'il parcourait les vastes couloirs qui le conduisaient vers ses appartements, le roi des Elfes entendit dans son esprit les dernières paroles de Bard. Peu importent les conséquences…
Il n'était pas tout à fait certain que le Seigneur de Dale soit encore de cet avis lorsqu'il apprendrait que pour garder la moitié du cœur qui battait désormais à l'intérieur de sa poitrine, il allait devoir épouser celui qui lui en avait fait cadeau.
