Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony

-6-

« Je dois vous avouer une chose. »

« Laquelle, Bard ? »

« Je ne m'accoutume pas à l'idée que c'est une partie de votre cœur qui bat à l'intérieur de moi. »

« Vous ne me croyez pas ? »

Bard esquissa un sourire, secouant doucement la tête.

Thranduil et lui marchaient dans l'un des jardins qui encadraient le palais de Vert-Bois-le-Grand. L'exercice faisait grand bien à Bard qui était resté alité beaucoup trop longtemps à son goût et pourtant moins de temps qu'aurait requis une guérison normale dans le cas d'une blessure aussi grave. Sa peau demeurait toujours très pâle et les cernes profonds sous ses yeux verts et bruns.

« Je vous crois, comment pourrait-il en être autrement ? Je sens que je suis différent. Je suis toujours moi mais en étant plus… aiguisé sur bien des points. Voyez-vous ce que je veux dire ? »

« Le terme aiguisé me semble approprié, en effet. »

L'Elfe en Bard ressortait dans certaines de ses attitudes. Une démarche plus légère, des gestes plus précis.

« Parce que je ne le vois pas, sans doute, je n'arrive pas à concevoir que ce n'est plus mon cœur qui bat. Ce que vous avez accompli est au-delà de mes capacités d'imagination et je suppose que mon esprit, qui ne parvient pas à assimiler toute cette nouveauté et l'aspect irréel de la chose, a décidé de rendre tout cela… normal. Sauf que partager un cœur n'a rien de banal, n'est-ce pas ? »

Thranduil s'autorisa un sourire, même si l'incertitude de Bard le touchait au plus profond de son âme, et il considéra son interlocuteur d'un regard qu'il voulut rassurant.

« Votre humanité vous rattrape, mon cher Bard, et j'en suis heureux. Votre esprit vous protège de ces récents bouleversements. C'est tout à fait naturel. »

Thranduil observa Bard tandis que celui-ci focalisait son attention sur les détails qui lui échappaient autrefois : un insecte minuscule sur la feuille d'un arbuste, l'éclat des gouttes abandonnées par les pluies printanières, le chant lointain des oiseaux revenus au crépuscule de la froide saison.

Il y avait quelque chose d'irrésistiblement naïf et innocent qui persistait en lui malgré les aspects parfois plus sombres qui ressortaient. C'était comme si deux personnalités luttaient en permanence à l'intérieur de lui.

Etait-ce là une dramatique conséquence d'un geste que Thranduil avait pensé altruiste ?

Reléguant cette pensée préoccupante dans un coin de son esprit, l'Elfe se concentra sur le doute qui semblait encore habiter son invité.

Ce qu'il s'apprêtait à faire était risqué, d'autant plus qu'il ne parvenait jamais à anticiper les réactions de Bard. L'Homme était un mystère complet à ce sujet.

« J'aimerais vous montrer quelque chose, Aran Nín. Pourriez-vous m'attendre ici, s'il vous plaît ? »

Bard posa un regard curieux sur Thranduil. Difficile de penser que trois semaines auparavant, cet Homme avait franchi les portes de la mort.

« D'accord. Je vous attendrai. »

Thranduil s'éclipsa, regagnant l'intérieur du palais d'un pas rapide.

Selon ses dires, Bard avait tout expliqué à sa fille aînée – sa mort, la moitié du cœur de Thranduil dans sa poitrine, sa cicatrisation rapide, ses capacités surnaturelles causées par la part d'Elfe qui battait en lui, par le sang de Thranduil qui pulsait et déferlait dans ses veines.

D'après lui, Sigrid n'avait pas semblé étonnée, bercée depuis l'enfance par les légendes parfois effrayantes qui entouraient le roi de Vert-Bois-le-Grand et sa dangereuse magie.

Cependant, alors qu'ils dînaient ensemble maintenant que Bard pouvait quitter son lit, Thranduil avait surpris à plusieurs reprises l'expression méfiante de la jeune femme tandis qu'elle l'observait à la dérobée. Elle baissait bien vite la tête, le rouge aux joues, quand Thranduil posait son regard de glace sur elle, semblant attendre une remarque ou une question de sa part.

Thranduil se rendit dans la chambre de Bard, déverrouilla les portes de l'armoire d'une parole et s'empara du coffret qui reposait à l'intérieur du meuble. Il retourna ensuite dans les jardins et mit peu de temps à retrouver Bard, assis sur un banc.

L'Archer profitait avec un intérêt manifeste des arbres en fleurs plantés au loin, les yeux clos et le plissement de son nez indiquait clairement qu'il humait sans peine le parfum qui en émanait.

Il ouvrit les yeux lorsque Thranduil s'installa à ses côtés et prit connaissance de l'objet qui se trouvait entre les longs doigts marmoréens de l'Elfe.

« Qu'est-ce donc ? »

« Une preuve, s'il en fallait une, que c'est bien la moitié de mon cœur qui bat en vous. »

Thranduil tendit l'écrin à Bard et celui-ci le prit entre ses mains, l'examinant en silence.

L'Elfe ôta ensuite une chaîne dorée, longue et fine, jusque-là cachée sous les innombrables couches de ses vêtements et la remit à Bard. Une petite clé se balançait au bout du bijou.

Bard interrogea Thranduil du regard, la clé entre le pouce et l'index, le coffret posé sur ses genoux.

« Allez-y. Son contenu vous appartient. »

Bard obéit, glissa la clé dans la serrure et la tourna pour actionner le mécanisme d'ouverture. Quand il souleva le couvercle et qu'il découvrit le contenu du coffret, Thranduil vit nettement le souffle se bloquer dans le corps de Bard. Ses muscles se raidirent et son regard se troubla.

« Est-ce réellement mon cœur ? » demanda-t-il d'une voix basse, lointaine, presque fragile.

« C'est le vôtre. »

Thranduil étudia Bard sans un mot de plus alors que l'Archer approchait une main légèrement tremblante du cœur sans vie. Il effleura l'organe du bout des doigts, et Thranduil dut reconnaître que cette scène étrange l'hypnotisait plus que de raison.

« Voilà un évènement que je n'aurais jamais pensé vivre un jour », dit calmement Bard, sa voix trahissant néanmoins l'émoi qui l'avait envahi. « Qui peut se vanter de pouvoir contempler son propre cœur ? »

Personne, pour ainsi dire.

Thranduil eut un sourire triste. Bard était décidément une créature curieuse et fascinante. N'importe quel autre humain aurait fait un bond ou aurait succombé à l'hystérie à la vue de son cœur. Bard, lui, le caressait comme on touche un animal sauvage dans l'espoir de l'apaiser, ses yeux aux teintes de la forêt rivés sur le contenu de l'écrin.

« Il est si froid et si dur », dit Bard à voix haute, sans même y songer tant il paraissait à mille lieues de là, insaisissable.

« Il est mort, Bard. Il a cessé de battre après avoir mené une longue bataille pour vous maintenir en vie. »

« Comment peut-il être ainsi ? On dirait qu'il va se remettre à pulser d'un seul coup… »

« Je l'ai protégé d'un enchantement afin qu'il ne se détériore pas », répondit Thranduil en choisissant ses mots avec soin. « J'espérais… J'envisageais de vous le rendre si vous surviviez au rituel. »

Thranduil fut tout à fait déconcerté quand Bard détourna son attention du cœur soigneusement disposé dans le coffret pour lui adresser un regard où pétillait une certaine malice.

« Que doit-on dire dans ce genre de situation ? Merci ? » dit-il, un sourire mutin se formant déjà sur ses lèvres.

Thranduil lui-même se sentit sur le point de rire face à l'incongruité de cette scène.

« C'est la première fois que je remets son cœur à quelqu'un, Bard. Je ne sais pas. »

Alors Bard éclata de rire. Un rire franc, sonore et chaleureux mais teinté d'une légère nervosité qui n'échappa pas à Thranduil. C'était sans doute sa façon à lui d'accepter l'étrangeté de ce qu'il était en train de vivre afin de ne pas perdre la tête.

Puis, aussi soudainement que cela avait commencé, Bard cessa de rire et posa un nouveau regard sur l'organe immobile, les sourcils froncés.

« Qui me dit qu'il s'agit vraiment de mon cœur ? »

Thranduil sentit ses sourcils se froncer sur son front à son tour, dérouté. L'esprit de Bard devait fourmiller de doutes, de questions et tout devait se confondre dans un chaos sans nom depuis qu'il avait appris la vérité sur son état.

« Quel intérêt aurais-je à vous faire croire une telle chose ? » demanda Thranduil en guise de réponse à cette étonnante question.

« Je ne sais pas… Aucun, j'imagine. C'est juste… C'est idiot, pardon. »

« Dites-moi. »

« Tout cela m'a rappelé un conte dans lequel une reine condamne à mort une princesse car elle jalouse la beauté de la jeune fille. L'homme chargé de tuer la princesse et de rapporter son cœur à la reine ne peut s'y résoudre alors il tue une biche à la place et c'est le cœur de l'animal qui est remis à la souveraine. »

« Vos parents vous racontaient des histoires terrifiantes, semble-t-il. »

Un sourire empreint de mélancolie se dessina sur les lèvres de Bard.

« En réalité, c'est mon épouse qui aimait raconter ces histoires à nos enfants, le soir. »

Thranduil haussa un sourcil.

« Avant de les laisser s'endormir ? » s'offusqua-t-il.

Bard lança un coup d'œil à l'Elfe et arbora un sourire goguenard.

« Les contes sont très utiles. Ils nous apprennent à grandir, Votre Altesse. Ne sous-estimez pas leur pouvoir. »

« Certes. Mais non, Bard, je ne vous ai pas menti et il ne s'agit pas du cœur d'un animal que j'aurais fait tuer pour vous leurrer. Du reste, si vous ne croyez pas à ceci… »

D'un geste délicat, Thranduil referma l'écrin et tourna la clé dans la serrure. Il s'empara du coffret et le posa de l'autre côté du banc afin d'éviter de le renverser par accident. Il tendit la chaîne dorée à Bard qui l'empocha sans mot dire, son regard intrigué fixé sur l'Elfe.

Thranduil défit ensuite les liens de son manteau, puis les premiers boutons de sa tunique. Il lança un regard rapide à Bard, plongeant ses yeux clairs dans ceux de l'Homme et réitéra cette fois le geste sur les vêtements du Seigneur de Dale.

Non sans une certaine retenue, il prit les mains de l'Archer dans les siennes (et s'étonna une seconde de sentir la peau de Bard si froide). Il posa la main droite de Bard sur sa poitrine, paume contre sa moitié de cœur et la main gauche de l'Homme sur sa propre poitrine, la paume également à l'endroit de sa moitié de cœur à lui.

« Croyez à cela », dit-il simplement. « Fermez les yeux et écoutez. »

Si la réaction de l'Elfe le surprit, Bard n'en laissa rien paraître. Il se contenta d'obéir et Thranduil le vit fermer les yeux, respirant doucement, concentré sur les battements de leur cœur. Une minute passa, puis une autre tandis que Bard écoutait et que Thranduil regardait Bard en train d'écouter son cœur qui pulsait dans deux poitrines différentes.

« Ils battent sur le même rythme, sans la moindre dissonance », finit par murmurer Bard, les yeux toujours clos, un sourire que Thranduil ne parvenait pas à analyser semblable à une ombre sur ses lèvres.

« Précisément », confirma Thranduil.

Il était temps, maintenant, de révéler à Bard l'une des conséquences les plus problématiques liées à ce cœur qu'ils partageaient. Il avait bien trop longtemps repoussé l'échéance et il savait qu'il n'y avait aucune manière subtile d'annoncer pareille information.

« C'est parce que nous partageons le même cœur que le rituel que j'ai accompli exige, en retour, que nous soyons unis par les liens du mariage. »

Thranduil vit un sourire amusé flotter sur les lèvres de Bard.

« Alors c'était là votre sombre dessein », plaisanta-t-il, paupières baissées, chacune de ses paumes sur le cœur cognant dans deux poitrines. « Sachez que c'est la demande en mariage la plus originale qui m'ait été donné d'entendre, Votre Altesse. »

Sans y penser, Thranduil posa sa main sur celle de Bard, celle qui était sur son cœur à lui.

Sa voix se fit plus grave, dépourvue de la douceur qu'il avait pris soin d'y instiller jusque-là.

« Ce n'est malheureusement pas une plaisanterie de ma part, Bard. Faire appel à une magie aussi puissante possède un coût et le prix à payer est notre union à tous deux. »

Les doigts de Bard se crispèrent sur sa poitrine et ses ongles griffèrent par inadvertance la peau nue de Thranduil. Son sourire ne fut plus qu'un souvenir sur ses lèvres et ses paupières s'ouvrirent sur deux yeux dans lesquels le roi des Elfes put découvrir toute la colère qu'il promettait d'abattre sur lui.

Au cœur de cette tempête, Thranduil discerna un soupçon de répulsion.

Sa voix était aussi froide que sa peau quand il parla.

« Dites-moi que c'est un malentendu et que vous ne comptez pas m'épouser, Roi Thranduil. »