Skin white as snow, lips red as blood, hair black as ebony
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Thranduil masqua son étonnement derrière un sourire de façade lorsqu'un soir, Sigrid demanda à s'entretenir avec lui. La jeune femme s'était montrée si évasive depuis son arrivée à Vert-Bois-le-Grand – en dépit des bonnes manières dont elle faisait montre – que Thranduil s'était demandé s'il entendrait de nouveau le son de sa voix avant leur départ prochain pour Dale. Elle semblait impressionnée, voire effrayée, par le souverain du royaume de la forêt. Cela se comprenait aisément : les légendes qui entouraient le roi des Elfes étaient en partie fondées et c'était ce même Elfe qui avait ramené son père d'entre les morts et qui avait remplacé son cœur sans vie par la moitié du sien.
Thranduil lui-même n'aurait pas eu envie de se trouver en compagnie d'une créature de la sorte si le choix lui avait été offert.
Sigrid était assise dans le fauteuil qui lui faisait face, dans le salon qu'il occupait presque chaque soir en compagnie de livres et de vin. La lumière tamisée des lanternes disposées dans la pièce éclairait les traits soucieux et délicats de son visage et la légère brise qui soufflait par les hautes fenêtres ouvertes sur le jardin faisait danser des mèches rebelles contre ses joues.
« Mon père a changé. »
Sa voix tremblait imperceptiblement mais suffisamment pour ses oreilles d'Elfe.
« Votre Altesse », ajouta aussitôt Sigrid, les joues écarlates.
Thranduil soupira et chercha le regard de la jeune femme.
« Que savez-vous, Sigrid ? Votre père m'a dit vous avoir expliqué ce qui s'était passé… »
Les mains jointes sur les genoux, les poings serrés sur le tissu de sa jupe, Sigrid ne le regardait toujours pas.
« Je sais qu'il était mort et que vous l'avez ramené. Je sais que c'est la moitié de votre propre cœur qui bat désormais dans sa poitrine. Je sais qu'il n'a plus qu'une simple cicatrice sur le ventre alors que sa blessure était profonde. Je sais qu'il a un peu d'Elfe en lui parce que votre sang coule dans ses veines, maintenant. »
« Alors vous savez tout », conclut Thranduil avec une douceur délibérée.
Un mensonge.
Bard avait sciemment tu leurs éventuelles fiançailles et cela était la meilleure chose à faire tant que l'Archer n'avait pas mis de l'ordre dans ses pensées à ce sujet.
« Mon père a changé, Seigneur Thranduil », répéta Sigrid et elle releva cette fois les yeux, les ancrant dans ceux de Thranduil.
« Votre père semble toujours vous couver d'un regard empli de tendresse et d'affection. Je le sais car j'en suis témoin chaque jour que vous passez au sein de mon royaume. »
« Vous savez de quoi je parle », reprit Sigrid, les sourcils froncés.
Thranduil décela dans ce regard sans faille la même détermination qu'il avait vue chez Bard, des mois de cela, alors qu'une bataille désespérée se profilait.
« Je vous ai vu l'observer quand nous dînons ensemble, le soir. Vous avez remarqué les changements, vous aussi. Plus encore que moi, j'en suis certaine. »
Thranduil soutint le regard de la jeune femme et soupira une nouvelle fois.
Oui. Il avait pris conscience des changements survenus chez Bard au fil des jours. Il avait naïvement pensé que cela passerait inaperçu aux yeux des mortels mais Sigrid était sa fille, pas une simple connaissance de passage. Elle devait connaître son père sur le bout des doigts comme lui-même avait su connaître Mereneth ou Legolas.
Bard était plus pâle qu'autrefois. Non pas de cette pâleur maladive comme lorsqu'il était arrivé à Vert-Bois-le-Grand, agonisant et le ventre ouvert en deux. La teinte de sa peau était blanche, presque marmoréenne, proche de celle des Elfes mais différente néanmoins. Elle avait la pureté et l'éclat de la première neige de l'hiver et elle ressortait plus encore en raison des cernes profonds qui soulignaient son regard, tirant sur le violet, et de ses yeux que Thranduil avait cru voir devenir de plus en plus sombres.
De façon plus singulière encore, Thranduil avait noté que la chevelure de Bard avait changé, elle aussi. Les mèches grises autrefois disséminées dans ses cheveux, signe manifeste de la charge mentale que l'Archer avait porté sur ses épaules tout au long de sa vie, avaient entièrement disparu, laissant place à une crinière soyeuse d'un brun aussi intense que le bois d'ébène.
Il y avait quelque chose de profondément séduisant chez Bard, de presque animal, s'il fallait être honnête mais de tout à fait dérangeant dans le même temps. Sa beauté évidente – Thranduil ne voyait certes que d'un œil mais il n'avait pas été sans remarquer que Bard attirait les regards sur lui en dépit de son apparence négligée – était désormais surnaturelle.
Outre son apparence, son attitude aussi avait commencé à subir des transformations.
Bard ne touchait quasiment plus à la nourriture disposée sur la table à son intention – Thranduil avait pourtant mis un point d'honneur à ce que ses invités ne manquent de rien durant leur séjour en son domaine. Pis encore, l'Archer paraissait parfois clairement écœuré selon le plat proposé, plissant le nez comme si l'odeur le dérangeait.
Il jouait distraitement avec les aliments dans son assiette, sous le regard intrigué de Sigrid qui avait sans doute appris à ne jamais se comporter ainsi tant la nourriture devait leur avoir fait défaut par le passé.
Même le riche vin du Dorwinion que Thranduil lui avait appris à apprécier durant son séjour à Dale paraissait désormais le dégoûter.
Un détail supplémentaire avait suscité une vive inquiétude et des questionnements chez Thranduil. Lors du dîner de la veille, il avait surpris le regard de Bard posé sur un Elfe qui s'était penché vers lui afin de remplir son verre de vin (même s'il ne buvait pas, Thranduil avait compris que Bard tentait de donner le change – pour sa fille ? pour lui ?). Les yeux de Bard étaient restés rivés sur le cou exposé du serviteur, là où pulsait une artère bien visible sous la peau laiteuse, à quelques centimètres de lui et Thranduil avait presque pu sentir la soif irrésistible émaner de son convive comme un désir impérieux à assouvir sur l'instant. Il avait vu les pupilles de Bard se dilater et ses doigts se crisper sur l'accoudoir de son siège.
Thranduil n'avait rien dit, se contentant d'observer les réactions de Bard afin de voir jusqu'où il était désormais capable d'aller et s'il était apte à contrôler ces nouvelles envies. Il se savait (peut-être à tort, tant il se sentait diminué ces derniers temps) suffisamment rapide et puissant pour interrompre Bard s'il mettait la vie de l'Elfe en danger.
Il avait espéré une visite de Bard après le dîner ou le jour suivant mais l'Archer ne s'était pas présenté à lui. Il se demandait si Bard avait deviné ou senti que son hôte savait ce qui lui arrivait. Ils l'avaient évoqué ensemble lors d'une conversation passée et Thranduil s'interrogeait sur les motivations de Bard : pensait-il pouvoir gérer cela seul ? avait-il honte de ses pulsions ?
Si Bard ne venait pas à lui, il lui faudrait aller à Bard. Une discussion était inévitable ; Thranduil refusait que Bard se replie sur lui-même, se laisse dépérir à cause de ces changements ou encore qu'il se mette à se nourrir sur les sujets de son royaume.
Les lèvres pincées, Thranduil reporta son attention sur Sigrid qui patientait, l'air à la fois inquiet et agacé.
« Oui », dit-il. « J'ai remarqué que votre père avait changé sur certains points, en effet. Qu'espérez-vous de moi ? »
« Des réponses supplémentaires. Je comprends qu'il puisse être différent parce que, après tout, ce n'est plus son cœur qui bat dans sa poitrine et il a été mort à un moment donné mais… »
Thranduil ne put s'empêcher de songer combien cette jeune femme était vaillante et résolue : elle ne flanchait même pas en évoquant le décès – bien que temporaire – de son propre père, prête à accepter cette dérangeante vérité afin d'obtenir des informations du roi des Elfes.
« Mais ? »
« J'ai l'impression qu'il ne m'a pas tout dit, qu'il cache quelque chose. Et j'ai le sentiment que ce qu'il est en train de devenir n'est pas uniquement en lien avec le sang d'Elfe qui coule dans ses veines. On dirait qu'il y a autre chose mais je ne parviens pas à mettre le doigt dessus. »
« C'est la première fois depuis notre rencontre que vous prononcez un si grand nombre de mots », observa Thranduil à voix haute, sans le moindre humour dans la voix.
Sigrid lui adressa un regard où pointait une certaine froideur.
« Je sais que… Je vous suis reconnaissante d'avoir sauvé mon père, Votre Altesse. Je suis celle qui vous a supplié de le faire et j'en ai pleinement conscience. Cela dit… Je n'imaginais pas que les choses se passeraient ainsi et que… que… »
Thranduil sentit l'émotion envahir Sigrid, vit son regard se troubler et il esquissa un sourire dépourvu de joie.
« Dites-le, Sigrid. Que votre père aurait un morceau du cœur de l'étrange créature qui se terre dans ces bois, n'est-ce pas ? »
Sigrid hocha la tête de haut en bas, incapable de reprendre la parole. Thranduil vit les larmes qui coulèrent le long de ses joues et eut l'impression que la moitié de son cœur se serrait à l'intérieur de lui.
« Si cela peut vous rassurer, votre père ne deviendra pas comme moi. Les changements que vous observez chez lui n'ont pas de lien avec ce que je suis. »
Sigrid garda le visage résolument baissé et ne parla plus durant quelques minutes.
« Je suis désolée… » murmura-t-elle enfin. « Je devrais vous remercier et vous montrer ma gratitude parce que mon père est vivant grâce à vous… »
Thranduil laissa son regard courir sur la silhouette crispée de la jeune femme, bien trop fragile dans cet immense fauteuil et il éprouva un curieux sentiment de compassion à son égard.
Il aurait pu lui répondre qu'en effet, le remercier ou se montrer reconnaissante était la moindre des choses compte tenu du fait que s'il n'avait pas offert une partie de son cœur à Bard, son père ne serait plus qu'un corps sans vie à l'heure actuelle et qu'elle aurait dû rentrer à Dale afin d'annoncer la sombre nouvelle à son frère et à sa sœur.
Sauf qu'une voix lui chuchota que la personne assise en face de lui ne méritait pas d'entendre des paroles aussi dures parce qu'en dépit de son jeune âge, elle paraissait avoir déjà enduré de bien trop nombreux tourments – et cela ne se résumait pas aux évènements brutaux et violents des mois précédents ; Thranduil savait sans le moindre doute que les épreuves avaient été successives et difficiles dans cette courte existence.
« Ce n'est pas ainsi que vous imaginiez les choses, je le conçois », reprit alors Thranduil sur un ton calme et rassurant. « Ce n'était pas ainsi que j'espérais sauver votre père mais il n'y avait aucune autre solution. L'essentiel à mes yeux était de vous le ramener. »
« Je sais… » murmura Sigrid – sa voix était cassée par les larmes qui coulaient désormais sans la moindre retenue.
Thranduil fut bouleversé quand elle releva la tête et que ses yeux clairs, emplis d'un désespoir sans nom, s'enracinèrent dans les siens.
« J'ai l'impression de ne plus reconnaître mon père », avoua la jeune femme avant de fondre cette fois complètement en larmes devant le roi des Elfes.
Thranduil eut une réaction qu'il n'aurait jamais imaginé avoir un jour face à une fille d'Homme. Il se leva, vint s'agenouiller devant Sigrid et, sans un mot, il prit la jeune femme dans ses bras et la serra contre lui.
Il craignit, durant une fraction de seconde, que Sigrid le repousse brusquement. Après tout, elle n'avait jamais dissimulé la peur que lui inspirait le roi des Elfes. Cependant, elle devait être plus tétanisée encore par les changements survenus chez son père et elle paraissait éprouver une solitude sans nom depuis son arrivée dans le royaume de Vert-Bois-le-Grand. Ainsi, au lieu de rejeter Thranduil, elle se réfugia dans cette étreinte avec désespoir, pleurant sans la moindre retenue.
Le roi des Elfes caressa doucement les cheveux de la jeune fille, songeant qu'il avait eu un geste similaire des mois plus tôt. Il avait passé des soirées et des nuits entières à garder Tauriel contre lui lorsqu'ils avaient regagné leur royaume après la Bataille des Cinq Armées. L'Elfe à la chevelure cuivrée avait versé d'innombrables larmes, blottie dans les bras de Thranduil, le cœur dévasté par la perte de celui que son cœur avait choisi. À ce jour, elle n'était pas encore guérie mais le temps faisait néanmoins son œuvre.
Alors que Sigrid se calmait au fur et à mesure contre lui, après ce qui semblait avoir été des minutes et des heures à la fois, Thranduil sentit le corps de la jeune femme devenir plus lourd, comme envahi par une profonde fatigue. Toujours en silence, il souleva la jeune femme, prit sa place dans le grand fauteuil et il installa Sigrid dans ses bras, la gardant contre lui comme on garde un enfant contre soi à la suite d'un mauvais rêve.
Il la berça tandis qu'elle s'endormait contre lui, gagnée par l'épuisement qu'avaient engendré toutes les larmes versées et il songea, de façon distraite, que c'était la première fois de toute son existence millénaire qu'il étreignait ainsi une créature autre qu'un Elfe.
Il resta immobile durant de longues heures, concentré sur la respiration calme de Sigrid, caressant son dos d'un geste délicat et répétitif.
Il se surprit à penser que le chagrin de Sigrid résonnait en lui et éveillait, curieusement, l'envie irrépressible de la défendre contre le reste du monde.
Il se demanda alors si les sentiments qu'il commençait à éprouver pour la jeune fille avaient un lien avec l'identité du père de cette dernière.
Avec un soupir résigné, il sut que c'était tout à fait pour cette unique raison qu'il ressentait le besoin de protéger Sigrid comme sa propre fille.
Il avait donc tout intérêt à continuer de maintenir les barrières de son esprit fermement érigées : si Bard venait à découvrir les émotions qu'il éprouvait envers sa fille, Thranduil savait que l'Archer se montrerait immédiatement beaucoup moins compréhensif à son égard.
