Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony

-5-

Thranduil s'était de nouveau présenté au chevet de Bard la nuit suivante. Il avait attendu le départ de Sigrid ainsi que celui des guérisseurs avant de rejoindre le Seigneur de Dale dans sa chambre.

Bard l'avait une fois encore déstabilisé car au lieu des nombreuses questions ou récriminations auxquelles et contre lesquelles Thranduil s'était préparé à répondre, le roi blessé avait simplement fait remarquer qu'il n'y avait pas de cicatrice à l'endroit de son cœur. Il avait alors interrogé Thranduil sur le déroulement du rituel.

Thranduil s'était installé dans le fauteuil auprès du lit et avait énuméré sur un ton calme et détaché les différentes étapes qu'il avait dû respecter afin de parvenir à ramener Bard d'entre les morts.

Il avait sciemment passé sous silence certains détails relatifs au moment précis où lui-même avait dû ouvrir sa poitrine pour en extirper son propre cœur et en couper la moitié.

Bard avait effleuré son torse d'un air absent, les sourcils froncés et Thranduil avait fini par expliquer qu'il avait rendu la cicatrice invisible pour le moment. Ignorant le souhait de Bard quant à informer sa fille aînée de son état, le roi des Elfes avait jugé plus sage de garder le secret en attendant d'en discuter posément et de tomber d'accord sur ce qui devait être ou ne pas être dit.

Bard avait hoché la tête et avait remercié Thranduil pour sa prévenance. La discussion s'était arrêtée là et l'Elfe avait pris congé du Seigneur de Dale, conscient du malaise qui flottait entre eux en dépit de la politesse de Bard à son égard.


Depuis cette nuit où il avait fait revenir Bard, Thranduil dormait beaucoup et profondément. Il se sentait envahi de façon constante par une fatigue dont il ne parvenait plus à se défaire et restait donc au lit plus longtemps qu'à l'accoutumée. Il mit une telle réaction sur le compte de l'effort intense que lui avait demandé un rituel si exigeant mais il garda néanmoins dans un coin de son esprit que cet épuisement anormal pouvait tout aussi bien être lié à l'absence de la moitié de son cœur.

Il évita la chambre de Bard une semaine durant, se contentant de tendre l'oreille quand les guérisseurs lui donnaient des nouvelles de leur patient.

Il ignorait tout à fait de quelle manière se comporter face à l'Archer et appréhendait, à raison, leurs futures conversations.

Cependant, il se rendit auprès de Bard une nuit, alors que Sigrid et son père occupaient le palais de Vert-Bois-le-Grand depuis près de vingt jours.

Un orage de printemps grondait sur les arbres de la forêt. Les éclairs zébraient le ciel, éclairant la chambre plongée dans la pénombre et les nuages déversaient des torrents de pluie.

Bard semblait dormir à poings fermés. Etendu sur le lit, il respirait doucement, une main posée sur son ventre et l'autre sur celui d'un chat tigré roulé en boule contre sa hanche. Les chats étaient des créatures qui affectionnaient la compagnie des Elfes Sylvains et le sentiment était mutuel.

Thranduil s'approcha en silence et s'installa dans le fauteuil placé au chevet de Bard.

Il étudia le visage de l'Homme, songeant combien son teint demeurait pâle et ses yeux soulignés de cernes.

Il se demanda avec curiosité si sa peau était tiède ou froide et il chassa cette pensée avant d'assouvir la déraisonnable envie d'effleurer de ses doigts le corps de Bard.

Soudain, comme s'il avait senti la présence de l'Elfe, Bard ouvrit les yeux.

Il ne cligna pas des paupières, ne laissa guère le temps à sa vision de s'accoutumer à l'obscurité comme si cette dernière ne le gênait aucunement et son regard trouva sans même avoir à le chercher celui de Thranduil.

Bard paraissait à cet instant pourvu de facultés surpassant celles des Hommes.

Un frisson parcourut le dos de l'Elfe à cette idée.

« Vous m'évitiez ? » demanda Bard en guise de préambule, ses yeux aux couleurs de la forêt sondant ceux de son interlocuteur.

Sa main posée sur le ventre du chat caressa le pelage duveteux et l'animal se mit à ronronner dans son sommeil.

« Non. Je m'exerçais à maîtriser mes émotions », mentit Thranduil sans la moindre once d'hésitation dans la voix.

Il avait réellement travaillé à cela mais ce n'était en aucun cas le motif véritable de son absence.

« Êtes-vous satisfait des résultats obtenus ? » poursuivit Bard.

Sa voix n'était plus aussi rauque et cassée que lors de son réveil. Elle paraissait plate, dénuée d'émotion.

« À vous de me le dire, Bard », répondit Thranduil, son regard de glace soutenant l'examen minutieux des yeux de l'Archer.

« Vos émotions sont diffuses, ainsi qu'elles l'étaient quand vous vous trouviez loin de moi. »

Thranduil opina du chef et un silence s'installa dans la conversation.

« Mes guérisseurs rapportent que votre plaie cicatrise très bien. C'est une chance. »

Thranduil ne manqua pas le froncement de sourcils de Bard, ni le sourire dépourvu de joie qui se peignit sur ses lèvres.

« Une chance, Votre Altesse ? Tout le mérite vous revient et vous le savez. »

Bard ôta sa main du pelage du chat et se redressa dans le lit. L'effort lui semblait beaucoup moins pénible qu'une semaine auparavant. Il repoussa d'un geste les couvertures qui recouvraient son corps puis il déboutonna lentement sa tunique. Thranduil le suivit du regard et sentit une exclamation muette se former malgré lui sur ses lèvres quand Bard écarta les pans du vêtement et révéla son abdomen désormais libre de tout bandage.

À la lumière des éclairs qui déchiraient la nuit, Thranduil pouvait clairement constater que la peau de Bard avait cicatrisé à merveille en un temps très limité.

Thranduil possédait des connaissances accrues sur l'anatomie des créatures qui peuplaient la Terre du Milieu. Cela allait de pair avec l'étendue de ses aptitudes et il n'avait jamais caché cette fascination qu'il éprouvait face aux différences physiologiques qui existaient entre chaque race.

Un Homme blessé ainsi que l'avait été Bard ne pouvait pas se rétablir de cette manière en l'espace de dix jours.

Les yeux de Thranduil parcoururent le ventre traversé d'un flanc à l'autre par une longue cicatrice propre et plus blanche encore que la peau sur laquelle elle serpentait. C'était comme si elle avait toujours été là.

« Je n'ai plus mal du tout », expliqua Bard en reboutonnant la tunique, arrachant Thranduil à cette image déroutante.

Thranduil craignait de comprendre ce qui était arrivé et il sut que Bard pensait la même chose que lui quand il redressa la tête et rencontra les prunelles vertes et brunes du Seigneur de Dale.

« J'entends mieux qu'autrefois. J'entendais déjà très bien mais je perçois maintenant des bruits auxquels je n'étais pas attentif jusque-là… Je discerne des sons parfois lointains : les murmures dans les couloirs, les animaux dans la forêt. Il en va de même pour ma vue. Je suis allé à la fenêtre et j'ai pu distinguer parmi les arbres des détails que je ne pouvais pas voir auparavant. Et, manifestement, je me régénère beaucoup plus vite que mes semblables. »

« Manifestement », dit en écho la voix lasse de Thranduil.

« Cela devait-il arriver ? »

Un soupir souleva la poitrine de l'Elfe et son regard voilé de fatigue garda captif celui de Bard.

« Tout était envisageable, ainsi que je vous l'avais expliqué. Vos nouvelles capacités indiquent que, de toute évidence, la moitié de mon cœur s'est prodigieusement adaptée à votre organisme. »

« Suis-je en train de devenir un Elfe ? »

« En partie, je suppose. Vous ne serez jamais véritablement un Elfe mais vous aurez certaines spécificités propres à ma race. »

« Cela signifie-t-il que je suis immortel ? »

« Je ne le sais pas. J'imagine que nous le découvrirons avec le temps. Du reste, les Elfes ne sont pas exactement immortels, Bard. Nous pouvons mourir, nous aussi. »

« Dans quel contexte ? Lorsque vous êtes blessés ? »

Thranduil eut un sourire fragile à l'emploi du pronom personnel. Combien de temps avant que Bard ne se considère comme l'un des leurs ? Jamais, possiblement.

« Par exemple, oui. Mon père a péri de cette manière à Dagorlad, il y a trois-mille ans de cela. Nous pouvons aussi mourir de fatigue et de chagrin. Ma mère n'a pas survécu à la disparition de mon père et elle a fini par quitter Arda pour les Terres Immortelles. Notre esprit est également capable de quitter notre corps et de se rendre jusqu'aux Cavernes de Mandos si quiconque tente de nous violer. »

L'expression choquée qui passa sur le visage de Bard n'échappa pas à Thranduil.

L'Elfe décida de modifier le cours de leur entretien.

« Voyez ces changements comme un atout. En tant que souverain de Dale, cela vous assure un gain de puissance non négligeable. »

Les traits de Bard se durcirent et son regard lui-même eut l'air de s'assombrir d'un seul coup. Son ton fut glacial quand il reprit la parole, toisant Thranduil.

« En admettant que je dispose dorénavant de la longévité exceptionnelle des Elfes en terme d'existence, pouvez-vous m'expliquer en quoi cela représente un atout de voir mes enfants grandir, vieillir puis dépérir alors que je ne changerai pas ? Aviez-vous au moins pensé à cela, Votre Altesse ? »

Thranduil perçut le dédain évident qui teinta les deux derniers mots.

Une colère latente se diffusait lentement dans ses veines, jusqu'alors étouffée par la fatigue qui engourdissait ses membres et ses sens. Il se tint bien droit dans le fauteuil, redressant la tête et surplombant Bard de quelques centimètres afin d'avoir un certain ascendant sur lui – ou tout du moins pour en avoir l'impression.

« Et vous, Bard, avez-vous songé qu'à l'heure actuelle vous pourriez être mort et enterré et que vos enfants pourraient être orphelins ? »

Thranduil sut qu'il avait frappé beaucoup trop fort juste au regard de Bard. Tous les éclairs du ciel semblaient s'être entassés dans les yeux de l'Archer, prêts à se déverser sur son interlocuteur.

Thranduil passa ses longs doigts sur son visage et massa ses tempes.

« Pardonnez-moi. Mes mots ont dépassé ma pensée. Je conçois votre colère. Elle a toutes les raisons d'être au vu des semaines écoulées. »

Les excuses de Thranduil parurent surprendre Bard qui baissa la garde. Il plissa les yeux, cherchant à lire les émotions de l'Elfe. Celles que Thranduil avait appris à lui taire.

« Personne ne peut comprendre ce que vous traversez en ce moment. En vérité, je n'ai aucune information en lien avec ce rituel lorsque cela concerne un Homme. »

Un sourcil haussé sur le front de Bard invita Thranduil à poursuivre.

« Ce rituel n'a été que rarement répertorié au cours des millénaires écoulés et cela n'a toujours été fait qu'entre des Elfes – jamais entre un Elfe et un Homme. »

Thranduil ne fut pas étonné du juron qui échappa à Bard. Il avait déjà entendu l'Homme s'exprimer ainsi par le passé – à plusieurs reprises lors de la Bataille des Cinq Armées et à l'occasion du premier conseil qui avait réuni les rois Elfe, Nain et Homme après cette bataille, quand Dáin avait tenu des propos qui l'avaient outragé.

Ainsi persistait une grande part de l'Homme qu'il avait été.

Un constat rassurant dans cet océan de doutes et de questions.

« Outre le fait que les conséquences de ce rituel ne sont pas toutes connues dans le cas du partage d'un cœur entre deux Elfes, je suis au regret de vous avouer qu'elles sont encore plus incertaines dans la situation qui nous concerne tous les deux. »

Thranduil vit les poings de Bard serrer les couvertures posées sur ses genoux et les jointures blanchir sous cet effort.

« Vous avez pris ce risque sans savoir si… »

« Sans savoir si je vous faisais courir un danger plus terrible encore, oui », admit Thranduil dans un murmure, conscient que les vérités qu'il devait à Bard était nombreuses et difficiles à formuler à voix haute.

« Sans savoir quels risques vous preniez vous », le corrigea Bard, les yeux écarquillés de stupeur.

Thranduil sentit la moitié de son cœur se serrer dans sa poitrine et il dévisagea Bard, interdit.

En quoi son sort pouvait-il l'inquiéter ?

Cette humanité, encore plus présente chez Bard que chez quiconque, poussant souvent l'Archer à commettre des actes sous le coup d'une impulsion (comme faire entrer en cachette une compagnie de Nains dans une ville sous surveillance, tuer un dragon crachant et rugissant des flammes ardentes ou endosser les responsabilités liées à la régence d'un royaume en ruines sans même sourciller), était toujours là et ressortait dans l'éclat de son regard affolé.

« Vous ignorez tout des conséquences qui pourraient vous incomber à vous », poursuivit Bard, l'air atterré.

« Je suppose qu'en tant qu'être quasiment immortel, je ne prenais pas tant de risques que cela », tenta Thranduil afin d'éluder la question.

Il nota que Bard avait relâché son étreinte sur les couvertures mais la tension demeurait visible dans ses épaules et dans la crispation de ses mâchoires.

« Avez-vous constaté des changements vous concernant ? » demanda Bard.

« Non », mentit une fois de plus Thranduil, ses yeux clairs posés sur ceux de l'Homme.

Il était fatigué. Cela n'avait rien d'alarmant pour l'instant.

« Bien… Si vous observez quelque chose, j'aimerais le savoir », dit Bard.

Thranduil sentit un sourire éclore à la commissure de ses lèvres.

« Vous n'êtes en rien responsable de mon état, Bard, vous semblez l'oublier. Vous n'avez rien voulu de ce qui nous arrive donc ne portez pas ce poids sur vos épaules. »

« Quand bien même. Nous sommes liés, nous partageons le même cœur à présent alors votre bien-être me concerne autant que le mien vous importe. »

Si seulement vous saviez à quel point nous sommes liés, Aran Nín…

Thranduil chassa cette pensée de son esprit et considéra Bard d'un regard tranquille.

« Je pense qu'il faudra parler à Sigrid », reprit Bard sur un ton plus posé.

Thranduil inclina la tête en signe d'approbation muette.

« Elle ne sera pas sans remarquer les changements à mon sujet. Elle est très observatrice. En outre, cette cicatrice ne restera pas un secret bien longtemps… »

Thranduil ne répondit pas, son esprit mettant déjà en place un tri quant aux informations qu'il serait pertinent de dévoiler au monde extérieur et celles qu'il faudrait garder sous silence.

« Vos guérisseurs n'ont pas eu l'air étonné par mon prompt rétablissement », nota Bard, sa main retrouvant la fourrure du chat qui n'avait pas bougé d'un pouce.

« Sans connaître la réelle étendue de mes compétences, mes sujets savent que je suis capable d'accomplir de hauts faits dans le domaine de la guérison. Ils auront pensé que votre cicatrisation rapide avait tout à voir avec mes talents. »

« Cela n'est pas tout à fait faux. »

« Être un Elfe est ma nature, et non un talent dont je peux me targuer, Bard. »

Thranduil avait néanmoins répondu avec douceur, bien conscient que les conversations qu'il avait avec Bard le menaient toujours sur un terrain délicat, susceptible de le faire basculer et ces échanges le laissaient à chaque fois vidé de toute force, accablé par un épuisement irrationnel.

« M'autorisez-vous à tout expliquer à Sigrid ? »

« Cette décision vous revient. Je n'ai rien à cacher. »

Un mensonge supplémentaire.

« En ce qui me concerne, je n'ai pas l'intention de partager cette information pour l'instant car il n'y a personne dans mon entourage qui nécessite d'en avoir connaissance », ajouta Thranduil afin que Bard et lui soient bien au clair sur leurs décisions respectives quant à ce sujet.

Bard hocha la tête.

« Je suppose que même avec la moitié de son cœur, un Elfe demeure un être doté de capacités surnaturelles et que cela ne change rien à son quotidien. »

En guise de réponse, Thranduil se contenta d'un sourire absent et il se leva, marquant ainsi le terme de leur échange. Il salua Bard avec amabilité, quitta la chambre et longea les hauts couloirs rendus plus impressionnants encore par la lueur des lanternes qui les éclairaient, projetant des ombres inquiétantes pour un œil non averti. Tandis qu'il marchait, il écouta l'orage, au-delà des parois du palais, conscient de l'état de harassement immense dans lequel il se trouvait et que seule une très longue nuit de sommeil serait capable de corriger, au moins pour un certain laps de temps.